1. Le point
C’est l’histoire d’un texte qui ne se termine pas et qui aimerait qu’il se termine.
Il avait pourtant posé son point. Il l’avait choisi petit, sans bavure, à la fin d’une phrase qui n’appelait aucune réponse. Puis il avait attendu. Au bout d’un moment, quelque chose a gratté de l’autre côté du papier.
Il a soulevé un coin de la page. Dessous, il y avait un couloir, une ampoule éteinte et une porte dont la poignée était tiède.
Il a écrit : Je vais simplement voir qui vient de passer.
Il aurait dû se méfier de simplement. C’était déjà un mot de plus.
2. La poignée
La poignée a tourné dans sa main avant qu’il ait décidé de la tourner. Derrière la porte, le couloir continuait. Il y avait la même ampoule éteinte, mais plus bas, à hauteur de son épaule, comme si le plafond avait baissé pendant qu’il lisait.
Il a voulu revenir à la phrase d’avant. Il savait encore où elle se trouvait. Au bout du couloir, il suffisait de soulever le papier et de se glisser entre le point et le bord. Seulement, de ce côté-ci, le papier était collé au mur. Il en a gratté un peu avec l’ongle. Sous la couche blanche, quelqu’un avait écrit une liste de courses. Il a reconnu son écriture au premier mot, du lait, parce qu’il ne barrait jamais le t quand il était pressé.
Au bas de la liste, un trait descendait jusqu’à la plinthe. Il l’a suivi en se baissant. Le trait passait sous le bois, puis remontait de l’autre côté d’un clou. Là, il y avait une date à moitié effacée. Il s’est approché pour voir de quel jour il s’agissait.
3. Le clou
Il ne restait du jour qu’un sept. Le mois avait disparu sous la tête du clou. Il a posé le pouce dessus et senti le métal bouger, assez pour laisser tomber un peu de plâtre dans sa manche.
Il aurait pu écrire que c’était le sept et s’en tenir là. Il a même cherché dans sa poche de quoi tracer le point. Il en a sorti une pièce, celle qu’il gardait pour acheter le lait. Avec le bord de la pièce, il a tourné le clou d’un quart de tour. Derrière la plinthe, quelque chose a glissé sur le sol.
C’était une enveloppe pliée en deux, avec un timbre collé du mauvais côté. Il connaissait ce timbre. Il en avait utilisé un pareil pour la première lettre qu’il avait envoyée sans mettre son adresse au dos. Il s’était dit, à l’époque, qu’une lettre pouvait très bien arriver sans avoir de quoi revenir.
Celle-ci était encore fermée. Dans l’angle, à la place du nom, quelqu’un avait dessiné une poignée. Il a passé l’ongle sous le rabat. De l’autre côté de la porte qu’il venait de franchir, on a tiré une chaise.