
À propos de cette version
J’ai écrit le premier chapitre de Rrruben et j’avais depuis longtemps en tête son personnage, son appétit et ce Loup qui prend de la place en lui. Il me manquait le chemin qui relierait son histoire à celles de V/v/en et d’Estelle(s), sans révéler trop tôt ce qui les unit.
Pour les deux premiers tomes, j’avais écrit l’histoire entière avant de la retravailler avec l’IA. Ici, son rôle a pris plus d’ampleur. À partir de mon ouverture, de mes indications sur Rrruben et des deux livres précédents, je lui ai demandé de construire et de rédiger la suite, jusqu’au dénouement. Je lui ai demandé de rester au plus près de ma narration, notamment dans la façon de faire passer une émotion par un bruit, une odeur, un geste ou quelque chose qui remue sous les côtes.
À cet appétit
Qui ronge,
Que rien ne satisfait.
1. Une odeurrr
Je garde mon téléphone dans la poche de devant. Pour atteindre la porte du club, je dois traverser la ruelle et passer devant deux types qui fument sous le néon. À chaque pas, le téléphone tape contre ma cuisse. Ça fait le même petit coup qu’une vibration. Je sais très bien faire la différence. Je vérifie quand même.
Cet après-midi, Vivien a ouvert les yeux pendant que je lui parlais. Il les a refermés avant que je sache s’il avait entendu. Estelle m’avait prévenu que ça pouvait arriver. Je l’avais écoutée comme on écoute quelqu’un donner l’heure dans une gare où son train est déjà parti. J’avais encore le billet dans la main. Je voulais savoir quoi en faire.
J’avance, les mains dans les poches d’un jean trop serré, la tête légèrement baissée pour sentir le vent frôler ma barbe sombre. Son souffle chaud me rappelle que la nuit n’apporte plus de fraîcheur depuis bien longtemps. Ça fait des années que les étés sont des fours aux portes ouvertes. Ma chemise noire, ouverte sur un tee-shirt gris, me colle aux poils. Très vite, une odeur s’installe.
Je marche sur du bitume qui transpire. La ruelle suinte. Elle suffoque, peine à trouver le repos dans le moment où le jour n’est plus. Elle n’arrive pas à dormir, alors elle se venge sur mes pieds. À chaque pas, mes semelles collent au sol. Hé, va falloir t’habituer, ma grande… je le fais bien, moi.
Dans la file, un homme relève ses cheveux pour laisser passer l’air derrière sa nuque. J’ai envie d’y poser la bouche. L’envie me prend avec une netteté presque reposante. À l’hôpital, j’avais passé une heure à me demander si j’avais le droit de prendre la main de Vivien pendant son sommeil. Ici, je peux demander à quelqu’un s’il a envie de moi et, s’il me dit oui, il peut encore changer d’avis. Il y a quelque chose de vivant jusque dans cette possibilité. Le Loup, lui, en est déjà à vouloir la nuque.
Le Loup, lui, dort sans aucune peine. Lové dans la cage de mes côtes, il ronfle, mais avec une oreille toujours dressée. Je sais qu’il lèvera la gueule au premier signal.
Le club apparaît au bout de la ruelle. Sa porte battante crache le pouls des basses par intermittence. Deux videurs se tiennent là, silhouettes massives, sans regards apparents. On se connaît. Je les salue d’un signe de tête et d’un grognement poli, et j’entre.
Dès que j’entre, l’air de la salle m’engloutit. Il est saturé de sueur fraîche et séchée, d’alcool renversé, de parfums qui n’en sont plus vraiment. Sous tout ça, je décèle une odeur plus discrète, plus tenace. Celle des corps.
Le Loup ouvre un œil. Il jauge son terrain de chasse. Il laisse l’Humain l’arpenter pour lui. Il s’économise. Il préfère garder le plus de forces possible pour la suite.
Il y a foule. Les corps se frôlent comme par hasard, en s’arrangeant pour que ça arrive. Certains lui plaisent. J’arrive tant bien que mal au bar, commande une bière, puis retourne à la fête. Les lumières et les sons me parviennent comme les accessoires d’une scène de vie. Je n’en retiens que les mouvements, les gestes cachés-montrés, ce qui s’amorce à la frontière. Cet endroit où le physique fait de l’esprit. Interprète ce que je veux bien te faire comprendre…
Le Loup a désormais les deux yeux bien ouverts. Il se redresse.
À gauche du bar, un type dansait tout seul. Il avait les yeux fermés et se passait une main sur la nuque, avec une lenteur qui m’a contrarié. J’aurais voulu qu’il ouvre les yeux et qu’il me rende responsable de ce qu’il était en train de faire. Je suis allé assez près pour voir un grain de beauté sur sa gorge. Puis une femme est passée devant moi avec deux verres levés. J’ai perdu le type. Je l’ai cherché un peu, par fierté. J’avais dépensé une minute entière à imaginer sa peau. Une minute, ici, c’était déjà du travail.
Au bar, on m’a demandé si je voulais la même chose. J’avais encore la moitié de la première bière dans la main. J’ai levé mon verre pour le montrer et j’ai dit oui en même temps. Le barman a hésité. J’ai posé le verre sur le zinc. Le Loup s’est retourné dans mes côtes pour mieux voir la nouvelle bière descendre du bec. On a nos petits spectacles.
Deux hommes se disputaient près du mur. Je n’entendais que les fins de phrases, celles qui tombent quand la musique reprend son souffle. « … devant eux. » « … chez toi. » L’un tenait la veste de l’autre par le col. J’ai d’abord cru qu’il voulait la lui prendre. Il l’aidait à l’enfiler. Il a fallu que je voie entrer le bras dans la manche pour comprendre. Le premier s’est ensuite baissé afin de rabattre un pan de tissu coincé sous la ceinture de l’autre. Tout à coup j’ai eu envie de rentrer chez moi. Ça m’a pris aussi fort que l’envie de rester.
J’ai mis mon téléphone sur silencieux. Je l’ai retourné sur le bar, écran contre le métal. La vibration m’a traversé le poignet quand même. J’ai gardé la main dessus, le temps que ça s’arrête. Puis j’ai vérifié. C’était un message de l’opérateur qui m’offrait de changer de forfait. J’aurais bien changé de forfait. J’aurais bien changé d’oreille, de peau, de soir. Le Loup s’est secoué. Il n’y avait qu’un seul de nous deux qui commençait vraiment à passer une bonne nuit.
— Tu peux te pousser ?
J’avais pris la question pour une invitation. Puis j’ai vu le verre qu’il voulait ramasser derrière moi. Il l’a levé entre nous, il restait au fond un citron écrasé qu’il a regardé comme si quelqu’un lui avait fait ça personnellement.
— Ah.
— Tu peux aussi rester, maintenant que je l’ai.
J’ai regardé sa bouche. C’était le genre de bouche que j’aurais eu envie d’embrasser même de jour, ce qui rendait la chose plus embêtante. Le Loup est descendu jusqu’à mes hanches. Je le sens à cet endroit quand il prend appui. Il me fait avancer d’un centimètre et prétend ensuite que j’ai fait le reste.
— Tu veux que je t’embrasse ?
— Oui, m’a-t-il dit. Attends, j’ai le citron.
Il l’a posé sur une enceinte. On s’est embrassés. Au milieu, il a souri, et ses dents ont fait un tout petit bruit contre les miennes. J’ai reculé si vite qu’il a regardé derrière lui.
— Je t’ai fait mal ?
— Non. J’ai reconnu un bruit.
Je lui ai demandé son prénom. Malo. Je le lui ai redemandé plus tard, dans les toilettes, alors que je cherchais déjà dans ma poche quelque chose que je m’étais promis de laisser chez moi. Il n’a pas relevé. Il est sorti quand j’ai dit que je voulais être seul. Ça aussi, j’ai mis du temps à comprendre : il y a des gens qui vous croient quand vous leur dites de partir.
La poudre avait un goût de monnaie mouillée. Le Loup a refermé la gueule sur ce goût, puis sur l’eau du robinet, puis sur l’air de la cabine. Le verrou me rentrait dans le dos. J’aurais voulu qu’il me rentre un peu plus loin. Ça m’aurait donné un endroit précis où avoir mal.
Avant d’ouvrir la cabine, j’ai attendu que la personne dans celle d’à côté s’en aille. J’ai vu passer ses semelles sous la cloison. Une paire de baskets neuves, déjà salies à l’intérieur du talon. Le type est resté là. Il a demandé si quelqu’un pouvait lui donner du papier. J’ai baissé les yeux. Il n’y en avait pas chez moi non plus. J’ai fouillé dans ma poche et j’ai trouvé un mouchoir neuf, plié en deux. Je le lui ai fait passer sous la cloison. Il a dit merci. Il a attendu à son tour que je sorte avant de sortir.
Devant la glace il y avait quelqu’un qui essayait de remettre une boucle d’oreille. Son copain lui tenait son téléphone pour éclairer. Il avait le bras fatigué et ne voulait pas changer de bras de peur de déplacer la lumière. Ils ont fini par y arriver. J’ai passé de l’eau sur ma bouche. La glace était fendue juste au-dessus du robinet. Dès que je me penchais, mon reflet avait deux mâchoires. J’ai essayé de me tenir de telle façon que les mâchoires se rejoignent. C’était possible si je fermais un œil. J’y ai passé quelques secondes qui auraient très bien pu devenir la nuit entière.
Un type au lavabo s’est mis à fredonner. J’ai tourné la tête et j’ai dû le regarder trop fixement, parce qu’il m’a demandé s’il me devait quelque chose. J’ai répondu que je connaissais la chanson. C’était faux. J’avais seulement cru connaître le moment où il avait repris son souffle. Il m’a regardé avec un petit sourire de pitié et il a continué à fredonner pendant qu’il se séchait les mains. Je ne connaissais ni le début ni la fin. Il avait le droit de chanter quand même. J’ai reculé pour lui faire de la place.
En sortant, je n’ai pas retrouvé Malo. J’ai repris une bière que je n’avais pas envie de boire et je me suis mis près de l’enceinte. Le citron y était encore. À chaque coup de basse, il avançait un peu sur le bord.
Je l’ai regardé tomber.
2. Le verrre d’à côté
En rentrant du club, j’avais remis le son de mon téléphone. À onze heures et demie, l’hôpital n’avait toujours pas appelé. Au début du coma de Vivien, j’entendais la sonnerie jusque dans mon sommeil. Depuis qu’il rouvrait parfois les yeux, je dormais le téléphone dans la main. Ce matin-là, quand j’ai desserré les doigts, les bords de la coque étaient imprimés dans ma paume.
J’ai deux verres à dents. Celui de Vivien était collé au lavabo par une mince croûte blanche. J’ai glissé l’ongle dessous. Ça a lâché d’un coup et j’ai retenu le verre à deux mains, avec la maladresse d’un type à qui on vient de confier un bébé.
Dans le salon, le piano était fermé.
Dessus, j’avais mis mon courrier, une paire de chaussettes propres, la clé de la cave et un bol dont j’ignorais le contenu depuis un certain temps. Si on enlève assez de choses d’un piano, un jour on tombe sur le piano.
J’ai enlevé le courrier. Puis je l’ai remis.
Le Loup avait soif. Je lui ai donné de l’eau. Il a trouvé ça insultant.
Mon téléphone annonçait une livraison annulée et un message d’Estelle, la sœur de Vivien. Elle me demandait si j’avais encore la petite banquette. Elle avait besoin de s’asseoir pour défaire une caisse. J’ai écrit qu’il existait des chaises.
Elle a répondu qu’elle savait, merci, elle avait grandi.
Elle disait ça de temps en temps. Même lorsqu’il était évident qu’elle n’avait rien à me prouver.
J’ai marché jusqu’à la boulangerie. Entre le moment où j’ai commandé le pain et celui où j’ai payé, la vendeuse a rempli un sac, demandé si je voulais autre chose, attendu. J’ai failli dire deux pains. Il m’arrive de manquer quelqu’un jusque dans les quantités.
J’avais pris l’habitude de rapporter le pain sans sac. La croûte m’égratignait l’avant-bras et les miettes se logeaient dans le pli du coude. Sur le trajet, je mangeais le quignon. Une fois, j’ai essayé de le remettre à sa place en arrivant, j’avais oublié que je l’avais mangé. J’avais cherché dans ma poche comme un type qui a perdu une clé. Ça m’avait fait rire. J’avais ri vraiment fort et vraiment seul, puis j’avais laissé la porte ouverte derrière moi. Le courant d’air avait rabattu une enveloppe dans l’entrée. J’avais dit « j’arrive » au bruit de l’enveloppe.
Ce matin-là, au pied de l’immeuble, j’ai croisé la voisine qui connaissait le mieux l’ancien arrangement des choses. Elle avait habité le dessus quand nous étions en dessous. Elle m’a demandé si elle pouvait emprunter ma pompe à vélo. En me suivant jusqu’à la cave, elle a dit qu’elle s’ennuyait du piano. Elle ne parlait jamais des gens si elle pouvait parler d’un objet. J’avais longtemps pris ça pour de la délicatesse. Je crois qu’elle aimait vraiment le piano.
— Il y avait toujours la même mesure où vous vous arrêtiez, m’a-t-elle dit.
— Ça devait être moi.
— J’entendais quelqu’un taper du pied en attendant la suite.
— Ça devait être lui.
Voilà. On avait parlé de lui. Le plafond ne s’était pas effondré sur la pompe à vélo. Je lui ai tendu le tuyau par le mauvais bout. Elle l’a pris, m’a remercié, puis est remontée sans m’obliger à ajouter quoi que ce soit.
Je suis resté à la cave pour regarder les étagères. Il y avait un pot de peinture ouvert que je n’avais jamais jeté. La couleur, sur le couvercle, s’appelait Lin d’été. Dans le pot, ça ressemblait à de la peau morte. Nous avions voulu peindre la chambre en un après-midi. À la nuit tombée, il manquait un pan derrière le lit.
On avait décidé qu’on le ferait quand on changerait le lit de place. Ce pan était encore blanc. J’ai emporté le pot jusqu’au local poubelles et, arrivé devant, je me suis aperçu que j’avais l’intention de remonter le voir avant de m’en débarrasser. J’ai remis le pot sur l’étagère. Je sais bien qu’on peut regarder un mur sans tenir sa peinture à la main.
Je n’en étais pas là.
Au retour, la porte du piano était ouverte.
J’ai d’abord pensé à la chaleur, qui travaille le bois. Puis j’ai remarqué que l’angle du courrier avait changé. Il y avait une clé posée à côté de la mienne.
— Tu m’avais dit de la garder, a dit Estelle depuis la cuisine.
Elle avait acheté des pêches. Enfant, elle les mangeait au-dessus de l’évier pour que personne ne puisse lui reprocher le jus. Aujourd’hui elle s’est servie d’une assiette, très proprement, et a laissé le noyau sur la table.
3. La caisse du couloirrr
Anthony nous attendait près de la voiture d’Estelle. La caisse était dans le coffre. Il la tenait par une poignée et avait posé l’autre main sur le bord pour qu’elle ne glisse pas. Depuis le réveil d’Estelle, il lui arrivait encore de tenir les choses une seconde après qu’elle les avait prises.
— Ça va ? je lui ai demandé.
— Maintenant, oui.
Estelle lui a dit de prendre l’autre poignée.
Elle ne pouvait pas encore porter lourd.
Elle l’a dit avec cette irritation très particulière des gens dont on a fait la toilette et qui aimeraient qu’on cesse de s’en souvenir devant eux.
La caisse contenait une lampe, des fils enroulés et un appareil gris. Sous l’appareil, un carnet dans un torchon.
Anthony a voulu le poser sur la table.
Elle l’a pris avant.
— On va surtout ranger, m’a-t-elle dit.
— Vous avez une drôle de façon de ranger. Vous amenez des choses.
Elle a pris les pêches et les a mises dans le réfrigérateur. Puis elle les a ressorties.
C’est comme ça que j’ai su qu’elle avait peur. Elle fait toujours quelque chose de très raisonnable avec ses mains avant de dire une chose dont elle n’est pas sûre.
— Il y a une page que je voudrais te montrer.
— Tu me la montreras une autre fois.
Anthony a levé les yeux. Je m’attendais à ce qu’il me dise qu’on n’avait plus le temps. Il a demandé s’il pouvait prendre un verre d’eau. Je lui en ai donné un. Il l’a bu en tenant le verre contre sa bouche, les yeux fermés, sans chercher à entrer dans la conversation.
La lampe était une lampe de bureau qu’on reconnaissait à sa pince. La pince avait laissé dans le bois de sa table un demi-cercle que je lui avais proposé de poncer. Elle avait refusé. Elle aimait retrouver l’endroit exact où les choses avaient tenu.
— Tu as récupéré tout ça quand ?
— J’ai commencé quand j’ai été capable de monter l’escalier.
— Toute seule ?
— Il y a un ascenseur.
— Tu sais très bien ce que je te demande.
Elle le savait. Elle m’a répondu qu’elle s’était disputée avec l’homme pour la première fois depuis son retour. Il avait voulu ranger son bureau avant qu’elle rentre. Il avait laissé de côté ce qui lui paraissait important : le carnet, l’appareil, des notes, leurs photos. Elle avait cherché un ticket qu’elle utilisait pour caler le pied d’une lampe. Elle l’avait trouvé dans le sac de la poubelle. Elle avait pleuré avec le ticket dans la main et elle n’avait pas su lui dire si elle lui en voulait d’avoir touché à ses affaires ou si elle était contente de les reconnaître jusque dans la poubelle.
Anthony nous écoutait. Il a dit :
— J’aurais dû te demander.
— Il aurait fallu que tu attendes un peu pour le savoir, a-t-elle répondu.
J’avais eu envie de lui dire que des gens auraient payé cher pour qu’on leur range le bureau. Je me suis entendu dans ma tête et je me suis tu. Dans une autre époque de sa vie, elle m’aurait demandé d’arbitrer. Elle allait très bien pouvoir finir cette dispute sans moi. J’ai repris le torchon de la caisse pour en essuyer le fond. Elle me l’a retiré des mains avec une douceur exagérée. C’était le torchon autour du carnet. J’ai compris qu’il appartenait aussi à la conversation, bien qu’on ne s’en serve qu’à couvrir quelque chose.
— Je peux laisser la caisse ici ? elle a demandé.
— Elle a déjà passé la porte.
— Elle peut la repasser.
Je l’ai laissée. J’aurais bien voulu savoir quand la dernière personne m’avait demandé si elle pouvait repartir avec ce qu’elle venait de déposer chez moi.
Estelle a laissé la caisse. Elle a repris le carnet et sa clé. Avant de partir, elle m’a demandé si je jouais encore.
— Le voisin du dessous a eu un enfant.
— Ça fait trois ans.
— Alors il doit toujours l’avoir.
Elle a ri, à son grand déplaisir. Dans l’escalier, je l’ai entendue demander à l’homme s’il avait vu comme je transpirais. Je n’ai pas entendu ce qu’il lui a répondu. J’avais déjà ouvert le placard.
4. Derrièrrre l’huile
La bouteille était derrière l’huile. J’ai bu debout. Estelle avait repris le carnet, comme je le lui avais demandé. Maintenant qu’elle était partie, j’essayais de me rappeler si j’avais seulement regardé la page qu’elle avait voulu me montrer. J’avais regardé ses mains, la caisse, les pêches. Tout le reste. Le Loup, qui n’avait rien dit pendant leur visite, a relevé la tête et s’est mis à laper tout ce que j’avais attendu de leur présence.
Il y avait eu une période où je mettais la bouteille au réfrigérateur. Je l’appelais la période où j’avais du monde. Les gens ouvraient, demandaient ce que c’était, faisaient des glaçons. Un soir, j’avais invité trois personnes qui ne se connaissaient pas. J’avais fait un plat trop grand, dans un récipient avec deux poignées. J’avais oublié d’acheter du sel.
Chacun, à sa façon, avait essayé de me le signaler sans me vexer. Quand l’un d’eux avait demandé du pain, je lui avais apporté le pain. Quand il avait demandé du sel, je lui avais dit de manger son pain.
Après leur départ, j’avais passé le doigt sur le bord du plat. Ça avait le goût du fond de l’eau, ce qui est très exactement le goût que ça doit avoir quand on y met une quantité raisonnable de légumes et qu’on ne sale pas. J’avais fini ma part en buvant debout. Puis j’avais mangé la part de celui qui était parti le premier. Je lui en avais voulu de partir, et à moi d’avoir vu son départ venir dès qu’il avait regardé la porte. J’avais envoyé « rentré ? » à trois personnes. Un seul m’avait répondu. Il était encore sur le palier, il attendait l’ascenseur. J’avais ouvert la porte. On s’était dit au revoir une deuxième fois. Il avait demandé s’il pouvait revenir la semaine suivante.
J’avais dit qu’on verrait.
L’huile avait coulé le long de la bouteille, une coulure jaune où la poussière dessinait une petite rue. J’ai pris un chiffon. J’ai essuyé la bouteille d’huile, puis l’étagère, puis les autres bouteilles, même celles qui ne collaient pas. Je n’ai pas touché au verre. On peut faire des choses très propres autour d’un verre pour éviter de regarder ce qui baisse à l’intérieur.
J’ai passé la fin de l’après-midi à éplucher une pêche. Il y avait un couteau exprès pour les fruits, dans le tiroir à couverts, et j’en ai pris un autre. La peau s’est rompue tous les deux centimètres.
J’ai posé les morceaux sur une assiette.
Au moment de manger, j’ai bu. À force, je crois que j’avais appris à disposer les choses pour que le verre se trouve toujours un peu plus près que ce que j’étais venu prendre.
À six heures, un collègue m’a demandé si je pourrais le remplacer le lendemain.
J’ai écrit oui. À sept, j’ai retiré le oui. Il m’a dit qu’il s’était déjà arrangé. J’ai éprouvé un immense soulagement, suivi par l’envie de lui expliquer pourquoi il n’aurait pas dû se débrouiller sans moi.
On gagne du temps quand on vous dispense de venir. Il faut encore savoir où le mettre.
Je suis allé dans le salon. La caisse occupait le côté de la table où je ne m’asseyais jamais. J’ai commencé à l’ouvrir, puis j’ai entendu quelque chose tomber dans l’entrée. Cette fois, c’était vraiment une enveloppe. On m’écrivait pour m’informer qu’un contrat allait être reconduit. Je l’ai lu d’un bout à l’autre, jusque dans les petites lettres. J’attendais presque qu’on y demande si j’étais d’accord pour reconduire le reste.
Au fond de ma poche, j’ai trouvé une carte du club. J’ai retrouvé la nuit par àcoups. Les cintres, les portes, le métal froid du robinet. Un prénom. Je l’ai dit dans la cuisine pour voir s’il se détachait des autres choses. Malo. J’ai pris le téléphone puis l’ai reposé. Je ne lui avais même pas demandé son numéro. Le Loup voulait quand même que je compose quelque chose. Je lui ai laissé mâcher la peau de la pêche, un petit morceau râpeux que j’avais collé derrière mes dents.
Le soir, j’ai fermé le piano. Il était déjà fermé. J’ai seulement appuyé sur le couvercle jusqu’à ce qu’il touche bien des deux côtés. J’avais la sensation de vérifier une porte avant de dormir, la porte d’une pièce où je n’aurais pas voulu qu’on m’enferme.
5. Un regard dans le noirrr
J’ai revu Malo un mardi, en rentrant de l’hôpital. À travers la vitrine, je l’ai reconnu à sa façon de pencher la tête pour écouter. J’ai continué jusqu’au bout de la devanture. Puis j’ai fait demi-tour. J’avais passé la nuit du club à perdre des gens de vue et à faire comme si ça m’arrangeait.
Il travaillait dans un magasin qui vendait des lampes. Il était en train de montrer à une cliente qu’on pouvait changer l’ampoule d’un modèle sans jeter tout le modèle. Il parlait avec beaucoup de patience. J’avais mis six ans à admettre la même chose à propos de l’aspirateur.
Après la cliente, il m’a demandé ce que je cherchais.
— Toi. Enfin, une ampoule si ça te met mal à l’aise.
— Laquelle ?
— Toi.
— L’ampoule, Ruben.
On a bu un café à la fermeture. Il m’a parlé de son père, qui lui envoyait chaque soir la photo d’une tomate de son jardin.
Toujours la même tomate. Il a montré les photos et j’ai regardé la tomate rougir. Ça m’a fait du bien d’avoir sous les yeux quelque chose qui changeait un peu chaque jour et qu’on pouvait regarder sans avoir de décision à prendre.
Il m’a demandé ce que je faisais dans la vie. J’ai parlé de mon travail, des horaires, du type qui faisait tenir l’imprimante en glissant une cale dessous. Il a attendu que je reprenne de l’air.
— Et quand tu as fini de travailler ?
— Ça dépend des jours.
— Je sais. Tu peux en choisir un.
J’ai choisi un samedi qui datait d’avant.
Je lui ai parlé du marché près de chez moi, du marchand de fleurs qui emballait les tiges avec du papier journal. J’y allais acheter des dahlias parce que j’avais entendu quelqu’un dire qu’il n’aimait pas les dahlias. J’avais mal entendu. Ce qu’il n’aimait pas, c’était qu’on les mette à côté du radiateur. Je me suis arrêté au moment où j’aurais dû préciser qui. Malo a pris une autre gorgée.
— Tu veux venir voir la tomate ?
— Elle est là ?
— Non. C’est comme ça que j’appelle mon père quand il prend toute la place.
J’ai ri. Il ne m’avait pas demandé pour qui étaient les fleurs. J’ai remarqué la marque claire qu’une montre lui avait laissée au poignet. J’ai eu envie d’y poser la bouche. Il m’a vu regarder et a tourné la main, paume en l’air. Un geste minuscule. Je pouvais le laisser finir et regarder ce qu’il faisait après. Dehors une camionnette reculait et son signal, en se répétant, commençait à remplir tout le café. Malo n’a pas retiré sa main.
On est restés dehors un moment après la fermeture. Il m’a montré la lumière du magasin derrière la grille. Il en restait toujours une, commandée par une minuterie. Il n’aimait pas le moment où elle s’éteignait. On a décidé de partir avant. À l’angle de la rue, j’ai failli revenir pour la voir s’éteindre quand même. J’ai senti le Loup changer de patte au fond de moi. Il n’avait aucune idée de ce qu’il voulait, il voulait juste que ça arrive avant qu’on ait le temps d’en parler.
Il est venu chez moi. J’ai tiré la porte du salon pour qu’il ne voie pas la caisse et j’ai coincé ma chemise dedans. Il a fallu la rouvrir. Malo a aperçu le piano.
— Tu joues ?
— J’ai joué.
— C’est bien aussi, le passé composé.
6. La porte de la chambrrre
Dans la chambre, je l’ai embrassé en pensant à lui. Je m’en suis aperçu parce que ça m’a surpris. Puis il a ralenti pour reprendre son souffle et j’ai eu peur qu’il s’arrête. J’ai accéléré. Il y avait eu un instant où j’avais senti sa main chercher la mienne. Je l’avais laissé passer. Il a posé une main à plat sur ma poitrine. J’ai d’abord pris ce geste pour une caresse et j’ai continué. Il a dit mon prénom une deuxième fois. Là, je me suis arrêté.
— J’ai envie d’être ici, a-t-il dit. J’ai besoin que tu y sois aussi.
Je lui ai dit que j’y étais. Je lui ai même souri. Il m’a demandé où était sa chaussette et j’ai compris qu’il ne voulait plus en discuter dans mon lit. Je l’ai cherchée avec lui. Elle avait glissé derrière le radiateur.
On a retrouvé la chaussette avec une règle. Une des miennes était là aussi, tellement grise que j’ai d’abord cru que c’était un chiffon. Il me l’a montrée. Je lui ai demandé de la laisser. Il a dit « d’accord » et l’a laissée. Ça nous a pris plus de temps qu’il n’en aurait fallu si je l’avais tirée tout de suite. On s’était mis d’accord sur quelque chose de si petit que j’avais presque envie de le remercier.
Il a cherché ses chaussures. Je savais où elles étaient. J’ai attendu quelques secondes avant de le lui dire, puis j’ai eu honte de ce délai. On devient très inventif, si on veut gagner une seconde en présence de quelqu’un. On peut même le regarder chercher un objet qu’on voit depuis sa place.
— Je ne t’en veux pas d’avoir envie, a-t-il dit.
— Je ne sais pas de quoi tu m’en veux.
— Tu répondais à quelqu’un. Je te parlais, et j’avais l’impression de passer derrière.
J’ai voulu dire qu’il n’y avait personne derrière lui. J’avais déjà commencé ma phrase quand j’ai compris qu’elle aurait exactement le sens inverse de celui que je voulais lui donner. J’ai remis la règle dans le tiroir.
Malo a pris le temps de boire un verre d’eau. Il a laissé le verre sur la table, à moitié plein. Avant, j’aurais attendu d’être seul pour boire à la place de sa bouche. J’aurais aussi pu m’interdire d’y toucher et en faire un souvenir. J’ai pris le verre et j’ai vidé l’eau dans l’évier. Il n’a pas regardé ce que j’en faisais. Il vérifiait qu’il avait son téléphone, ses clés, les petites choses dont il aurait besoin pour continuer sa soirée une fois sorti de chez moi.
Sur le seuil, il m’a demandé si j’avais quelqu’un à appeler quand j’allais mal.
— Je t’ai appelé, toi.
— Oui. C’est pour ça que je demande.
La porte s’est fermée doucement. Le Loup a voulu que je la rouvre, que je rattrape Malo, que je lui promette de faire mieux immédiatement. Je suis resté la main sur la poignée jusqu’à ce qu’il cesse de gratter. Au bout d’un moment, j’ai compris que les petits coups venaient de mes ongles.
7. Entrrre deux coups
Cette nuit-là, j’ai rêvé d’un accord avec une note de trop. Vivien attendait la fin de la mesure. Je le savais à la façon dont le silence tombait après la troisième note. Au réveil, j’ai traversé le salon avant de me souvenir que j’étais seul.
Au réveil, je l’ai cherché sur le piano.
J’avais les mains gonflées, les doigts assez lourds pour avoir leur propre avis.
J’ai posé trois notes. La quatrième, je l’ai trouvée sans chercher. C’était celle que je jouais autrefois pour agacer quelqu’un qui savait finir les morceaux et qui détestait qu’on change la fin.
Tu détestais.
Voilà. J’avais de nouveau pensé en tu.
J’ai retiré le pied de la pédale. L’accord s’est arrêté. Deux coups secs ont traversé le silence. J’ai attendu que le voisin frappe de nouveau. Rien. J’ai joué les trois notes sans la quatrième. Aucun coup. J’ai joué la quatrième seule.
Deux coups.
Le Loup s’est levé si vite que j’ai eu l’impression de perdre l’équilibre sur la banquette. J’ai ouvert le piano. Rien entre les cordes, à part un fil de laine pris dans un marteau. Un fil vert. J’ai tiré dessus et soulevé un nuage de poussière.
J’ai ouvert la fenêtre pour demander au voisin s’il avait entendu quelque chose. Il était sur son balcon, en train d’essayer de défaire un nœud dans la corde à linge. La corde lui échappait sans arrêt. Je lui ai demandé comment allait son enfant.
— Elle va bien. Elle dort chez sa mère cette semaine.
— Tu ne tapes pas quelquefois au plafond ?
— Je pourrais commencer si tu veux.
Il a dit ça gentiment. J’ai pensé à tous les soirs où je m’étais interdit de jouer à cause d’un enfant qui dormait peut-être très bien ailleurs. J’ai regardé la corde sous son pouce. Il a fini par la libérer. Au moment où elle s’est détendue, je m’attendais à entendre deux coups. Je n’ai entendu qu’un bruit de tissu mouillé.
Dans le salon, j’ai essayé les autres notes.
Les graves vibraient jusque dans le pot à crayons. Je les ai essayées une à une, en me tenant à distance de la dernière, comme on longe une rue où l’on connaît trop bien l’adresse. Le Loup a commencé par bouder, puis il a suivi. Certaines choses qu’il ne comprend pas du tout l’intéressent énormément. Il s’est tenu immobile pendant que je revenais vers l’accord. Je l’ai senti respirer par àcoups. C’était ma respiration. Ça ne m’empêchait pas de l’entendre.
Au dernier moment, j’ai joué autre chose, trois notes que j’ai oubliées aussitôt. J’ai eu un bref plaisir à les entendre ne rien réclamer de moi. J’ai essayé de les retrouver. La deuxième était un peu plus haute que ce que je pensais, ou peut-être la troisième un peu plus basse. J’aurais pu passer la matinée à chercher une chose qui avait eu lieu une seule fois. Je ne l’ai pas fait. J’ai laissé la fenêtre ouverte, au cas où mon voisin voudrait me signaler que ça suffisait.
8. La voix du verrre
J’ai enregistré l’accord sur mon téléphone, pour le faire écouter à quelqu’un qui me dirait que le bois travaille ou qu’un enfant tape au plafond.
À la réécoute on entendait l’accord, les deux coups et ma voix qui disait « attends ». Je n’avais aucun souvenir d’avoir prononcé ce mot.
J’ai attendu.
Le petit écran est devenu noir. J’ai voulu le rallumer. Mon pouce avait laissé une trace si nette que je pouvais presque voir les lignes de ma peau. J’ai essuyé le verre sur ma manche. Ensuite seulement j’ai appelé Estelle. Quand elle avait voulu me montrer le carnet, je lui avais dit une autre fois. Je me suis demandé combien de temps cette phrase pouvait durer, dans un sens comme dans l’autre.
— Est-ce qu’il t’est arrivé de reconnaître quelque chose que tu n’avais jamais entendu ?
— Oui.
— Ça va, toi ?
— J’allais te poser la même question.
Nous avons laissé passer un silence très occupé, chacun de notre côté.
— Je peux venir demain, a-t-elle dit. On fera du bruit en plein jour. Au moins, les voisins pourront se plaindre correctement.
Après l’appel, j’ai essayé de reprendre l’enregistrement dans un autre ordre. J’ai fait jouer la fin, puis le début. Quand je coupais avant les coups, j’entendais ma respiration avancer vers eux. En les coupant eux-mêmes, je n’entendais plus que mon « attends », avec un peu de salive. Je détestais cette version. On aurait dit que je demandais la permission à une pièce vide.
J’ai commencé à envoyer le fichier à Estelle.
Puis j’ai annulé. Je ne voulais pas qu’elle l’écoute dans un endroit où elle ne pourrait rien faire de ce qu’elle entendrait. Je me suis rappelé une fois où elle avait eu un message au beau milieu d’un repas. Elle avait posé sa fourchette sur le bord de l’assiette et l’avait reprise avec l’autre main. Personne n’avait regardé sa fourchette. J’avais vu la pointe taper contre la porcelaine pendant qu’elle continuait à mâcher.
Le téléphone s’est mis à chauffer. Je l’ai posé sur le rebord de la fenêtre. À travers la cour, un homme récitait des mots à un enfant, qui les répétait en changeant leur ordre. Ils faisaient des devoirs. L’homme a dit « tu as sauté une ligne ». L’enfant a répondu « alors elle est encore là ». Je n’ai pas entendu la réponse. Dans la cuisine du dessous, un robinet s’est ouvert.
J’aurais voulu trouver une façon de remonter le temps qui ressemble à ça. Il suffirait qu’une ligne soit encore là. Je descendrais la chercher. Je remonterais avec. Dans la cuisine, j’ai ouvert le placard. Ma main a passé devant la bouteille, est revenue, puis a repris sa place contre ma hanche. Je me suis tenu au bord de ce petit mouvement, le temps que ça cesse de me faire l’effet d’une prouesse. Le soir, j’ai mis ma chemise noire.
9. Le vestiairrre
Estelle devait venir le lendemain. J’avais promis de garder l’enregistrement pour elle. Vers dix heures, j’ai sorti la chemise noire du panier et je l’ai sentie avant de l’enfiler. Le club était encore dessus. Je suis retourné au club.
Il y avait un gars que je connaissais assez pour savoir à qui demander un verre quand il aurait trop bu, et trop peu pour connaître son nom de famille. On est sortis prendre l’air. Il m’a tendu une cigarette. J’en ai pris une deuxième à la première bouffée, sans avoir où la mettre.
Il m’a regardé.
— Elle va pas s’en aller.
J’ai remis la cigarette dans le paquet. Le Loup n’aimait pas qu’on lui voie la gueule pleine.
Au-dessus de nous, quelqu’un riait avec le souffle déjà cassé de quelqu’un qui rit depuis longtemps. Il y avait un palier entre les deux volées de marches, avec une petite fenêtre peinte en blanc. Le blanc avait craquelé. On voyait, au milieu, juste de quoi passer un œil sur la ruelle. Le gars m’a dit qu’il avait travaillé ici quand il était plus jeune. Il ne restait jamais après son service. Maintenant il y venait et il se demandait comment il avait réussi à partir aussi facilement.
— Quand t’as fait tes heures, ai-je dit.
— Oui, ça doit être ça. Maintenant j’ai jamais fait mes heures.
Il a secoué sa cendre du côté de la fenêtre, avant de se rappeler que la fenêtre ne s’ouvrait pas. Un peu de cendre est tombée sur sa chaussure. Il a soufflé. J’ai vu qu’il portait des chaussures trop bonnes pour venir là et j’ai eu envie de le lui dire. J’avais la main près de sa cuisse. Je l’ai laissée où elle était. Il a légèrement rapproché son genou. Personne ne nous obligeait à tirer une conclusion de ce petit déplacement.
Nous sommes restés ainsi pendant que la musique faisait remonter, jusque dans nos jambes, une seconde musique qu’on entendait mieux en restant immobiles.
Il m’a dit son prénom. Samuel. Plus tard, il m’a dit qu’il détestait qu’on l’appelle Sam. J’ai demandé pourquoi. Il a dit qu’il n’y avait pas à le justifier, puis il a cherché tout de même. Sa grand-mère lui avait choisi Samuel parce que c’était beau à dire tout entier. Je lui ai demandé si sa grand-mère connaissait l’endroit. Il a ri. J’aurais aimé me souvenir de ce rire autrement qu’en le rangeant avec les autres raisons de rentrer chez lui.
Dans l’escalier, le gars a demandé si je voulais rentrer avec lui. Oui. J’avais envie de son ventre, de l’odeur de lessive de son tee-shirt et de pouvoir ouvrir les yeux dans une pièce où je ne saurais pas ce qui manquait. J’ai dit oui pour tout ça.
Au moment de récupérer nos affaires au vestiaire, j’ai entendu les cintres se heurter. Deux coups, espacés juste comme chez moi.
J’ai lâché son bras. Il m’a demandé où j’allais.
— Je crois que je viens de laisser quelqu’un seul.
Il n’a pas compris. Moi non plus. Je me suis excusé et je suis sorti avec un manteau qui n’était pas le mien. J’ai fait demi-tour pour le rendre. Au vestiaire, une femme attendait en débardeur, grelottante. Elle m’a remercié. J’étais soulagé qu’au moins une personne puisse repartir avec quelque chose qu’elle était venue chercher.
Dehors, un homme dormait sur un carton.
Un camion est passé en faisant vibrer la grille sous son épaule. Il a remonté sa main sous sa joue et s’est rendormi. Je l’ai regardé avec une jalousie stupide.
J’aurais voulu avoir cette capacité à décider que le bruit appartenait à la rue.
Au bout de la rue, j’ai vu le gars du club.
Il avait ma cigarette à la main. Je la lui avais prise sans l’allumer, puis je la lui avais rendue, et maintenant il la fumait.
J’aurais bien voulu que cette affaire ait une grandeur proportionnée au travail qu’elle me demandait.
— Je suis sorti sans te dire au revoir.
— Tu t’es excusé. C’est pas pareil.
— Je suis un peu con, des fois.
— Ça, j’avais entendu.
Il m’a proposé de retourner au bar pour boire de l’eau. Nous sommes restés dehors. Quelqu’un avait posé une assiette de frites sur une borne et les gens en prenaient une en passant. Le gars en a pris deux. Il m’en a tendu une. J’ai mangé. J’avais l’impression qu’il me fallait choisir entre revenir dans le club avec lui et demander pardon d’être sorti.
Il mangeait une frite. J’ai enfin pu manger la mienne.
Le Loup connaissait mal cette espèce de moment où il n’y a rien à emporter. Il a fait un tour du côté de ma gorge. Il a trouvé le sel. Pendant un instant j’ai cru que ça lui suffirait. Puis la porte a battu et la chaleur de la salle est ressortie dans la ruelle. J’ai eu envie de refaire ma soirée à partir du vestiaire, en tenant cette fois le bon manteau, le bon bras et une bonne raison de rester. J’aurais pu passer ma vie à la refaire jusqu’à ce qu’elle cesse d’avoir un dehors.
Le gars m’a demandé si j’avais de quoi rentrer. J’ai appelé une voiture. Il a attendu qu’elle arrive. Au moment où elle s’est arrêtée, il a donné une tape sur le toit. Une seule. J’ai gardé le silence, pour ne pas lui demander de recommencer.
Dans le taxi, j’ai mis mon téléphone contre l’oreille et passé l’enregistrement.
Le chauffeur a demandé si je voulais monter le chauffage. Je lui ai dit que j’avais chaud. Il a arrêté de parler et a entrouvert ma vitre. Pour une fois je n’ai rien eu à expliquer de plus.
10. La pièce du fond noirrr
Le lendemain, j’ai entendu Anthony dans l’escalier et ouvert avant qu’ils sonnent. Estelle était sur le palier, une boîte de biscuits sous le bras. Elle a tendu la main pour reprendre son sac. Il a attendu qu’elle entre, lui a donné le sac et est redescendu. Je l’ai entendu siffloter jusqu’au premier. Ça lui allait assez mal.
Je lui ai envié cette liberté.
Elle m’a dit qu’elle n’aimait plus arriver chez les gens en retard. J’ai regardé l’heure. Elle était en avance de douze minutes. Elle m’a expliqué qu’il lui arrivait encore de sentir qu’elle avait laissé quelqu’un l’attendre sans pouvoir savoir depuis quand. Elle vérifiait les heures dans le téléphone, sur le four, à la station de métro. Elles étaient souvent différentes de quelques minutes. Au début, ces quelques minutes l’avaient empêchée de descendre acheter du lait.
— Tu pouvais m’appeler.
— J’avais appelé une fois. Tu m’avais dit que tu étais dans un train.
— J’étais dans un train ?
— J’ai entendu les basses.
J’ai essayé de me rappeler le soir, le nom du club, le lieu dans lequel j’aurais pu prétendre être dans un train. Elle ne me demandait rien de tout ça. Elle voulait que j’arrête de chercher la date et que j’écoute ce qu’elle me disait maintenant.
— J’avais peur de te faire peur, ai-je dit.
— Moi aussi.
Elle a ouvert sa boîte. Il y avait du papier autour des biscuits et un petit sachet qui empêchait l’humidité. Elle l’a pris pour le jeter. Arrivée devant la poubelle, elle a dit qu’elle avait rêvé d’une cuisine où les placards changeaient de place. Une cuisine entière. Quand elle ouvrait le mauvais placard, elle tombait sur la pièce dans laquelle elle avait essayé de dormir la veille. Elle m’a demandé si j’avais parfois un endroit pareil. J’ai répondu que mon appartement était très petit.
Elle est revenue s’asseoir. Je l’ai regardée prendre un biscuit sans faire tomber les autres. Il y a des gestes qui survivent à des choses dont nous ne savons rien. Elle mangeait encore les bords en premier. Je n’avais aucune raison d’en être si content.
Elle a voulu entendre mon enregistrement. Au deuxième coup, elle a posé la boîte de biscuits au sol.
— Quoi ?
— Remets-le.
Je l’ai remis. Elle a sorti de son sac un autre téléphone, dont l’écran était fendu.
Dans un fichier qu’elle a mis du temps à trouver, deux coups ont retenti. Derrière eux, j’entendais une note tenue, très douce, et une respiration. Elle a fermé le fichier.
— C’est toi qui joues ?
— Je ne me souviens pas d’avoir joué ça.
11. Au réveil, le bruit sourrrd
Estelle avait retrouvé le fichier après son réveil. Le vrai, a-t-elle précisé, celui où Anthony lui tenait la main et où elle lui avait quand même demandé où il était. Elle m’a dit qu’elle avait passé un moment à attendre qu’il recommence à entrer. Il était assis à côté d’elle et il n’avait plus besoin de revenir. C’est la première chose à laquelle elle avait eu du mal à croire.
— On pensait que l’appareil avait produit des variantes à partir de ce qu’il connaissait de moi, a-t-elle dit. Et il l’a fait.
Mais cet enregistrement-là… la mélodie était dans le carnet, avant l’appareil. Pas sur du papier à musique. Il avait écrit le bruit avec des mots. C’est une des rares choses que je n’ai jamais réussi à refaire.
— Tu te souviens d’autre chose, de ce piano ?
— Des mains, a-t-elle dit.
Elle les a posées à plat sur ses genoux.
Elles étaient froides. Elle m’en a donné une pour que je voie. J’ai eu un souvenir de pluie. Elle devait avoir huit ans. On lui avait promis qu’elle pourrait courir jusqu’au bout d’un chemin avant qu’on reparte. Au bout du chemin, il y avait un banc dont le bois, mouillé, noircissait.
Elle avait frappé dessus en arrivant, puis elle avait insisté pour qu’on la croie sur le temps qu’elle avait mis. Elle n’avait aucun témoin. J’étais parti derrière elle sans réussir à la rattraper. J’avais menti sur le temps avec beaucoup de conviction et tout le monde l’avait crue.
Je lui ai raconté ça. Elle ne se souvenait pas du banc.
— J’ai couru pour voir une limace, a-t-elle dit.
— C’est tout ?
— Tu te souviens très bien du mauvais côté de l’histoire.
On a ri. C’était si agréable de se contredire sur une chose qui avait eu lieu.
Ni elle ni moi ne pouvions faire revenir la limace pour nous départager. On avait pourtant la pluie en commun.
Elle m’a dit que des souvenirs de ses autres vies lui revenaient avec la même précision. Elle avait soigné un animal qu’elle n’avait jamais vu ici. Elle se souvenait du poids qu’il avait fait quand il s’était abandonné contre son bras. Une fois, elle était entrée chez un vétérinaire avec l’intention d’y déposer des affaires.
Elle était restée longtemps près de la porte. On lui avait demandé si elle avait un rendez-vous. Elle avait répondu qu’elle se croyait chez elle.
— Qu’est-ce que tu en fais, maintenant ?
— Je les raconte à Anthony, quelquefois.
Il peut m’écouter sans en profiter pour décider lesquels sont à moi. Ça lui demande du travail.
— Il te croit ?
— Il apprend.
Elle a regardé mes doigts au-dessus des touches.
— Et toi, si tu l’entends, qu’est-ce que tu veux qu’il te dise ?
J’ai détesté cette question. Elle obligeait quelqu’un à prendre la parole alors que j’avais organisé le récit entier autour de la mienne. J’avais voulu qu’on me réponde. Je ne savais pas encore si j’étais prêt à me faire interrompre.
Elle s’est assise sur la banquette. Elle s’est déplacée d’un demi-siège vers la gauche, en me laissant la place à droite.
C’est ce qu’elle faisait petite quand elle voulait que je lui montre quelque chose.
Ses pieds touchaient désormais le sol. Ça me paraissait encore tout neuf.
J’ai joué la fin. Elle m’a arrêté avant la quatrième.
— La suite, je crois que je l’ai, ai-je dit.
— Alors joue-la.
J’ai joué la note de trop.
Elle est restée le visage tourné vers le piano, avec un air de désolation qui m’a fait presque aussi mal que si elle avait pleuré. Elle avait cherché une musique entière. Elle venait de retrouver une faute qu’elle n’avait jamais pensé à écouter.
12. À jeun, un soirrr
Il m’a fallu quelques jours pour appeler le numéro que Malo avait glissé dans mon téléphone avec le nom du magasin.
Il avait écrit « si jamais ». J’ai longtemps trouvé ça présomptueux. À force, j’ai été obligé d’admettre qu’il me connaissait suffisamment pour savoir que « quand » me ferait raccrocher.
C’était le numéro qu’il m’avait laissé pour les soirs où je cherchais quelqu’un à appeler. Quand une femme a décroché, j’ai failli demander Malo. J’ai dit que j’avais besoin de parler de ma façon de boire. On m’a donné un rendez-vous. À la question « depuis combien de temps », j’ai répondu par le nombre d’années pendant lesquelles j’avais attendu quelqu’un. La femme m’a demandé si c’était aussi le nombre d’années pendant lesquelles je buvais comme ça. J’ai dit que je ne savais pas.
Elle a sorti un calendrier. On a repris une semaine. J’ai oublié le mardi. Quand elle m’a demandé de raconter le mardi, j’ai retrouvé la bouteille. Je lui ai dit que je me débrouillerais très bien seul. Elle a demandé à quelle heure je buvais le premier verre les jours où je me débrouillais seul. J’ai fini par lui répondre.
La salle d’attente avait une fontaine.
Chaque fois que quelqu’un prenait de l’eau, le réservoir lâchait une bulle énorme. J’ai entendu cette bulle deux fois avant de comprendre que je n’étais pas obligé de remplir mon propre verre. J’ai quand même essayé. L’eau avait le goût du plastique. Je n’avais rien mangé et je savais que si je le disais, la femme allait me conseiller quelque chose d’aussi humiliant qu’un repas. Elle m’a demandé si je voulais qu’on ouvre la fenêtre. Elle l’a ouverte pour elle aussi.
Nous avons repris un jeudi. J’ai dit que je rentrais après ma visite, que parfois je m’arrêtais acheter de quoi manger, que parfois je ne m’arrêtais pas. Elle m’a demandé de raconter la fois où je ne m’étais pas arrêté. J’ai décrit la devanture. J’ai décrit les sacs en papier à travers la vitrine. Je n’ai pas prononcé le nom de celui que j’étais allé voir. Je lui ai dit qu’au moment de rentrer, le plus dur était le trajet entre ma porte et le premier meuble. Après, je savais quoi faire.
Avant, j’avais la rue. Entre les deux, il y avait six pas.
— Combien de fois tu changes d’avis sur ces six pas ?
J’ai mis du temps à répondre. Quelqu’un riait dans le couloir. J’ai eu envie qu’on aille lui demander de faire moins de bruit. La femme n’a pas bougé.
— Tous les six.
Elle a noté six. J’ai cru qu’elle allait me donner un objectif de cinq. Elle m’a demandé où je pourrais poser mon sac en rentrant. Un endroit où il me faudrait les deux mains. On a cherché. Il y avait une chaise bancale près de la porte. Il me faudrait une main pour retenir la chaise et l’autre pour poser le sac. Nous avons parlé quelques minutes de cette chaise. Je n’avais jamais dit autant de choses à une inconnue en parlant d’aussi peu.
Je n’ai pas su si elle était médecin tout de suite. Elle s’était présentée en arrivant et j’avais entendu son prénom, l’heure à laquelle elle finirait, la question de savoir si je préférais qu’elle me tutoie. Je n’avais pas entendu le mot qui aurait dû m’aider à l’identifier. J’avais envie d’une personne à laquelle raconter ce que j’avais fait depuis la dernière fois. Il n’y avait pas de dernière fois. On a pris la première.
Je suis sorti avec un prochain rendezvous et un papier plié. Sur le papier elle avait écrit trois choses que j’avais dites, avec mes mots. Je n’avais pas prévu qu’elle me les rende. J’ai pensé à le jeter dans la poubelle du bus. Le bus avait démarré et je tenais la barre d’une main.
Pour jeter le papier il aurait fallu que je lâche quelque chose. J’ai attendu l’arrêt, puis je l’ai gardé. Il faisait assez chaud pour qu’à l’arrivée les mots aient un peu traversé le pli.
J’ai ouvert ma porte. La chaise était là.
J’ai approché le sac, retenu le dossier et attendu que le sac se couche sur le siège.
Il y avait une pomme dedans. Elle est sortie. Elle a roulé sous la chaise et s’est arrêtée contre mon pied. J’ai eu envie de dire à la femme que son idée n’avait pas fonctionné. Je me suis baissé pour prendre la pomme. J’ai mis un temps fou à me relever. J’aurais pu passer toute la soirée à essayer de faire de cette pomme une preuve. Je l’ai mangée.
En rentrant, j’ai laissé mon téléphone allumé sur la table. J’avais envie d’écrire à Malo. J’ai écrit « Je suis allé à un rendez-vous » et j’ai attendu de voir si j’avais quelque chose d’autre à lui dire.
J’avais surtout envie qu’il me félicite.
J’ai effacé. Le lendemain, j’ai écrit « J’ai compris ce que tu m’as dit dans la chambre. Je t’ai entendu trop tard. Je suis désolé. » Il a répondu le surlendemain. « Merci de m’avoir écrit. » Il ne m’a pas proposé de venir. Je lui ai laissé son merci.
13. La semaine de traverrrs
Le mercredi suivant, j’avais mis mon rendez-vous dans le téléphone avec une alarme et le temps du trajet. J’ai bu quand même. Le plus long a été de rappeler. J’avais préparé un autre début de conversation, avec une histoire de bus que j’avais raté. Quand la femme a décroché, j’ai laissé tomber le bus. Je lui ai dit que j’avais bu. J’avais cru qu’il faudrait attendre une meilleure semaine pour lui donner de mes nouvelles. Elle a pris la mauvaise. Elle en a fait quelque chose avec moi.
Le Loup se mettait à courir vers cinq heures. Je découvrais qu’il pouvait faire exactement le même bruit quand j’avais faim. J’ai commencé à manger à cinq heures. Une tartine, une pomme, parfois un plat entier acheté la veille dans l’intention de le manger le lendemain à une heure civilisée. En me voyant manger des pâtes au goûter, il a perdu un peu de son assurance.
Il lui restait de quoi faire. Il m’arrivait d’avoir envie de quelqu’un en croisant sa nuque dans l’autobus. J’ai appris à regarder une nuque jusqu’à mon arrêt.
Certaines me suivaient toute la journée.
Le plus difficile était de ne plus appeler ça une mauvaise journée.
La femme m’avait proposé de dire à quelqu’un que je venais la voir. J’avais dit que je n’aimais pas que les gens attendent des nouvelles. Elle m’avait demandé si j’aimais leur en donner. Ça dépendait. J’avais oublié à quel point ça dépendait de ce que je croyais devoir mériter avant de parler.
J’ai appelé Estelle. Elle a décroché dans une rue où un volet claquait. Je lui ai dit que je voyais quelqu’un. Elle m’a demandé s’il était gentil. On s’est compris seulement après. Elle a ri, j’ai ri aussi, puis elle m’a dit qu’elle devait passer à la pharmacie et qu’elle pouvait me rappeler après. J’ai dit oui. Je n’avais encore rien ajouté sur ce que je buvais.
Quand elle a rappelé, elle avait acheté des pansements. Elle s’était coupée en essayant d’ouvrir une boîte d’ananas. Il lui restait la moitié de la boîte et elle n’en voulait plus. J’avais envie de lui dire qu’elle aurait dû se servir d’un ouvreboîte différent. J’ai demandé si elle pouvait bouger le doigt. Elle pouvait.
— Quel jour, tes rendez-vous ?
— Le mercredi.
— Je peux t’écrire le jeudi ?
— Si tu veux. Mais demande-moi aussi autre chose.
Le jeudi suivant, elle m’a demandé si je savais changer une roue. J’ai répondu oui. Elle m’a envoyé une photo d’une roue de valise. J’ai répondu qu’il fallait des précisions quand on s’adressait à un professionnel. Le reste de la conversation a pris assez de place pour que je lui dise en deux lignes comment s’était passé le rendez-vous. Le Loup s’était couché sous la table, juste derrière mes pieds. Je l’ai senti tressaillir quand j’ai écrit « pas très bien ». J’ai envoyé quand même. On a finalement changé la roue de la valise.
14. Le borrrd de la page
Le dimanche, j’ai demandé à Estelle d’apporter le carnet. Cette fois, j’ai fait de la place sur la table avant qu’elle arrive. Elle est venue avec les biscuits qui avaient passé la semaine dans sa voiture. Ils étaient mous. Elle les a mangés quand même, sauf les deux qui avaient collé à l’emballage. Elle me les a laissés.
— Je te montre d’abord la fin, a-t-elle dit.
Elle a ouvert sur des barres qui occupaient la page presque entière. J’ai d’abord cru qu’on avait essayé de rayer la feuille. Puis j’ai vu les mots coincés dans les intervalles. Elle a lu tout bas en déplaçant son doigt.
— Je vis ici et ailleurs.
Je connaissais cette écriture. Je connaissais même l’endroit où elle s’appuyait trop fort sur le papier, quand une lettre l’obligeait à remonter. Sur les listes de courses, elle se reconnaissait à travers la feuille.
Je suis allé chercher une vieille liste. Il y en avait une coincée derrière le petit tableau où nous accrochions les clés. J’ai retiré le tableau du mur. Une vis est tombée, j’en ai entendu le rebond et je l’ai aussitôt oubliée. Au dos, le papier avait pris la couleur du bois. « Ail, liquide vaisselle, des poires qui ont du goût. » Le mot goût avait été repris parce que le stylo s’était mis à sauter. J’ai rapporté la liste. Estelle l’a tenue contre la page sans chercher à faire coïncider les lettres.
— Oui, a-t-elle dit.
Elle ne m’a pas demandé à qui appartenait l’écriture. Je ne me souvenais plus comment j’avais fait, avant, pour tenir une preuve dans la main en même temps qu’une chose aussi simple qu’une liste de courses. Je me suis souvenu que les poires achetées ce jour-là étaient très mauvaises. On les avait laissées jaunir sur le réfrigérateur. L’une s’était affaissée contre l’autre, et la bonne avait pris le goût de la mauvaise. J’avais tenu à les manger quand même. J’aurais préféré avoir faim longtemps plutôt que d’admettre que j’avais choisi les mauvaises poires.
J’ai tourné la liste. Il y avait un numéro écrit au dos, un numéro trop court.
Pendant longtemps j’avais cru que c’était le début d’un téléphone qu’on avait oublié de recopier. Elle a dit que ça ressemblait à un prix et qu’on mettait parfois le prix des choses sur les listes, quand on essayait de ne pas dépenser plus. J’ai voulu lui dire qu’on n’avait pas besoin de compter si peu. Je me suis rappelé exactement combien de jours on avait vécu avec ce peu.
Elle a laissé les deux papiers sur la table.
Le carnet était ouvert. Il pouvait encore y avoir, après ce que nous avions reconnu, quelque chose que je ne saurais pas reconnaître. J’ai approché ma chaise. Je lui ai demandé de me montrer où poser les doigts pour ne pas abîmer le papier.
— Tu l’as eu quand ?
— Je te l’ai déjà dit. J’étais petite.
— Tu m’as dit que tu l’avais trouvé. Tu ne m’as jamais dit quand.
— J’étais endormie sur une chaise.
Maman était partie nous chercher à manger. Quand je me suis réveillée, il venait de tomber. Il n’y avait personne debout dans la chambre.
— Et le lendemain ?
— J’ai mis mon cartable sur mes genoux en rentrant.
— Pourquoi ?
— Il fallait que je le tienne. J’avais pris le carnet. J’avais peur que quelqu’un se demande pourquoi il était si lourd.
Il n’était pas lourd. Je l’avais devant moi.
Je pouvais le soulever d’un doigt. Elle m’a dit qu’elle l’avait caché sous les cahiers et qu’elle avait empêché sa mère de prendre son cartable dans l’entrée. Sa mère avait cru qu’elle cachait des mauvaises notes. Elle l’avait laissée monter. Il y avait encore, des années plus tard, quelque chose d’injuste et de très drôle dans ce malentendu. Estelle a souri. Puis elle a retourné le carnet du côté où la couverture avait blanchi.
Elle en lisait une page chaque soir.
Parfois elle lisait la même pendant une semaine parce qu’elle avait peur d’être déjà près de la fin. Elle m’a demandé si je me souvenais des jeudis où elle faisait ses devoirs dans la cuisine. J’ai dit oui, elle avait travaillé très dur. Elle a dit que certains jeudis elle avait recopié des phrases du carnet entre deux exercices de géométrie. Elle écrivait petit pour que je ne voie rien en passant. À l’époque, j’avais cru qu’elle se donnait beaucoup de mal avec les triangles.
Je lui ai demandé si elle m’en avait voulu de ne pas regarder par-dessus son épaule.
Elle a dit que oui. Et qu’elle m’en aurait voulu davantage si je l’avais fait. Elle a tourné une page. Nous avons regardé ensemble l’endroit où, depuis l’enfance, elle s’était arrêtée.
Elle n’a pas ajouté « je crois ». Elle avait eu toute sa vie pour l’ajouter. Elle n’en avait plus envie.
J’ai posé la main sur la page suivante.
Elle a retenu mon poignet. Il y avait une petite écriture au bas de la feuille, de travers, avec un mot barré. L’encre s’était logée dans une éraflure du papier. J’ai penché la tête.
« Le citron est tombé. Tu aurais pu le rattraper. »
J’ai relu la phrase. Le mot barré était « vous ».
— Quand tu l’as vue ?
— Après mon réveil. Anthony a cru que j’avais écrit dessus dans mon sommeil.
J’ai cru que c’était lui. Puis tu m’as fait écouter ton téléphone. J’ai regardé les autres pages.
15. L’encrrre dans la rayure
Je lui ai raconté le citron, du verre que Malo avait ramassé jusqu’au moment où je l’avais regardé tomber. Estelle a attendu que j’aie fini pour tourner la page. Deux feuilles plus loin, j’ai retrouvé le verre à dents que j’avais décollé du lavabo le lendemain matin. Une autre phrase parlait de la vitre du taxi que le chauffeur avait entrouverte la deuxième nuit. Un peu plus bas, elle avait glissé un papier pour marquer l’endroit.
Le papier recouvrait une ligne. Je l’ai déplacé.
« Tu as dit attends. J’ai attendu. »
Dans ma tête, le citron est retombé. Cette fois, il est tombé lentement. J’ai vu son ventre clair, la pulpe abîmée par des dents, une petite fibre au bout. J’avais regardé cet objet avec le sérieux qu’on accorde à quelque chose qu’on ne reverra plus. Il fallait que quelqu’un ait été assez près de moi pour savoir ça. On pouvait me voir boire, me voir embrasser quelqu’un, me voir chercher dans ma poche. Pour voir le citron, il aurait fallu attendre avec moi que la nuit me fasse enfin l’effet d’une nuit.
J’ai demandé si elle avait parlé au gars du club. Elle m’a demandé quel gars. J’ai donné le prénom. Elle ne le connaissait pas. J’ai regardé ses mains. J’ai eu honte de lui demander si elle me suivait, comme si elle n’avait pas travaillé toute sa vie pour avoir le droit d’aller quelque part sans moi.
— J’ai pensé que tu avais peut-être inventé la phrase, ai-je dit.
— Moi aussi. Au début, j’ai essayé de me souvenir de ce que j’aurais voulu t’entendre raconter. Ça n’aurait jamais commencé par un citron.
Elle a dit que, si elle avait inventé un message pour moi, il m’aurait rassuré.
Elle aurait eu la prudence de n’y mettre que des choses qu’on se dit avant de raccrocher. J’ai regardé de nouveau la phrase. « Tu aurais pu le rattraper. » Je connaissais quelqu’un capable de me reprocher ça pour de vrai. Quelqu’un qui rattrapait les couvercles, les bouchons, les tomates qui roulaient, et qui me disputait parce que je lui parlais pendant qu’il faisait ces choses sérieuses.
J’ai voulu lui lire la phrase à voix haute.
J’ai dit « le » et j’ai arrêté. Estelle a attendu.
Elle n’a pas pris le mot que j’avais dans la bouche. Je suis resté avec le petit début de phrase et la possibilité de ne pas y arriver du tout.
Quelque chose m’a sauté à la gorge. J’ai dû faire du bruit parce qu’elle m’a demandé si je respirais. J’ai dit oui avec une voix que je ne me connaissais pas.
Elle a posé ses lunettes sur le carnet, puis a relevé vers moi ses yeux sans lunettes.
— Ruben, c’est Vivien qui écrit.
J’ai voulu lui dire qu’il n’avait plus écrit depuis des années. Que je lui parlais le jeudi et quelquefois le dimanche, et qu’il n’avait jamais remué ne serait-ce qu’une paupière pour me demander d’aller moins vite. J’ai voulu lui dire que c’était très cruel de me montrer ça dans mon salon. Tout ce que j’ai réussi à demander, c’est pourquoi le citron.
— Peut-être qu’il a vu la seule chose que tu regardais vraiment.
— Il a vu le reste ?
— Je n’en sais rien.
Je me suis mis à pleurer. Elle a repris ses lunettes. Elle les a essuyées avec son teeshirt alors qu’elles étaient parfaitement propres. Puis elle les a remises et j’ai pu la regarder comme elle voulait être regardée.
— Estelle, ai-je dit. Est-ce que tu peux rester un peu ?
Elle a mangé les deux derniers biscuits.
Je les lui ai décollés moi-même.
16. Le contresens du verrre
Anthony est revenu chercher l’appareil. Il a défait les fils et les a roulés sans jamais les serrer autour de sa main. Estelle lui a demandé de regarder les pages. Il a lu debout. Il avait cette façon de devenir très immobile qui donnait envie à tout le monde de remplir le silence pour lui.
— Je ne sais pas expliquer le carnet, a fini par dire Anthony.
— Alors explique-lui ce que tu pouvais changer là-dedans, a dit Estelle. Et ce que tu retrouvais chaque fois au même endroit.
— Dans la machine, j’arrivais par l’endroit où je pensais te retrouver.
Chaque fois que je t’expliquais comment en sortir, tout repartait. Tu me revoyais arriver. Moi, je me souvenais que j’étais déjà venu. À la fin je savais quand tu allais rire, quand tu allais tourner la tête.
Je savais de moins en moins ce que tu allais me dire quand tu n’avais pas peur de moi.
Elle a avancé sa main vers la sienne. Il a pris deux de ses doigts. J’ai regardé ailleurs, avec un peu de retard.
— Le piano, a-t-elle dit. Zu en jouait même quand tu n’étais pas là.
— Je sais.
— Tu m’as ramenée. Mais il y avait quelque chose que je n’avais pas fabriqué dans ce monde-là. Quelqu’un y jouait une note qu’aucune de mes vies ne savait finir.
Elle m’a demandé de jouer l’accord. J’ai appuyé à peine. La dernière touche est restée enfoncée. Anthony a ouvert le piano et sorti un petit morceau de feutre qui la coinçait. Il me l’a donné. Vert. Il avait la couleur de l’intérieur d’un manteau qu’on avait porté jusqu’à l’user.
Les deux coups sont venus quand la touche est remontée.
Anthony n’y a pas touché. Estelle s’est penchée sur le carnet. Au dos d’une des feuilles, elle a retrouvé deux petits points sous le mot « encore ». On les avait déjà vus. Je les avais pris pour un essai de stylo.
Je me suis souvenu du premier appartement. Quand Vivien avait la bouche pleine et que je lui demandais si je pouvais finir son assiette, il tapait deux fois sur la table pour dire encore. Il tapait si fort que les couverts sautaient. Puis il me tendait son assiette parce qu’il avait compris de travers et croyait que je proposais de le resservir. Il trouvait ce malentendu assez commode.
Je me suis mis à jouer le même accord plusieurs fois, plus vite. Estelle a refermé le carnet. J’ai grogné. J’ai vraiment grogné. Anthony s’est redressé. Le Loup s’était jeté contre mes côtes, tellement persuadé qu’on lui retirait sa part qu’il ne regardait même plus ce qu’il voulait prendre.
— Attends, Ruben, a dit Estelle. Quand Anthony venait me chercher, je le voyais arriver avant de me souvenir qu’il était déjà venu. À force, j’attendais son arrivée et je ne regardais plus la porte.
Elle a posé son doigt sur les deux points.
— La prochaine fois, je lui parlerai à l’hôpital. Je voudrais essayer de lui donner un endroit où revenir.
J’ai eu envie de lui rappeler combien d’années je lui avais laissées. Je lui ai demandé si je pouvais rouvrir le carnet.
Elle me l’a tendu. J’ai attendu qu’elle ait lâché la couverture.
Cette fois j’ai lu les phrases dans l’ordre.
Certaines parlaient de moi. D’autres s’interrompaient pour parler d’un endroit que je ne connaissais pas. Il y avait une odeur de branches mouillées, des mains qu’il avait peur de perdre, une chose derrière lui dont il n’osait pas écrire le nom. J’avais cru qu’il m’attendait entre chacune de mes visites. Il avait des journées dont je n’aurais jamais été capable de deviner la longueur.
J’avais pris l’habitude de croire que le temps où je n’étais pas là devait lui appartenir sous une autre forme. Qu’il en retrouverait les heures quelque part, entassées et prêtes à servir. J’ai demandé à Estelle ce qu’elle avait fait le premier jour où elle avait compris que, dehors, du temps avait passé.
— J’ai lavé ma robe.
Elle avait la même robe que la veille, celle qu’on lui avait repassée. Elle se rappelait la douceur de la manche contre son nez en dormant. Il y avait une petite trace sur l’ourlet. Elle s’était dit que c’était une trace de l’endroit où elle avait été. Anthony lui avait expliqué qu’il avait fait tomber la robe par terre en la préparant. Elle avait eu envie de lui en vouloir d’avoir une réponse. Elle avait lavé l’ourlet à la main et s’était mise au soleil pour la regarder sécher.
— Le deuxième jour ?
— J’ai voulu la resalir. J’ai préparé une sauce tomate et j’ai attendu de me tacher.
Il n’y avait plus rien à laver.
Anthony souriait. Il avait mangé cette sauce. Il a dit qu’elle était affreuse.
Estelle a répondu qu’elle avait presque décidé de ne plus cuisiner avec lui et qu’il allait finir de la convaincre. Puis elle lui a demandé s’il pouvait aller chercher le carnet sur la table, à côté de nous. Il y était déjà. Elle le tenait sous sa main. Ils s’en sont aperçus en même temps. Anthony a baissé les yeux et a attendu qu’elle décide ce qu’elle voulait faire de sa phrase.
— Je voudrais une autre feuille, a-t-elle dit.
Je lui ai donné le verso d’une enveloppe.
Elle a noté l’heure, l’accord, les deux coups. Elle a laissé une ligne blanche dessous. Le Loup a passé la langue sur mes côtes. Il y avait dans ce blanc une petite place pour tout ce que j’aurais dit autrefois à la place de Vivien. Je n’ai rien trouvé d’utile à y mettre.
17. La derrrnière ligne
Après le départ d’Anthony, on est revenus au carnet. Estelle a soulevé la page par le coin pour que je puisse voir où les mots s’arrêtaient. À la dernière ligne, Vivien avait écrit « je ». Il avait posé un point tout près, comme s’il l’avait fait tomber avant de pouvoir s’en servir.
J’avais passé une partie de ma vie à lui téléphoner pour lui annoncer quand je rentrerais. J’arrivais toujours après l’heure dite. Il m’attendait pour mettre l’eau à chauffer, parce que j’avais horreur des pâtes qui collent et qu’il avait horreur que je dise que ça collait alors qu’il venait de préparer à manger. Un soir j’étais rentré assez tard pour qu’il ait mangé. Sur le plan de travail, une portion froide attendait sous une assiette retournée. J’avais demandé pourquoi il ne m’avait pas attendu. Il avait demandé combien de temps je pensais que ça prenait, d’avoir faim.
Je lui avais fait porter tout ce qui m’était arrivé avant de passer la porte. Il avait écouté, avait récupéré sa fourchette, avait posé la pointe sur l’assiette. Au lieu de me dire que j’avais tort, il m’avait demandé si on pouvait manger ensemble le lendemain. J’avais dit oui en cherchant encore de quoi finir la dispute. Le lendemain, on avait mangé ensemble. Il n’avait rien demandé sur ce que je lui devais de la veille.
Depuis, dans la chambre, j’avais raconté tant de journées en attendant secrètement qu’il me confirme que je pouvais les avoir vécues. Même les plus minables.
Surtout les plus minables. Je pouvais sortir et prendre mon verre et l’embrasser dans ma tête et ne jamais avoir à me demander ce qu’il aurait décidé de faire après. Son silence avait fini par faire tous les métiers chez moi. Il rendait des comptes, gardait les clés, faisait le lit.
J’en venais à lui en vouloir de travailler aussi bien.
J’ai refermé le carnet sur mon index.
Estelle a attendu que je le dégage. J’ai demandé si je pouvais garder le carnet jusqu’à jeudi. Elle a dit qu’elle viendrait avec et qu’on le lirait ensemble. J’ai failli me vexer. J’ai regardé son sac, qu’elle avait laissé ouvert pour que je puisse le lui rendre. Je l’ai rangé dedans. Elle avait mis les biscuits dans une poche à part.
— Tu peux prendre ton temps, ai-je dit à Estelle. Je repasserai jeudi.
Elle a rabattu la fermeture de son sac jusqu’à la moitié.
— Viens quand même si le carnet reste muet.
J’ai relevé les yeux. C’était bien à elle que je venais de parler, mais j’avais entendu dans ma bouche la voix que je prenais à l’hôpital.
Je n’avais pas dit ça pour obtenir deux coups. Pour la première fois, je n’en ai pas compté le silence.
18. Jeudi noirrr
Le jeudi, j’avais promis de retrouver Estelle au chevet de Vivien. On l’avait changé de chambre et je n’avais lu que le premier des deux messages de sa sœur. La première fois, j’ai passé la porte de l’ancienne. Il y avait une dame qui regardait un jeu télévisé et qui m’a demandé si je connaissais le nom d’un fleuve. Je le connaissais. Elle a dit que j’avais de la chance. Elle ne parlait que du fleuve.
Dans la nouvelle chambre, le jour entrait par le côté gauche. Vivien avait une cicatrice derrière l’oreille que je n’avais jamais regardée sous cette lumière. Je lui ai remis une mèche en place. Elle est retombée. J’ai renoncé. La mèche avait décidé de son après-midi.
Estelle était venue avec le carnet.
Anthony nous attendait dehors, où il cherchait de quoi manger. Quand il est revenu, il avait pris trois sandwichs différents. Aucun ne convenait à celle ou celui qui l’avait reçu. On les a échangés.
Vivien aurait pris celui au fromage avant de trouver que le mien avait l’air meilleur.
Je n’avais pas bu ce jour-là. J’avais envie de boire. Je l’ai dit à Anthony dans le couloir. Il m’a demandé s’il devait appeler quelqu’un. J’ai sorti le numéro. Il m’a attendu pendant que je parlais.
Quand je suis revenu, Estelle lisait à son frère le passage du carnet où il l’appelait « ma lionne ». Elle s’est arrêtée sur le mot. J’ai cru qu’elle allait corriger une faute. Elle a posé le carnet ouvert sur ses genoux.
— C’est moi, Vivien. Tu peux garder les yeux fermés. La fenêtre est à ta gauche. Ruben est là aussi.
Estelle a posé deux doigts sur la table roulante et frappé deux petits coups. Les mêmes qu’au piano. Puis elle a attendu si longtemps que j’ai entendu l’eau remonter dans le radiateur.
Vivien a ouvert les yeux. Je connaissais le mouvement de ses paupières. Cette fois, son regard est passé sur moi et s’est arrêté sur sa sœur.
— Lionne, a-t-il soufflé.
Estelle a serré le carnet des deux mains. J’ai eu le temps de voir qu’elle souriait. Quand je me suis penché sur le lit, Vivien avait déjà refermé les yeux.
— Vivien. C’est moi.
J’ai dit son prénom une deuxième fois, plus fort. Estelle a poussé ma chaise du bout du pied, jusqu’à ce que le siège touche mes genoux.
— Assieds-toi, Ruben.
— Il t’a reconnue.
— Oui, a-t-elle dit. Je crois.
J’aurais préféré qu’elle me dise oui tout court. Je lui en voulais de l’avoir ramené juste assez longtemps pour qu’il puisse repartir devant moi. Je lui en voulais aussi d’avoir été la première personne qu’il avait vue. Pendant quelques secondes, j’ai cru pouvoir garder ça pour moi. Puis j’ai demandé pourquoi elle lui avait dit que j’étais là.
— Parce que tu étais là, m’a répondu Estelle. Tu viens de passer la porte.
L’infirmière est venue quand on l’a appelée. On lui a raconté le mot, le regard et les deux coups dans cet ordre. Elle a tout noté. Quand elle a parlé à Vivien, il n’a pas rouvert les yeux.
Il a recommencé en fin d’après-midi. Cette fois, il m’a regardé assez longtemps pour que je cherche quelque chose à lui dire. J’avais des années de phrases toutes prêtes et, quand j’ai ouvert la bouche, je lui ai demandé s’il voulait que je lui remette sa mèche. Il a froncé les sourcils. J’ai retiré ma main. Ses yeux se sont fermés avant que je sache s’il avait compris la question.
Les jours suivants, il s’est réveillé deux fois devant Anthony, une fois devant une aide-soignante et une fois pendant que je cherchais de la monnaie au distributeur. Je savais tout ça parce que j’avais demandé à tout le monde de me tenir au courant. Au bout d’une semaine, j’avais quatre messages avec des heures très précises et je commençais à en vouloir à la machine pour le prix de son café.
Estelle a fini par poser son téléphone face contre table.
— Je peux venir voir mon frère sans te faire un compte rendu chaque fois ?
J’ai failli lui demander ce que j’étais censé faire du temps où je n’y étais pas. Elle avait une marque de lunettes sur le nez et une page entière de mots croisés vide. J’avais passé l’après-midi à côté d’elle sans lui demander si elle voulait un café.
— Oui, ai-je dit. Mais les jours où je suis là, tu peux t’asseoir à côté de moi.
Elle a rapproché sa chaise. On a essayé de trouver un fleuve en cinq lettres. Aucun des deux ne convenait.
Un autre jeudi je ne suis pas venu.
J’avais prévenu. J’ai passé l’après-midi à essayer de décider si j’étais malade ou saoul ou simplement fatigué. Les trois réponses avaient l’air de pouvoir tenir dans un canapé. Anthony m’a envoyé la photo d’un sandwich. Il n’a rien écrit. Je lui ai renvoyé la photo de ma table, sur laquelle il n’y avait rien à manger. Il m’a demandé si je pouvais lui ouvrir dans une demi-heure. J’ai dit que j’avais seulement envoyé la table. Il a répondu qu’il avait compris.
Il est venu avec de quoi déjeuner. On s’est assis dans la cuisine. Je lui ai demandé si Estelle l’avait envoyé. Il a dit qu’il n’avait pas l’intention d’en parler avec elle. Ça m’a déplu. Je lui ai dit que ça me déplaisait. Il a posé son sandwich.
Il m’a demandé si je voulais qu’il en parle avec elle. Il y avait moyen de répondre à cette question. Nous avons attendu que je le trouve.
— Pas aujourd’hui, ai-je dit.
Il a repris son sandwich. Je lui ai demandé comment il faisait, à l’époque où il ne pouvait pas aller la voir autrement qu’en retournant là où elle ne le reconnaissait pas. Il m’a dit qu’il faisait très bien les choses qui lui donnaient un résultat immédiatement.
Laver un bol. Découper du pain. Les choses qui prenaient du temps, il les commençait plusieurs fois. Il m’a montré son sandwich. Il l’avait coupé exactement au milieu.
Le jeudi d’après, c’est moi qui ai apporté à manger.
Le jeudi suivant, Vivien m’a trouvé en train de plier le papier de mon sandwich. Il a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que j’essayais d’enlever la moutarde de la table. Il a regardé la tache jusqu’à ce que je comprenne qu’il se moquait de moi. Puis il s’est rendormi.
J’ai laissé le papier où il était. J’avais envie de lui raconter tout de suite le club, le citron, les jours où je n’étais pas venu. Il venait de me poser sa première question et j’avais pu lui donner la réponse entière avant qu’il ferme les yeux. Pour ce jeudi-là, c’était assez.
19. Une fenêtrrre entrouverte
Pendant plusieurs semaines, les réveils de Vivien ont gardé des bords irréguliers. Il pouvait demander l’heure, s’endormir pendant qu’on cherchait une montre et redemander l’heure en ouvrant les yeux. Les deux premières fois, je lui ai expliqué qu’il venait de poser la question. La troisième, je lui ai dit qu’il était quatre heures et vingt. Il m’a demandé pourquoi je disais « et vingt » alors que vingt suffisait. J’avais oublié qu’il détestait ça.
Un après-midi, il a demandé à Estelle si elle avait lu le carnet jusqu’au bout.
— Jusqu’à la ligne où tu t’es arrêté, lui a-t-elle répondu.
— Je ne sais plus ce que je voulais écrire.
— Tu peux me le dire si ça te revient.
Estelle a attendu qu’il ferme les yeux pour ranger le carnet. Je lui ai demandé comment elle avait su quoi dire, le premier jeudi.
— Quand Anthony me ramenait, j’avais besoin de savoir où j’étais avant de savoir ce qu’on attendait de moi, m’a-t-elle dit. Alors j’ai commencé par la fenêtre.
Je lui ai demandé si elle pensait que Vivien l’avait entendue avant d’ouvrir les yeux.
— Il a dit « lionne », a répondu Estelle. Le reste, je le lui demanderai quand il aura le temps.
Un matin, il a dit « eau ». L’équipe savait déjà ce qu’elle pouvait lui donner. Moi, j’étais prêt à déplacer un fleuve. J’ai rapproché le verre quand on me l’a demandé et je l’ai laissé à la distance qu’on m’a indiquée. Il a bu très peu. Il a fallu attendre. Il m’a regardé par-dessus le bord. Ses yeux étaient verts et il en avait toujours deux. Ça a suffi à ruiner tout le discours que j’avais préparé.
La première fois qu’il a essayé mon prénom, il s’est arrêté au milieu. Je lui ai dit que ça commençait bien. Il a fermé les yeux, ce que j’ai pris pour un rire.
Quelques jours plus tard il a vraiment ri et j’ai découvert à quel point le bruit m’avait manqué jusque dans ce que j’avais cru en reconnaître ailleurs.
Estelle venait parfois après le travail. Un jour, elle est arrivée en robe claire. Elle s’est endormie sur la chaise, ses lunettes de travers. Vivien l’a regardée. Il a levé la main, lentement, sans parvenir jusqu’à son visage. Je lui ai demandé s’il voulait que je les lui remette. Il a dit « attends ».
On a attendu ensemble. Elle a ouvert les yeux d’elle-même.
On a mis du temps à parler du retour. Les premiers jours il était surtout question de choses assez courtes : le jour, le verre, la fatigue, le prénom des gens qu’il revoyait en blanc. On lui proposait de choisir entre deux chemises. Il choisissait parfois l’une pour la couleur et s’apercevait trop tard qu’il préférait l’autre pour le col. La première fois il a laissé faire. La deuxième fois il a dit « attends ». On lui a rendu le choix entier. Je lui avais connu beaucoup de façons de dire ce mot.
Celle-là l’obligeait à s’arrêter au milieu de sa respiration.
J’ai apporté des photos. Il a poussé de côté celles où il apparaissait. Il a gardé une photo de la fenêtre du salon prise un jour de travaux. Il y avait deux taches sur la vitre et un escabeau dehors. Il m’a demandé qui avait pris la photo. Moi. Il a demandé qui était sur l’escabeau.
Personne. On venait de descendre. J’ai dit « on » trop vite et j’ai eu peur de lui faire une devinette. Il m’a dit qu’il savait très bien qui était descendu. Il voulait surtout savoir ce qu’il y avait eu après.
Je me suis rappelé que l’escabeau nous avait été prêté. On l’avait rendu en descendant les marches l’un à reculons, l’autre de face. Il s’était cogné le coude et avait dit qu’il ne me prêterait jamais son propre escabeau, s’il en achetait un.
Je lui ai raconté. Il a réfléchi. Puis il m’a demandé si j’en avais acheté un depuis.
Oui. Il a dit qu’il m’emprunterait le mien.
Quand je suis sorti, j’ai aperçu mon reflet dans la porte. J’avais le visage plus vieux que celui de la photo. Il venait de me demander quelque chose qu’on pouvait faire après. Je suis resté devant la porte jusqu’à ce qu’une femme me demande si je sortais ou si je rentrais. Je sortais. J’ai avancé.
Il ne se souvenait pas de tout. Nous non plus. Au café près du centre, Vivien a posé son manteau sur ses genoux.
— Tu joues encore, Ruben ?
On m’avait posé cette question plusieurs fois au cours de l’année. Je n’avais jamais su répondre aussi facilement.
— Oui. Mal.
— Comme avant, alors, a dit Vivien.
Il avait pris une limonade. Le serveur l’avait apportée avec une tranche de citron qui sortait du verre. Je l’ai regardée se pencher. Vivien l’a poussée du doigt et l’a laissée tomber dedans.
J’avais prévu de lui demander s’il se rappelait le citron du club. J’ai parlé d’autre chose. Je lui ai demandé s’il voulait revoir l’appartement.
La question du café s’était posée trois fois. La première, il avait dit qu’il n’avait pas envie. La deuxième, on avait regardé la pluie depuis l’entrée sans pouvoir décider si elle allait durer. La troisième, il avait pris son manteau et l’avait gardé sur les genoux pendant tout le trajet. Il faisait trop chaud pour le porter. Ça lui servait surtout à avoir une chose qui soit à lui entre les deux mains. À la terrasse, le serveur l’a tutoyé. Vivien l’a vouvoyé avec beaucoup de soin et, à la deuxième commande, le serveur lui a dit vous.
Vivien m’a demandé si j’avais entendu.
Je lui ai dit que oui. Nous avons repris notre conversation.
Il voulait savoir comment les gens parlaient de lui pendant qu’il était absent.
J’ai répondu que certains demandaient de ses nouvelles, que d’autres n’osaient plus. Il a attendu. J’ai reconnu cette façon de me faire continuer sans répéter la question. Je lui ai dit qu’il m’était arrivé d’employer le passé, que j’avais dit « il aimait ça » pour des choses qu’il aimait peut-être toujours. Il a regardé son verre.
On aurait dit qu’il vérifiait s’il aimait toujours la limonade.
— Je ne peux pas te rendre toutes les journées, a-t-il dit.
J’ai cru qu’il s’excusait. Puis je l’ai vu remettre son manteau sur ses genoux et j’ai compris qu’il me demandait à quelle journée j’avais envie d’être avec lui. Il faisait très doux. On en était à la moitié de celle-ci. J’ai approché la main de son verre et je lui ai demandé s’il voulait encore boire. Il a dit qu’il pouvait la finir.
Il a mis très longtemps à la finir. J’avais assez de monnaie pour qu’on en commande une autre si on voulait rester.
Il a dit qu’il voulait revoir la cuisine. Le reste, il verrait.
Je le désire encore. Je le dis ici parce que je ne sais pas très bien où le mettre. Je n’allais pas lui demander de me pardonner d’avoir eu un corps pendant toutes ces années, et je n’avais aucune envie de lui demander de reprendre le sien pour moi. Ce jour-là, j’ai approché ma chaise de la sienne. Il a posé sa main sur ma cuisse. Il l’a retirée pour reprendre son verre. J’ai eu envie de remettre sa main où elle était. Je lui ai demandé si je pouvais la prendre. Il m’a tendu l’autre, parce qu’il avait soif.
20. Encorrre
Le jour où il est revenu à l’appartement, Vivien m’a demandé de le laisser entrer le premier. J’ai tenu la porte pendant qu’il retrouvait l’interrupteur de l’entrée. Il l’a allumé en plein jour. Dans le salon, il a commencé par déplacer le bol sur le piano. Dedans il y avait des élastiques, une vis, deux piles et le jeton d’un caddie. Il m’a demandé pourquoi je mettais tout ça dans un bol.
— Pour pouvoir les retrouver.
— Tu les as retrouvés ?
— Aujourd’hui.
Il n’a pas voulu s’asseoir tout de suite. Il avait fait l’effort d’arriver jusque-là et il voulait voir ce que faisait le salon quand on le regardait debout. J’ai laissé mes mains le long du corps. Au bout de quelques pas il m’a demandé mon bras.
Je le lui ai donné.
Il a touché le piano avec un doigt. La poussière s’est déplacée avec lui jusqu’au bord du bois. J’ai ouvert le clavier. Il m’a demandé de jouer quelque chose de simple, que je connaisse. J’ai joué les trois notes. J’ai laissé passer le temps de la quatrième.
Il a frappé deux fois sur le bois.
— Tu t’en souviens ? lui ai-je demandé.
— Je me souviens que tu la jouais exprès, a répondu Vivien.
J’ai joué la quatrième. Elle était toujours aussi moche à cet endroit. Vivien a ri, puis toussé, puis ri de nouveau. Il m’a demandé de fermer le piano. Je lui ai dit que j’allais préparer le dîner.
Quand je me suis retourné, il s’était endormi sur la banquette, l’épaule contre le bois. J’ai avancé la main jusqu’à son coude. J’avais encore envie de le réveiller, de lui montrer l’entrée, le nouveau tapis, les endroits où je l’avais attendu. J’ai tiré la chaise de la cuisine et je me suis assis près de lui. On aurait le temps de manger quand il aurait faim.
Un peu plus tard, j’ai entendu le bois craquer.
— Tu me montres la fenêtre ? m’a demandé Vivien.
Il avait la joue rouge à l’endroit où elle avait touché le piano.
Avant, j’avais essayé plusieurs fois de ranger le salon pour son retour. J’avais acheté une bougie avec une odeur qu’il n’aurait jamais choisie et je l’avais mise à l’endroit où il posait ses clés. Je l’avais allumée un jour, tout seul, pour vérifier.
Elle sentait vaguement le fruit, avec quelque chose de très fort autour qui sentait la bougie. J’avais ouvert la fenêtre et l’air avait pris la flamme si vite qu’elle s’était éteinte. Il n’était resté qu’un fil de fumée. J’avais passé la main dedans. Ma main sentait le sucre brûlé. Pendant une semaine j’avais remis le couvercle sur la bougie après chaque fois que je l’avais ouverte.
À présent, Vivien se tenait à côté du piano et je ne savais plus où elle était. Je savais où il était, lui. Il regardait la rue.
Un camion faisait marche arrière sur le passage piéton, et la femme qui poussait une poussette attendait qu’il soit passé.
Elle parlait à son enfant en montrant le camion du doigt. Elle avait l’air de lui donner rendez-vous de l’autre côté du bruit. Vivien a levé la main pour tirer le rideau. Il l’a lâché en voyant que je regardais. Puis il l’a repris et l’a tiré à la distance qu’il voulait.
— Je peux ouvrir un peu ?
Je lui ai montré la poignée. Il a choisi de n’ouvrir qu’un battant. L’air est entré et il n’avait aucune odeur qu’on aurait pu mettre dans un pot. Ça sentait le frein chaud du camion, le savon d’une lessive étendue, quelqu’un qui faisait cuire des oignons. Dans le couloir, une porte s’est refermée. Vivien m’a demandé qui venait de rentrer. Je lui ai dit que je ne savais pas. On a attendu les pas. Les pas ont continué jusqu’à l’étage du dessus.
Il a voulu savoir si quelqu’un habitait au-dessous. Je lui ai dit que l’enfant savait maintenant faire des nœuds et qu’elle passait une partie du temps chez sa mère.
Il a regardé le plancher. J’ai cru qu’il cherchait à lui donner un âge. Il s’est penché et a ramassé la vis. Elle était passée sous la banquette.
— Tu l’as fait tomber ?
— Il y a un moment.
— Tu sais où elle va ?
Je lui ai montré le tableau dans l’entrée.
Je l’avais posé au sol depuis le jour du carnet. Il a tourné la vis entre son pouce et son index et m’a demandé de tenir le tableau. Le premier essai est tombé trop à gauche. J’ai voulu lui dire que je pouvais finir. Il a repris son souffle et a essayé une seconde fois. Il avait des tremblements fins que je sentais dans le bois. Je regardais l’endroit où il essayait d’entrer. Le bois a pris la vis. Je l’ai entendu avant de le voir.
On a raccroché les clés. Il y en avait une dont nous ne savions plus à quoi elle servait. Vivien l’a prise avec lui pour chercher. Il a ouvert le premier tiroir, puis la porte du placard où je cachais la bouteille. J’ai eu un mouvement vers lui.
Il n’a rien vu, ou il a vu que je m’étais arrêté. J’ai pris la bouteille et je l’ai posée sur la table. Il a demandé si je voulais la laisser là. J’ai dit que je ne savais pas encore. J’avais un rendez-vous mercredi. Il a refermé le placard.
Il n’a trouvé aucune serrure pour la clé. Il a demandé si elle pouvait rester au crochet, le temps qu’on cherche la prochaine fois. Je lui ai dit oui. Il a trouvé en revenant que j’avais changé le tapis. Il avait raison. Je lui ai demandé s’il voulait que je retrouve l’ancien. Il a frotté le nouveau avec sa semelle. Il a dit qu’il voudrait bien, si je le retrouvais, savoir seulement de quelle couleur il était. Je ne me souvenais plus de la couleur. Nous l’avons cherchée un peu, en restant debout devant le tapis.
Dans la cuisine, j’ai coupé le pain. Il a essayé de beurrer une tartine. Je l’ai vu tirer la langue comme autrefois quand il se concentrait. Il y avait du beurre sur son pouce. J’ai sorti un torchon et je l’ai posé à portée de sa main. Dehors, la chaleur n’était pas tombée. La fenêtre était ouverte juste assez pour qu’on entende un vélo passer dans la rue.
Le Loup a remué. J’ai senti sa langue contre mes côtes et ses pattes trop grandes pour la place qu’il prenait. Il aurait bien avalé cette cuisine. La table, les miettes, l’odeur de la peau de Vivien et jusqu’au bruit du vélo, de peur qu’il ne repasse jamais. J’ai continué à couper le pain. La lame a accroché sur la croûte.
Vivien a maintenu la miche de sa main libre.
J’ai posé la première tranche dans son assiette.
Il l’a cassée en deux.