
À propos de cette version
J’ai écrit l’intégralité de cette histoire avant d’entreprendre cette nouvelle version. Son univers, ses personnages, son intrigue et sa première rédaction sont le fruit d’un long travail personnel, auquel j’ai consacré de nombreuses heures.
Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle, j’ai choisi de revenir sur ce manuscrit pour en proposer une deuxième version. Je les ai utilisés pour m’aider à examiner la structure, retravailler certaines formulations, développer des passages et améliorer la lisibilité, avec le souci de rester fidèle à ma narration.
Cette version part donc d’une histoire que j’avais déjà écrite de bout en bout. L’aide de l’IA intervient dans sa reprise et son amélioration, au service de ce que j’avais créé : préserver ma voix, mes personnages et l’intention du récit reste au cœur de cette démarche.
À cette multiplicité
qui rend notre vie
si unique.
CHAPITRE 1
Une agréable odeur de papier
Dans un temps difficile à cerner, il faisait beau.
Il suffisait de lever la tête et de regarder par la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville pour s’en apercevoir. Les rayons solaires traversaient puissamment la pièce, si bien que tout était beau, tout était merveilleux. Il faisait si bon, si chaud.
La chaleur faisait monter une agréable odeur de papier. Il y avait des livres partout : sur les deux étagères en bois ancien, sur la grande table en acacia, à même le parquet. Ils avaient gagné l’entrée, les chambres, la cuisine et la salle de bain. On en trouvait jusque dans les toilettes, près de la chasse d’eau. Feuilles jaunies ou encore blanches, couvertures cassées ou à peine ouvertes, ces créatures rectangulaires avaient pris toutes les places.
Vous trouverez peut-être ces lieux quelque peu désordonnés, voire chaotiques, selon où vous vous placez sur l’échelle du rangement et de l’ordre, mais pas pour Estelle. Pas pour cette grande femme aux yeux vifs, à la chevelure claire, aux tempéraments exceptionnels.
Son logement était une bibliothèque vivante. Il suffisait de se pencher sur un ouvrage pour sentir son cœur battre. L’encre était son sang, le mot son globule. Écrire lui donnait un corps ; le lire, c’était le réveiller. Estelle avait beaucoup de monde à réveiller.
Près de la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville, Estelle était installée dans son fauteuil préféré. Il l’avait suivie depuis le début de sa carrière. Un peu vieux, un peu creusé, pas toujours très parfumé. En ce jour magnifique, l’odeur du papier était cependant plus forte que tout. Notre grande femme, aux yeux vifs, à la chevelure claire, aux tempéraments exceptionnels, s’y sentait à la bonne place pour animer une histoire.
Notre jolie grande femme — jolie parce qu’elle avait de ces rires qui vous donnaient envie de sourire avant même d’en connaître la raison — regarda la collection près de son pied gauche. Une vingtaine de romans. Tous sortis de son imaginaire. Plus de la moitié avaient été publiés à travers le monde. Elle n’en était pas peu fière.
Parmi eux, elle avait un préféré. Il ne fallait pas le dire aux autres ; ils auraient été jaloux. C’était justement celui qu’elle tenait entre ses mains, petites par rapport à sa taille, mais pas si petites que cela auprès d’autres mains. Il se nommait Les Limbes.
Les Limbes, c’était une histoire de voyages. Pas ici, non. Bien plus loin que le ciel bleu que l’on pouvait contempler par la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville. On se déplaçait à travers des étoiles, des planètes, des bouts d’univers, à bord d’un vaisseau tout vert. C’était une histoire de pure science-fiction. Le public en avait été fort étonné : Estelle, cette grande femme, avait pourtant l’habitude d’écrire des morceaux de vies si réalistes ! On ne sut pas pourquoi Estelle publia un jour Les Limbes. Estelle ne le savait pas elle-même. Était-ce parce qu’elle avait cette histoire enfouie en elle depuis toujours ?
Pendant que notre belle et grande jolie femme relisait son favori, l’air chaud de la fenêtre la berça doucement. Ses yeux restèrent un moment sur la même ligne. Puis ils se fermèrent. Le livre glissa de ses doigts, comme pour ne pas la réveiller, et tomba sur le sol.
C’est alors que la porte d’entrée, qu’elle ne fermait jamais, s’ouvrit doucement.
Un homme y pénétra, un long couteau à la main.
Il glissa à pas de loup dans le salon et, sans même regarder le visage de la femme endormie sur le canapé, lui planta d'un coup sec et précis la lame dans sa gorge.
Il n'eut pas d'autre son que celui du sang coulant tout le long d’un corps qui était, une seconde encore, plein de vie. Le liquide rouge se répandit sur Les Limbes puis sur les autres livres au sol.
Estelle Dumet, l'écrivaine, n'était plus.
Ailleurs, une doctoresse, une foraine, une comédienne, une musicienne, une avocate et une marchande réagirent en même temps.
Sans attendre, et sans rien laisser paraître, l’homme s’élança vers la grande fenêtre et se jeta tête la première dans le vide.
CHAPITRE 2
Le stéthoscope sur son cœur
Plus loin, et pourtant si près, une doctoresse travaillait encore dans son cabinet. Il était tard. Elle s’était promis de ne plus prendre de rendez-vous à cette heure, puis avait accepté celui-ci. Comme elle avait accepté le précédent. Les journées avaient beau finir, il restait toujours quelqu’un à soigner.
Elle auscultait une femme qui venait souvent la voir. Un peu trop souvent pour toutes ces petites faiblesses différentes. La patiente regardait davantage les yeux de la doctoresse que le stéthoscope. Il faut dire que, même derrière les lunettes, on ne voyait qu’eux.
La doctoresse se penchait lorsqu’elle sentit quelque chose la traverser. Deux mains invisibles, aurait-elle dit, si elle avait dû trouver une image. Elles entrèrent plus loin que la chair et tirèrent sur une corde. Le lien se rompit d’un coup.
Subitement, dans un geste de survie, la doctoresse porta le stéthoscope sur son cœur. Elle entendit très distinctement son rythme cardiaque s’accélérer malgré l'épaisseur de la blouse. Les battements étaient rapides, violents, irréguliers. Sa respiration était devenue rauque et puissante à la fois. Alors que la chaleur lui montait à la tête, le froid la gela de l’intérieur.
Elle parvint à s’asseoir. Ses jambes tremblaient encore. La patiente lui parlait, mais Estelle n’arrivait plus à retenir les mots assez longtemps pour les comprendre.
Alors elle fit ce qu’elle savait faire : elle s’examina. Les battements, la respiration, la chaleur qui lui montait au visage et ce froid qui s’installait dedans. Elle chercha une maladie capable d’assembler tout cela. Chaque nom lui parut juste une seconde, puis ne convint plus.
Alors qu’elle était en train de s’étudier, elle toucha involontairement sa gorge. Tout à coup, elle prit conscience de son geste et se concentra aussitôt sur cette zone. Il lui semblait sentir un morceau glacé… tranchant… comme une lame. Elle chercha ses connexions. Il lui en manquait une. La vérité la frappa comme une évidence.
Elle était morte.
Elle avait senti son être partir très haut avant d’être jeté au sol, tout en restant assise sur sa chaise. Son corps était entier. Elle le voyait. Quelque chose venait pourtant d’être arraché.
Pourtant, ce n’était pas de la douleur telle qu’on pouvait physiquement ressentir. C’était… autre chose. Mais la doctoresse estimait que c’était pire.
La patiente la regarda, très inquiète. Elle n’osait plus bouger. Il lui semblait avoir assisté à une scène surréaliste.
— Vous… vous allez bien ? osa-t-elle malgré tout demander, la voix chevrotante.
Estelle sursauta. Elle avait complètement oublié sa patiente qui était pourtant assise sur sa table d’examen à moitié nue.
— Oui… oui, répondit-elle, gênée en se levant aussitôt. Je… je suis un peu fatiguée, c'est tout.
La patiente se détendit un peu.
— Vous m’avez fait peur ! s’exclama-t-elle. Vous devriez vous reposer ! Vous travaillez trop…
La patiente avait oublié sa poitrine découverte. Elle ne cherchait plus le regard d’Estelle pour les mêmes raisons. Elle se pencha vers ses vêtements sans se dépêcher, comme si le moindre geste brusque pouvait aggraver ce qui venait de se passer.
— Vous avez raison… déclara cette dernière qui avait repris des couleurs. Je vais suivre votre conseil… je vais prendre quelques jours de repos.
Au grand soulagement d’Estelle, sa patiente, que nous pouvons soupçonner d’être un peu amoureuse, ne revint pas sur le sujet. Celle-ci veilla toutefois sur la doctoresse durant tout le reste du rendez-vous.
Seule dans le cabinet, Estelle porta de nouveau la main à sa gorge. La peau n’avait aucune marque. Elle appuya juste assez pour sentir sa propre chaleur. La lame était pourtant encore là.
Elle chercha son autre vie, celle de l’écrivaine. Elle connaissait le chemin sans avoir jamais eu à le décrire. D’ordinaire, il suffisait d’une pensée : une page tournée ailleurs, le froissement d’une robe, une tasse encore chaude, et elle se retrouvait un peu plus nombreuse en elle-même.
Cette fois, rien ne lui revint.
Elle retira ses lunettes. Elle les nettoya avec une application excessive, puis les remit. Le cabinet n’avait pas changé. Le dossier de la patiente était encore ouvert. Une case attendait qu’elle y écrive quelques mots.
Estelle y posa les doigts et ne tapa rien.
Au-delà de la porte, quelqu’un déplaça une chaise. Elle sursauta. Elle n’était plus certaine de vouloir rester seule.
Elle se posa alors une question qui allait la suivre pendant longtemps.
Pourquoi l'avoir tuée ?
CHAPITRE 3
Le bruit de la fête
Les cheveux mi-longs tirés en arrière, vêtue d’un jeans un peu usé et d’un simple tee-shirt noir, elle lança machinalement en l’air une balle en mousse avant de la récupérer aussitôt dans le creux de sa main. Une dizaine de ces petites boules étaient disposées tout le long de l’avant de son stand, prêtes à être jouées contre les boîtes de conserve vides qu’il fallait dégommer pour gagner.
L’allée centrale était désespérément vide pour un vendredi soir. Estelle soupira. Elle aurait pu se plaindre du manque de clients ; elle en avait l’habitude. Ce soir-là, même l’argent qu’elle ne gagnait pas lui paraissait loin.
Voilà trois jours qu’Estelle Dumet avait quitté ce monde. Trois jours que toutes les autres Estelle n’arrivaient pas à exprimer ce qu’elles avaient vécu. Elles s’étaient senties… propulsées. Elles n’arrivaient pas à le dire autrement. Ce fut une lancée de leur être en plein cœur de la pyramide de leur existence.
Estelle Mino, elle, ça l’avait fait vomir.
Depuis cet événement, les Estelle mangeaient mal et dormaient peu. Elles savaient encore donner le change. Un sourire, une phrase, les gestes qu’on attendait d’elles. Elles faisaient cela depuis toujours. Mais il leur fallait désormais y penser.
Toutes les existences supportaient de moins en moins d’être seules et surtout d’être dans le silence. Elles n’y arrivaient plus. Elles le voyaient comme un monstre rampant, une sorte d’homme-araignée aux yeux rouges, doté de doigts longs et fins, qui s’avançait, doucement, mais sûrement, vers elles pour les broyer vivantes de part et d’autre avec ses dents acérées. Un cauchemar vivant.
Pour Estelle Mino, le bruit de la fête restait ce qu’il y avait de mieux. Les manèges se répondaient, leurs musiques se mélangeaient, des cris passaient de l’un à l’autre. Cela aurait dû être insupportable. Elle s’y tenait pourtant comme on se tient à une main.
Elle remit les balles en ligne sur son comptoir. La dernière roulait toujours un peu ; elle devait avoir été déformée par les lancers. Estelle la rattrapa avant qu’elle tombe.
Elle la connaissait, cette petite boule. Elle savait laquelle rebondissait mal, quelle boîte de conserve avait le fond enfoncé, où le bois du stand lui accrocherait la manche. Tout cela était resté à sa place. Elle y trouvait une raison de ne pas tout à fait paniquer.
Le manège d’en face repartit sur le même refrain. Elle leva les yeux vers Jean. Il ne la regardait pas.
Estelle attendit le retour de la phrase musicale, puis lança la balle dans sa main. Elle la rattrapa au bon moment.
Encore une chose qu’elle savait faire.
Mais elle avait toujours en elle un mauvais pressentiment. Elle entendait dans la chambre de son cœur un murmure à peine imperceptible. Un souffle.
Quelque chose allait changer ses vies à jamais.
CHAPITRE 4
Les rideaux levés
— Plus que deux minutes ! Tous en scène !
L’annonce mit les coulisses en mouvement. On se dépêchait sans courir, on s’appelait sans parler trop fort. De l’autre côté, la salle était pleine. Estelle reconnut ce petit affolement d’avant les rideaux. D’habitude, il lui plaisait.
Il faut dire que la pièce, « Maintenant jamais », était une tragi-comédie qui avait énormément de succès depuis plusieurs mois.
Ils étaient cette fois-ci dans un théâtre très réputé. C’était un endroit magnifique, tout à fait aux goûts d’Estelle qui avait, pour cette existence, les cheveux longs lui arrivant presque en bas du dos.
Elle se positionna là où elle devait être puis les lumières s’éteignirent. On entendit les trois coups. Les rideaux levés, les projecteurs mirent sa belle robe noire en avant.
Dans un pays du sud, à une époque pas si lointaine, elle interprétait le rôle d’une femme qui attendait le retour de son mari parti en guerre. Histoire plutôt banale, mais d’apparence seulement car tout se passait dans sa tête. Son amour était en réalité décédé depuis bien longtemps et, ayant perdu la raison, elle se créait un monde où son absence était moins cruelle et portait l’espoir de sa réapparition…
Ce soir-là, elle retrouva moins facilement son personnage. C’était la première représentation depuis la mort de l’écrivaine. Elle savait où poser ses mains, quand lever la tête, mais il lui fallait aller chercher la voix plus loin.
L’œuvre était composée de nombreuses scènes où elle parlait seule, même si d’autres protagonistes étaient présents. La clé de cette pièce se cachait dans sa voix, claire et puissante, la source de toutes ses émotions. Les mots n’étaient ici que les murailles de son royaume. Elle murmurait, parlait, criait avec des tons, des nuances, des subtilités que seule une oreille avertie pouvait entendre, mais, surtout, avec du silence. Or, c’était ce silence qu’elle ne voulait plus entendre. Ce vacarme d’aucun son avait pris une place de plus en plus importante avec le temps et la frappait en plein cœur. Elle devait pourtant le placer assez souvent. C’était une volonté du metteur en scène alors elle s’y obligeait.
Elle tendit les bras, désemparée, devant les spectateurs, sans jamais vraiment les regarder pour semer en eux le doute de sa folie. Sa chevelure était d’ailleurs de plus en plus décoiffée.
— Tout ce que tu m’as dit, s’exclama-t-elle. *silence* c’est resté *silence* là ! *silence*
Contrairement à ce qu’elle disait, elle combla intérieurement les pauses par de la musique. Douce, lointaine, mais bien là pour qu’elle ne sente pas seule. Les notes combattaient sa peur.
Si une différence se voyait pour Estelle, le public, lui, n’y voyait que du feu. Ses mains, ses gestes, sa façon de se dresser… tout était interprété d’une si belle manière, d’autant plus qu’elle était sublime.
Dans une pause, elle entendit tousser quelqu’un au premier rang. Ce bruit minuscule la rassura davantage qu’elle ne l’aurait cru. Il existait quelqu’un devant elle. Des dizaines de personnes, même. Le silence ne pouvait donc pas l’avoir prise tout entière.
Elle reprit sa réplique un peu trop vite. Son partenaire leva vers elle un regard surpris. Elle ralentit, retrouva le mouvement de sa robe, le contact du plancher sous ses semelles.
Jouer une autre femme était devenu plus difficile depuis qu’une d’elle(s) n’était plus là.
Ses efforts, répétés encore et encore, avaient porté ses fruits. Son nom, Fritz, s’affichait et s’entendait partout. Elle était de plus en plus interpellée dans la rue pour se faire photographier et signer des autographes. Le succès la gagnait, elle en était heureuse. Elle voulait dans ses vies au moins une où on la regardait. « C’est l’attention qui compte », comme elle aimait se le dire avec une touche d’humour.
Au fur et à mesure que la pièce se jouait, elle sentit une étrange présence. Cela lui rappela étrangement la propulsion de son elle d’ici quand on tua son elle écrivaine. C’était lors d’un rappel. L’actrice était, avec ses autres compagnons, en train de remercier le public. La mort d’Estelle Dumet l’avait fait tomber à terre. Heureusement, on avait cru à une mauvaise chute. Elle s’était alors relevée et avait souri de plus belle malgré elle.
Intriguée, elle se tourna soudainement devant les spectateurs tout en continuant son rôle. Cela étonna les comédiens qui étaient avec Estelle sur scène car elle devait, à ce moment-là, avoir la tête levée au plafond comme pour parler aux astres.
Elle chercha des yeux parmi les premières rangées, les seules éclairées. On la regardait, bien sûr, mais elle savait que cette présence ne venait pas de là. Ne pouvant voir plus loin, l’obscurité ne lui permettant pas, elle se résigna et dut se faire à l’idée que tout cela n’était que le fruit de son imagination. Elle reprit jusqu’au bout son personnage de femme folle.
Estelle avait pourtant raison.
Dans les dernières rangées, il existait bien un regard, sombre, qui la fixait avec plus d’intensité que tous les autres…
CHAPITRE 5
Du bout de ses doigts
— Mademoiselle Zu, voulez-vous un verre ?
Elle leva les yeux. Le barman lui tendait du vin rouge.
— Oui, volontiers. Merci.
Elle le prit délicatement, en but une gorgée avant de le poser sur la table d’à côté.
Elle se malaxa les mains d’un air concentré et fixa le piano.
Devant elle, se tenait non pas un instrument de musique, mais un instrument de voyage. Un moyen de partir loin tout en restant sur place. C’était pour Estelle l’une des plus belles inventions humaines.
Elle inspira longuement puis se lança.
‘ ,
Tout en douceur.
‘ ‘ , ‘
Elle prenait son temps.
‘ , , ‘
Il n’existait aucune urgence, juste des hommes pressés.
, , ‘ ‘ ‘ ,
Pourquoi utiliser des mots quand les notes vous permettent de parler à votre place ? Mieux, d’aller au-delà de vos limites, de sortir de votre zone si confortable, et de vous aventurer, au-delà de vous-même ?
‘ ‘ ‘ , , ‘ ,
Elle n’entendait pas de la musique, elle voyait de la couleur. Elle ne donnait pas de ton, elle changeait simplement le spectre. Chaude, froide, tiède… elle prenait sa douche de lumières.
, ‘ ‘ , ,
C’était un bleu nuit. Comme la plupart du temps. C’était visuellement ce qui l’apaisait le plus.
‘
, ‘ ‘ , ‘
Elle sentait une oasis rafraichissante dans les endroits les plus chauds de sa chair. Comme si des mains la parcouraient de part en part, dans l’unique but de lui donner du plaisir. Rien que pour elle.
‘ , ,
, ‘ ‘ , ‘ ,
Sa propulsion fut un morceau inachevé. Quelque chose de terriblement beau qu’elle n’osait pas encore rejouer. Mais la partition était bien là, tout au fond d’elle. Elle savait qu’un jour elle allait la reproduire et même la compléter. Ce n’était pas une conviction, mais une réalité. Au moins une chose qu’elle pouvait anticiper dans ses existences.
‘ , ‘ ,
‘ , , , ‘ ‘ ‘
‘ ,
‘ ‘ ,,, ‘ ‘ ‘ ‘ , ‘
Pourquoi parler ? Pourquoi ? Quand on pouvait voir…
‘ , ‘ ,,
‘’ , ‘ ‘ ‘,
‘’ ‘, ‘ ,,, ‘ ,,
, ‘’ , ‘’ , ‘ ‘ ,
‘
Au bout de ses doigts vivait un autre monde.
CHAPITRE 6
Un lit encore chaud
Les beaux flacons en verre coloré émanaient des odeurs ravissantes.
Elles étaient sucrées comme de délicates fleurs fragiles s'ouvrant à la rosée du matin après une tendre nuit reposante. De nature joueuse, elles aimaient se glisser dans les rues du quartier en chatouillant le nez des passants qui devenaient étrangement plus doux. Elles étaient surtout aussi légères que les mœurs pratiquées dans la boutique.
C'est dans cette ambiance de doux parfums qu'Estelle exerçait en tant que marchande. Elle y vendait en façade ses bouteilles, assez facilement d'ailleurs, mais, dans l'arrière-boutique, c'était plutôt d'autres produits qui étaient proposés à la consommation…
Une petite cabine, discrète, était en effet à la disposition de ces messieurs qui souhaitaient sentir les arômes d'un peu plus près et, si possible, sur une peau un peu moins habillée. Ensuite, s'ils voulaient les étaler en promenant leurs doigts un peu partout pour mieux percevoir les senteurs, c'était après tout une bonne idée. Puis, s'ils préféraient lécher plutôt que flairer, cela permettait de découvrir les effluves d'une autre manière.
Cela aurait pu étonner celles et ceux qui connaissaient l'écrivaine, la doctoresse, la foraine, la musicienne, sans oublier l'avocate, mais le plaisir charnel était aux yeux d’Estelle une partie composante de la vie qui méritait que l'une de ses existences s'y occupe à plein temps. Cela permettait en parallèle à ses autres de se consacrer pleinement à leurs métiers respectifs.
Le sexe était pour elle quelque chose qui allait bien au-delà du simple plaisir physique. C'était plus précisément un échange. Écouter l'homme, chercher, découvrir en lui ses envies les plus profondes, et savoir les exécuter, était en réalité un art. Et si c'était bien fait, et si le partenaire était réceptif, et s'il savait lui aussi manier ce partage, si mystérieux, si humain, alors cela en devenait autre chose. Une transe. Profonde. Avec la sensation de devenir complet.
Il ne fallait pourtant pas croire que tous ces flux échangés étaient faits dans l'anarchie la plus totale. Estelle était convaincue qu'il existait pour autant des règles innées, non dites, propres à chacun, qui s'échangeaient peau contre peau. Chacun prenait alors ses marques, ses repères, s'adaptant à l'autre qu'on apprenait à connaître entre envies et limites.
Encore allongée dans le lit encore chaud de la cabine, les cheveux en bataille, elle regarda l’homme, qui était encore collé contre elle l’instant d’avant, se lever, s’habiller, lui sourire puis partir.
Elle repensa soudain à sa propulsion. Elle était en train de faire l’amour. Sa respiration s’était soudainement coupée et son cœur s’était mis à battre plus fort. Elle avait poussé un cri de surprise. Son partenaire avait pris cela pour une manifestation de plaisir et, satisfait, avait accéléré la cadence…
Estelle ferma les yeux. Elle entendait jouer un piano.
CHAPITRE 7
Un coup d’œil à sa robe
Vêtue d’un tailleur, les cheveux coupés au carré, Estelle tapa quelques mots supplémentaires. L’écran lui rendait la même lumière depuis des heures. Elle relut la phrase, changea un terme, revint au premier. Sur le bureau, les pièces du dossier commençaient à recouvrir jusqu’au bois.
L’affaire était complexe et le procès approchait. Les chemises s’empilaient, séparaient des centaines de pages qui avaient fini par s’étaler partout. Sur la plus haute, on lisait « Plaidé par Maître Vanniere ». Estelle y passa le doigt pour dégager un coin de feuille.
Le droit était pour elle un domaine unique. Il fallait savoir arranger les faits, arriver à convaincre que telle situation rentrait plus dans telle qualification plutôt qu’une autre pour que s’appliquent, ou soient écartés, les effets de telle loi ou de telle jurisprudence, quitte à ce que cela ne corresponde pas exactement à la réalité.
Cernée, elle s’étira longuement, bâilla puis se leva. Elle jeta un coup d’œil à sa robe d’avocat accrochée au porte-manteau avant de se pencher à la fenêtre entrouverte. L’air frais du matin la réveilla un peu, mais ne l’empêcha pas de se laisser glisser dans ses rêveries.
La ville s’activait doucement. Elle regarda quelques passants. Un d’entre eux promenait son chien, un autre buvait son café en terrasse. Elle ne voulait pas vivre ailleurs. Elle en aurait été de toute façon incapable. Quelque chose la retenait ici. Ce qu'elle aimait par-dessus tout dans cette ville, ce n’était pas sa mode, son romantisme, sa cuisine, son architecture… c'était la vie. Les vies.
Elle pensa soudainement à la propulsion dans cette existence. Celle-ci était tombée au plus mauvais moment… en pleine plaidoirie ! Un de ses confrères lui avait annoncé un peu plus tard qu’elle était devenue plus blanche qu’à son habitude, que son regard s’était éteint, et que sa bouche et ses mains avaient tremblé. Cela n’avait duré que quelques secondes, mais le temps fut suffisamment long pour que toutes les personnes présentes à l’audience comprennent que quelque chose n’allait pas. L’avocate avait dû s’excuser auprès du juge pour ce moment d’égarement puis reprendre avec plus de force et de volonté la défense de son client. Ce jour-là, elle avait même gagné.
Elle ne savait pas pourquoi chaque existence avait reçu si différemment la mort de l’écrivaine. Même événement, même lien rompu, et pourtant des corps qui ne lui racontaient pas la même chose. Elle aurait voulu pouvoir comparer sans avoir à recommencer.
Tout cela depuis le meurtre de son existence d'écrivaine, Estelle Dumet.
Qu'est-ce qu'elle lui manquait !
Et ce qu'elle(s) ne savai(en)t pas encore, c'était tout ce qui allait s'ensuivre…
CHAPITRE 8
Une visite inattendue
Se sentant sombrer dans le sommeil, elle secoua énergétiquement sa tête pour se réveiller. La fête foraine demeurait vide.
Elle soupira une nouvelle fois puis sortit de son stand. L’air frais lui fit du bien. Elle s’alluma une cigarette et tira longuement dessus… comme si c’était pour cette belle trentenaire une bouffée d’oxygène.
Elle rigola intérieurement. Elle constatait que sur ses sept existences, enfin six désormais, seules deux d’entre elles étaient fumeuses. L’addiction au tabac semblait dépendre uniquement de ses corps et non de son esprit. Elle s’engagea à prendre en compte cette piste pour ses recherches concernant un sujet important : elle(s). Car, aujourd’hui encore, elle(s) ne savait pas qui elle(s) étai(en)t vraiment.
Ne voulant pas dans l’immédiat se prendre la tête avec ce souci existentiel qui la rongeait, elle se détendit petit à petit en se laissant emporter par la musique qui lui arrivait à ses oreilles.
Le manège d’en face diffusait en continu de la pop des années quatre-vingt-dix. C’étaient les mêmes morceaux depuis des semaines. Jean, le propriétaire du manège, ne prenait même pas la peine de changer sa liste de lecture. Cela ne gêna aucunement Estelle, bien au contraire.
La répétition était un repère. Un moyen de se retrouver. Comme un marin perdu en pleine mer qui s’oriente grâce aux étoiles. Une façon de se reconnecter à elle(s). De tisser du lien vivant avec ses autres entités. C’était là quelque chose de rassurant, de réconfortant.
Soudain, une voix la sortit de ses rêveries :
— Bonjour !
Un gadjo venait de s’arrêter devant Estelle qui ne l’avait même pas vu venir. Plutôt petit et trapu, il présentait avec fierté une barbe jolie et soignée. La foraine le reconnut aussitôt et lui donna une poignée de main chaleureuse.
— Alban ! s’exclama-t-elle, surprise. Je ne m’attendais pas à vous voir ! D’habitude vous venez jouer chez moi le samedi.
Le petit homme lui lança son plus beau sourire. Il ne semblait pas insensible à la beauté de son interlocutrice, surtout de ses yeux qui étaient d’un bleu à en couper le souffle.
Jean, assis dans la caisse de son manège, regarda la scène d’un air suspicieux en mâchouillant son sandwich au thon.
— Je vous ai vue ce matin assise à la terrasse d’un café et je me suis dit qu’il ne devait pas y avoir grand monde sur la fête… alors je suis venu vous tenir compagnie.
Les sourcils de la femme se froncèrent.
— Vous m’avez croisé ce matin ? s’étonna-t-elle. Mais j’étais ici !
Ce fut au tour de l’homme de plisser le front.
— Je suis certain de ne pas me tromper, répondit-il avec certitude. Je suis physionomiste et je fais attention aux détails. Tenez, par exemple, vous buviez un thé vert Oriental de Mariage Sœurs.
Le cœur de la femme se mit à battre plus rapidement. C’était effectivement ce qu’elle buvait. Sauf que ce n’était pas elle. Et il était impossible que ça soit une de ses autres existences. Elles n’étaient pas à cet endroit. Il devait forcément la confondre avec une autre ! Estelle n’était après tout pas la seule femme de son âge à boire ce thé très populaire.
Pourtant, l’homme poursuivit, et ses mots bousculèrent la foraine :
— Vous lisiez un journal. Il me semble bien que c’était le Paris-Ci.
C’était son journal préféré.
La peur, qu’il ne l’avait jamais vraiment quittée depuis le meurtre d’Estelle Dumet, revint de nouveau et s’installa confortablement dans ses entrailles. Cette émotion était devenue depuis quelque temps prédominante et avait fait d’Estelle son nouveau foyer. Cette dernière aurait préféré de loin une autre émotion plus sympathique.
— Vous portiez une légère robe de couleur bleu clair, reprit Alban. Vous aviez aussi sur le bras un petit bracelet doré… nous nous sommes même parlé ! Comment avez-vous pu l’oublier ?
Estelle ne laissa rien paraître, mais elle était terrifiée. Elle aimait porter ce genre de tenues et de bijoux. Ce n’était pas de simples coïncidences.
Les questions se bousculaient dans sa tête. Comment était-ce possible ? Se pourrait-il que… ? D’interminables secondes de silence passaient. Il fallait qu’elle lui réponde quelque chose. N’importe quoi. Vite.
— Je suis vraiment navrée de devoir vous l’apprendre comme ça, dit-elle, gênée.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? demanda rapidement le barbu, les yeux grands ouverts.
— Je suis…
— Oui ?! lança-t-il, inquiet.
— Je suis amnésique.
L’homme ouvrit sa bouche pour la refermer aussitôt.
Estelle tenta de le convaincre dans son mensonge :
— J’ai été victime d’un accident de voiture quand j’étais petite. J’ai depuis des troubles de la mémoire.
Alban prit un moment avant de répondre. Estelle pensa alors qu’il ne l’avait pas du tout cru et qu’il allait comprendre que quelque chose n’allait pas. Qu’il n’existait pas qu'une seule Estelle. Pourtant, il lui prit la main et s’écria :
— Je comprends tout maintenant ! Ça explique pourquoi vous m’aviez répondu bizarrement : vous aviez l’impression de parler à un parfait inconnu !
— Oui… tout à fait… répondit la femme, mal à l’aise.
Il se gratta mécaniquement la tête.
— Mais, reprit-il, ça ne vous handicape pas trop ?
— Non… ce n’est pas très grave. J’ai des médicaments à prendre. Ils sont efficaces, mais je ne les ai pas pris depuis quelques jours… je vais le faire tout à l’heure.
Elle baissa subitement ses yeux, cette fois-ci sincère :
— Je… je suis vraiment désolée de vous avoir mis dans cette situation, dit-elle d’une toute petite voix. J’ai dû tellement vous mettre dans l’embarras…
— Non… ne vous en faites pas ! répliqua Alban. Ce n’est pas de votre faute. Je vous remercie de me l’avoir dit, ça ne doit pas être facile pour vous de le vivre et de le dire.
Puis il aborda en toute intelligence un tout autre sujet. Et ils parlèrent ensemble pendant de longues heures sans qu’elle se trahisse un seul instant. Son compagnon joua même trois fois au jeu de la foraine, mais sans rien gagner. La jeune femme le soupçonna de faire exprès de perdre. Malgré la situation, Estelle prit du plaisir à discuter avec lui. Il était un homme tout à fait intéressant.
Enfin, quand le soleil se coucha, il lui annonça son départ :
— Je vous laisse ! Je reviendrai vous voir ce samedi.
— Très bien, dit-elle. À samedi, alors !
Il embrassa tendrement la main d’Estelle, ce qui fit pousser un cri de jalousie à Jean qui ne les avait pas quittés des yeux, puis se dirigea vers la sortie de la fête.
Une pensée traversa rapidement la foraine. Elle interpella Alban :
— Excusez-moi !
Celui-ci se retourna, tout sourire :
— Oui ?
— Je suis navrée de revenir là-dessus, mais je n’arrive vraiment pas à me rappeler… où m’avez-vous vu ce matin ?
— Au Café Enclume, dans le centre.
Elle sourit à son tour.
— Je vous remercie !
Il lui fit un clin d’œil puis reprit sa route.
Estelle attendit qu’il disparaisse de son champ de vision pour grimacer.
Elle n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait. On l’avait poignardée pendant qu’elle dormait et, maintenant, quelqu’un affirmait l’avoir vu à un endroit inhabituel pour l’avocate, la doctoresse, la marchande, la comédienne, la musicienne et encore plus pour la foraine !
Mais elle voulait agir et elle avait maintenant une piste.
Elle prit la décision de se rendre à ce fameux café pour mener son enquête. Et pas plus tard que le lendemain matin.
CHAPITRE 9
Rongée par le doute
Les mains sur le volant, Estelle Mino bâilla en étirant le cou. Elle avait à peine dormi. Le matin était pourtant là, avec ses feux, ses voitures et ses gens qui savaient où aller. Elle aussi connaissait son adresse. Elle aurait préféré ne pas la connaître.
Depuis des semaines, elle cherchait comment habiter ses vies sans guetter leur fin. À présent, une autre Estelle se promenait peut-être dans la ville. Une Estelle qu’elle ne sentait pas. Elle en revenait toujours là, comme une langue passe sur une dent abîmée.
Paradoxalement, tout était calme sur la route. La circulation était fluide. On passait à la radio le morceau What’s Up ? de 4 Non Blondes, l’une de ses chansons préférées. Dans cette situation, les paroles prenaient un sens plus particulier et semblaient être dédiées à Estelle.
Elle réfléchissait à tout rompre. Son cœur, lui, tenait un rythme de diable.
Il lui fallait encore quinze minutes pour arriver sur place. C’est court, quinze minutes, dans une vie. C’est long, quinze minutes, dans une angoisse. Estelle comptait le temps dans sa tête comme si elle se jetait à l’abattoir.
Dix minutes.
La voiture tournait dans les rues et il lui semblait que c’était le véhicule qui la conduisait.
Cinq minutes.
Ses mains étaient moites et tremblantes. Elle devait s’agripper à plusieurs reprises sur le volant pour ne pas le lâcher.
Une minute.
Sa machine à sentiments était en surchauffe et elle n’en pouvait plus. Elle était sur le point de vomir.
Elle arriva. Elle trouva heureusement une place en très peu de temps, pas loin. Elle ouvrit la portière… elle vomit.
Elle se précipita vers le Café Enclume comme une folle et les quelques clients assis en terrasse, en train de prendre leur petit-déjeuner, la fixèrent bizarrement et il y avait de quoi. Elle scruta chacun des visages, mais aucun ne lui ressemblait. Elle alla à l’intérieur de l’établissement, mais ne trouva personne. Elle aurait dû ressentir du soulagement, mais son cœur se serra un peu plus fort encore. Le fait qu’elle n’avait pas vu sa copie ne signifiait pas pour autant qu’elle n’existait pas. Cette femme aurait très bien pu être n’importe où ailleurs.
Elle retourna à sa voiture sous le regard interdit des personnes qui avaient assisté à la scène. Un serveur envisageait même d’appeler la police. Ne voulant pas qu’un autre problème se rajoute, Estelle Mino démarra rapidement le moteur puis partit.
L’information fut instantanément partagée à toutes les Estelle(s) qui réagirent chacune à leur façon, mais dans une parfaite synchronisation. Leurs vies d’une vie reprirent.
Dans sa vie de doctoresse, elle s’était arrêtée devant une fiche avant de la glisser dans le mauvais dossier. L’avocate avait relu trois fois le même paragraphe sans y voir un seul argument. La marchande avait repoussé doucement une main qui cherchait la sienne.
Estelle Mino voulait leur communiquer ce qu’elle n’avait pas trouvé au café. C’était pourtant le vide qu’elle leur donnait, et chacune lui en renvoyait un autre.
Elles avaient besoin d’une preuve. La foraine se répétait qu’au moins, maintenant, elle avait vérifié. Elle ne se sentait pas mieux pour autant.
Estelle Mino était de retour vers la fête foraine, et, dans le même temps, Estelle Lanie allait commencer sa première auscultation de la journée. Par ailleurs, Estelle Fritz se réveillait doucement, encore toute fatiguée de sa dernière représentation, tandis qu’Estelle Zu dormait à poings fermés, jamais très loin de son piano. Parallèlement, la seule Estelle qui ne possédait pas de nom de famille partageait encore ses draps avec un homme rencontré la veille.
Il ne restait plus qu’Estelle Vanniere qui était en train de marcher en direction du tribunal. Elle devait plaider dans une grosse affaire. Elle se souvint alors que, par le plus grand des hasards, le Café Enclume était justement en face du palais de justice. Elle y tourna la tête par automatisme juste pour regarder.
Son geste était absurde ! On aurait pu réunir toutes les Estelle(s) au même endroit qu’il n’y en aurait eu qu’une. En effet, elles vivaient toutes dans un Paris quasiment semblable, mais qui n’était pourtant pas le même : elles vivaient toutes dans un monde différent. Or, cette fameuse prétendue copie vivait dans celui de la foraine, pas le sien.
Pourtant, Estelle allait comprendre que, parfois, rien n’était laissé au hasard et que son geste, celui de tourner la tête vers le Café Enclume dans son existence d’avocate, qui ne vivait pourtant pas dans le même monde que celui de la foraine, fut tout sauf stupide car, de l’autre côté du trottoir, elle se vit en train de boire un thé. Plus précisément, un thé vert Oriental de Mariage Sœurs. Comme lui avait dit Alban.
CHAPITRE 10
Comme dans un rêve
Elle était assise, là, en terrasse comme si de rien n’était. Elle buvait sa tasse chaude et semblait prendre des notes dans un petit carnet. Jolie comme un cœur, la femme portait des habits qui plurent aussitôt à l’avocate. Elle avait également au poignet un charmant bracelet doré, comme lui avait dit Alban.
Elle avait la même coupe que la foraine, mais son visage présentait des traits plus durs. D’ailleurs, son regard, tout aussi bleu que toutes les autres, montrait une certaine sévérité. L’avocate, comme dans un rêve, resta figée sur place. La femme était bien une Estelle.
Les yeux d’Estelle Vanniere se creusèrent, son visage se défigura. Le choc fut si intense que toutes ses autres vies le ressentirent instantanément. Un frisson les parcourut et ce lien, si unique, si exceptionnel entre toutes les Estelle(s), vibra de bout en bout.
Aussitôt, l’Estelle qui était sur la terrasse tourna sa tête d’un geste vif et vit la juriste. Elle se leva subitement, manqua de faire tomber la table, prit son carnet, mais également la fuite.
L’avocate, qui la voyait comme une menace, fut stupéfaite de voir que cette Estelle voulut s’échapper d’elle. Prenant son courage à deux mains, elle lâcha son gros sac par terre et courut après elle. Tant pis pour l’affaire, il y en avait une qui devait être traitée avant toutes les autres : celle de ses vies.
Pendant la poursuite, elle ne put s’empêcher de penser :
Pourquoi n’était-elle pas liée à elle(s) ?
Comment une de ses existences pouvait-elle vivre indépendamment ?
Comment a-t-elle réussi à franchir le monde de la foraine pour arriver dans celui de l’avocate ?
Que voulait-elle ?
Estelle était convaincue d’une seule chose : cette femme était liée au meurtre de son elle écrivaine. Alors elle la poursuivit avec toute la rage qui pouvait l’animer malgré la trouille qui lui dévorait le ventre.
La femme qui se sauvait était vive, rapide, mais surtout intelligente. Au lieu de prendre les petites rues, elle en prenait des grandes pour se mêler à la foule qui se faisait de plus en plus dense en cette matinée. Elle faisait en sorte qu’Estelle Vanniere rencontre le plus d’obstacles et soit ralentie. Elle était bel et bien une Estelle.
L’avocate n’avait pas l’habitude des courses poursuites, mais elle sentit dans son intérieur une endurance nouvelle communiquée par les autres Estelle(s). Elles s’aidaient. Elles avaient arrêté toutes leurs activités respectives et étaient désormais concentrées sur elle. Elle(s) ne savai(en)t pas capable(s) de s’échanger un tel flux ! Elle se déplaça plus vite.
La fuyarde sentit qu’elle perdait de la distance. Elle regarda sa montre et grimaça. Elle feignit de franchir un pont situé à sa gauche puis, à la toute dernière seconde, tourna dans une ruelle à droite. Manque de chance, elle trébucha sur une dalle mal placée et chuta de tout son long violemment au sol.
L’avocate la rattrapa, la saisit par le haut et lui hurla dessus :
— Qui es-tu ?!
Sa jumelle, toute perturbée, ne lui répondit pas. Elle fixait sa montre. D’un coup, elle s’exclama :
— Vite ! Dématérialise-moi !
L’Estelle inconnue disparut aussitôt, comme si elle n’avait jamais été là. Estelle Vanniere, quant à elle, resta sur place, les mains refermées sur elles-mêmes, complètement bouleversée. Ses autres existences étaient dans le même état.
CHAPITRE 11
Panique aux bords
Les jours passèrent. Estelle(s) n’arrivai(en)t plus à vivre comme avant.
Il faut dire qu’elle(s) avai(en)t de quoi être troublée(s). La vie d’une Estelle avait été arrachée par un meurtrier aussi bien inconnu que lâche, et voilà maintenant qu’une autre Estelle avait fait son apparition… sans que cette dernière soit liée aux autres.
Ces liens étaient énigmatiques et le devenaient encore plus. Estelle n’a(ont) jamais su qui elle(s) étai(en)t vraiment.
Elle a toujours mené une existence à plusieurs existences. Décrire sa vie au jour le jour était compliqué. Pour bien commencer, il faudrait d’abord décrire ses vies.
Oui, comment expliquer qu’Estelle avait depuis toujours habité sept corps situés dans sept mondes quasiment identiques ? Que ces corps, faits de chair et de sang comme n’importe quelle autre personne, partageaient pourtant une seule conscience ? Une conscience unique, mais avec, pour chaque Estelle, quelques traits de personnalités, d’émotions et de compétences qui lui étaient propres ?
Estelle se savait unique et multiple. Elle pouvait, dans le même instant, narrer, soigner, amuser, interpréter, jouer, jouir et plaider. Elle trouvait parfois cela fatigant. Elle n’avait jamais pensé à le trouver impossible.
Elle(s) avai(en)t toujours vécu de la sorte jusqu’au jour où on tua Estelle Dumet. Désormais, elle/s avai(en)t peur. C’était la panique aux bords. Elle(s) ne faisai(en)t plus comme il fallait dans ses(leurs) existences. Elle(s) étai(en)t depuis toujours sur la défensive, à épier, à se retourner sans cesse. Elles étai(en)t devenue(s) paranoïaque(s). Elles travaillai(en)t moins bien. Bref, elle(s) ne vivai(en)t plus.
Curieusement, celle qui n’avait pas de nom, que l’on nommait simplement la marchande, semblait moins atteinte que les autres.
Peut-être parce que son existence, liée au plaisir et au désir, ne craignait pas le contact.
Ou peut-être parce qu’elle voyait depuis peu un homme brun aux yeux noirs qui lui plaisait beaucoup.
CHAPITRE 12
Ses yeux noirs
Il venait pour la troisième fois. Ce n'était pas en soi quelque chose de nouveau, Estelle avait des clients réguliers. Seulement, il se dégageait chez cet homme quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti jusqu'ici.
Allongée toute nue sur le lit douillet de la cabine, dissimulée tout au fond de la boutique de flacons, elle le regarda se déshabiller.
La peau mate, les yeux sombres, et les cheveux épais noirs et ondulés, il semblait avoir le même âge qu'elle.
Il déboutonna lentement sa chemise grise qui fit alors apparaître une forêt de poils sur son torse et sur son ventre qu'il avait un peu dessinés.
Il enleva par la suite tout le reste et, dans le plus simple appareil, regarda intensément Estelle en lançant le plus beau des sourires.
Elle le trouvait terriblement beau et ne comprenait pas qu'une personne comme lui vienne la voir. Pourquoi payer une liaison quand il pouvait côtoyer facilement d'autres femmes ? Elle se savait jolie, mais elle n'était pas la seule en ce monde.
Il vint la rejoindre puis avança à quatre pattes sur elle. L'homme la regardait d'un regard profond et elle en était troublée. Il se colla contre elle et un frisson la parcourut à travers tout son corps.
Il embrassa son cou, ses seins, son ventre, mais jamais sa bouche. Estelle pensa qu'il était un homme marié. Après tout, il lui avait dit qu'il était de passage. Il était certainement dans la ville pour des raisons professionnelles.
Il descendit un peu plus puis, de sa langue, soutira de la commerçante un gémissement de plaisir. Il savait s'y prendre ! Il continua ce jeu humide pendant de longues minutes qui lui parurent trop courtes puis remonta, mit un préservatif, puis la prit doucement.
Alors qu’il était jusqu’à présent sensuel, il se fit bestial. Il la mordit par moments, mais sans jamais lui faire mal. Puis il devint délicat et tendre avant de redevenir, un instant après, animal. Elle se sentait désirée et cela lui faisait un bien fou. Elle n'avait pas ressenti un tel plaisir depuis longtemps.
Après un certain nombre de va-et-vient, il jouit et elle aussi.
Tout en sueur, il se retira puis posa sa tête sur son épaule avant de s'endormir. Malgré toute l'énergie qu'il avait eue pendant leur rapport, elle sentit qu'il était épuisé.
Elle le regarda longuement puis se mit à sourire.
CHAPITRE 13
Une vue exceptionnelle
Les cheveux attachés en arrière, d'une couleur un peu plus sombre que les autres, Estelle Zu avait d'ici une vue exceptionnelle sur toute la ville.
Habitant le seul appartement du dernier étage de la plus haute tour faite de verre et d'acier, elle passait beaucoup de son temps à fixer l'agglomération et à y déceler les petits détails qui auraient pu lui échapper. Le reste de cette vie, elle le passait à jouer sur son piano.
Son instrument était toujours près d'elle. Comme si s'en éloigner aurait pu lui provoquer un quelconque malheur. Elle en avait un lien terriblement profond. Elle sentait, dans les entrailles de ses existences, qu'il avait un rôle clé. Elle ne savait pas encore lequel, mais c'était là une vérité glissée dans la chambre de son cœur que rien ni personne ne pouvait effacer ni même l'altérer. C'était là un repère. Une étoile figée en plein milieu des ténèbres. Une lumière sur laquelle elle pouvait se tourner. Un astre qui la guidait dans l'aléa de ses vies.
Et tandis que les Estelle(s) s'angoissaient et se réconfortaient du mieux qu'elle(s) le pu(ren)t à travers leur quotidien respectif, Estelle Zu regardait les structures de la cité. La musicienne avait eu beaucoup de chance : elle pouvait vivre uniquement de sa passion musicale sans se soucier des autres choses. Car, oui, de ce côté-ci, Estelle était très aisée et pouvait avoir tout ce qu'elle voulait en un claquement de doigts. La jeune et belle femme avait hérité d'une colossale fortune, si bien qu'elle s'était quasiment consacrée à une carrière de pianiste (où elle s'était d'ailleurs bien fait connaître).
En ce moment même, on aurait pu penser que la trentenaire profitait du spectacle que son appartement lui permettait d'avoir. Qu'elle admirait la cité, chanceuse de pouvoir jouir d'une vue panoramique exceptionnelle. Seulement, ce n'était pas le cas. Au contraire, elle en était inquiète. Car, depuis peu, elle avait découvert un phénomène qui se déclenchait de plus en plus souvent. Un évènement que rien ne semblait expliquer. Or, c'était justement ce qui l'agitait : c'était irrationnel.
C'était irrémédiablement ce qu'elle exécrait le plus dans tous les mondes où elle vivait : ne pas pouvoir en connaître la cause. Et elle était justement face à quelque chose d'incroyable. Elle avait même failli se dire que c'en était… magique. Mais elle s'interdisait de le concevoir. Estelle avait beau être une artiste, par sa facette de comédienne ou de musicienne, elle était aussi rationnelle et scientifique, par sa part d'avocate ou de doctoresse. Elle n'était toutefois pas magicienne et jamais, quelle que soit sa vie, elle croyait à l'inconcevable.
Pire encore : elle avait constaté qu'elle était la seule Estelle à l'avoir remarqué. Normalement, tous ses autres êtres auraient dû aussitôt le savoir. Les informations de ses vies étaient comme des cours d'eau qui se rejoignaient les uns avec les autres dans une fluidité sans égal. Seulement, cette découverte-là, elle n'arrivait visiblement pas à la communiquer avec ses autres existences.
Elle avait essayé de bien des façons : en le pensant très fort, en l'écrivant, en le disant à haute voix, jusqu'à même le hurler, mais cela n'avait aucune conséquence. Elle espérait alors que cela fonctionnerait en regardant longuement ce qu’il se passait dans la ville.
Elle était convaincue qu'elle avait involontairement pris connaissance d'une circonstance qu'elle n'aurait jamais dû connaître.
Et elle avait raison…
Elle essaya de conserver l’une des anomalies en la regardant très fort. Un bâtiment s’était décalé d’un rien, juste assez pour qu’une fenêtre traverse un mur avant de retrouver sa place. Estelle posa une main sur la vitre devant elle. Le verre de son appartement, lui, était bien solide.
Elle voulut partager ce qu’elle venait de voir.
Ce fut comme ouvrir la bouche avec de l’eau dedans. L’information était là, entière, puis ne passait plus. Elle retrouva sans peine la fatigue de l’avocate, le bruit de la boutique, l’agacement de la doctoresse. Mais ce petit morceau de ville déplacée restait de son côté.
Elle alla au piano. Une note, puis une autre. Ce n’était pas ce qu’elle avait vu. Pas encore. Elle garda pourtant les mains au-dessus des touches.
CHAPITRE 14
En proie à des questionnements
Tandis que les comédiens se pressaient dans les coulisses pour la pièce qui allait commencer dans moins de dix minutes, Estelle restait assise sur sa chaise. D'apparence tranquille, elle était en proie à des questionnements que se partageaient plus ou moins tous ses êtres.
La comédienne était fixée sur l'énigme de la montre. Elle « s’était » vue – elle(s) n'arrivai(en)t toujours pas à s'identifier à cette existence -, lors de la poursuite, attendre le décompte affiché sur l'écran d'une montre attachée à son bras avant de lui ordonner de la « dématérialiser ». Et, par un mécanisme mystérieux, elle avait soudainement disparu. Elle était partie sans laisser la moindre trace.
Qu'est-ce que cela pouvait-il bien signifier ? Pourquoi vouloir la fuir ? Et comment une simple montre pouvait faire disparaître une personne ? Était-ce une sorte de machine à téléportation ? Pour aller où ?
Elle savait que cette Estelle pouvait aller d'un monde à un autre puisqu'Alban, un client de la foraine, l'avait vu et l'avocate également. Cela signifiait donc qu'elle n'était pas la seule à connaître l'existence de ces multiples mondes et cette nouvelle la terrorisait.
Ailleurs, la doctoresse était en train de diagnostiquer un patient tout énervé du retard qu'elle avait pris pour s'occuper de lui. Elle était, comme toutes les autres, de moins en moins efficace à force de cumuler nervosité, fatigue et anxiété.
— Vingt minutes de retard ! cria-t-il. C'est inadmissible ! Heureusement que vous êtes réputée l'une des meilleures de la ville sinon je serais déjà parti !
— À nouveau, je vous prie de bien vouloir m'excuser, répondit-elle platement. Cela ne se reproduira plus.
— Il y a intérêt ! répliqua-t-il, mais avec un ton moins haut.
Estelle s'en fichait bien de son avis. Elle avait la tête ailleurs. Elle voulait avoir les réponses à ses questions.
Est-ce que cette femme qui n'était pas liée à elle(s) était aussi celle qui avait tué l'écrivaine ? Cela lui paraissait inconcevable. Pourquoi vouloir se faire du mal à soi-même ?
Elle aurait tellement voulu l'attraper, qu'elle lui réponde. Elle voulait savoir. C'était insoutenable.
Ailleurs, l'avocate, devant son bureau, continuait, de manière très pénible, ses conclusions en réplique pour la plus grande affaire de son cabinet. Ses associés, étaient venus la voir pour faire part de leurs inquiétudes quant à la bonne tenue du dossier et lui avaient proposé de le continuer tout en s'assurant de bien citer son nom chaque fois que c'était nécessaire. Elle avait décliné. Elle n'avait pas besoin d'eux et ne voulait de l'aide de personne. De toutes les façons, elle savait que derrière cette aide se cachait l'envie malhonnête de se mettre en avant dans un contentieux très prisé par les médias. Elle se savait à la traîne, comme toutes les autres. Mais elle allait réussir sur tous les plans. Seule(s).
Elle reprit les interrogations de la doctoresse. Si cette Estelle n'était pas la meurtrière, cela signifiait qu'elle avait un complice qui avait osé commettre cet acte. Qui était-ce ? Un ami de l'une d'entre elles ?
Elle fit le tour de toutes les personnes qu'elle(s) connaissai(en)t, et elles étaient nombreuses, sans pouvoir établir le moindre soupçon ne serait-ce que sur un seul individu. Personne jusqu'ici n’avait cherché à lui faire du mal. Elle(s) travaillai(en)t énormément et elle(s) faisai(en)t tout pour son/leur prochain. Elle savait(en)t qu'elle(s) ne vivait(en)t pas dans le(s) monde(s) des bisounours, mais rien ne justifiait une telle action malfaisante à son/leur égard… alors pourquoi ?
La foraine continua les questions. Oui, pourquoi agir contre elle(s) de la sorte ? Quelle en était la motivation ? Elle(s) ne pouvai(en)t croire en ces actions si réfléchies pour le simple plaisir de les commettre. Il existait forcement une tête pensante derrière tout cela, un homme ou une femme qui…
Mais elle n'eut pas le temps de terminer ses réflexions. En traversant une rue, alors qu'elle était sur le passage piéton, alors que le feu était au rouge depuis quelques secondes, un véhicule noir, aux vitres teintées, fonça à toute allure sur la foraine qui s'éclata tête la première contre le pare-brise. Elle s'envola dans les airs avant de retomber lourdement, inerte, au sol.
Estelle Mino n'était plus de ce monde.
La voiture, quant à elle, continua son chemin comme si de rien n'était.
Il n'y avait eu aucun témoin.
CHAPITRE 15
Plus jamais en sécurité
Une corde, qui paraissait encore si solide ne serait-ce qu'un instant, se coupa en elle(s).
L'avocate, qui était en train de rentrer à son domicile, projeta son corps en arrière, comme pour se protéger d'un danger invisible. Elle lâcha tout ce qu'elle portait, sac et dossiers, puis s'effondra au sol. Elle avait cette impression que quelque chose d'énorme, de lourd, s'était projetée contre elle. Seulement, ce n'était pas qu'une sensation. Elle avait l'image nette d'une voiture noire qui arrivait à toute vitesse en sa direction. Elle avait senti un choc puis plus rien. Elle était pourtant dans un parc, entourée uniquement de verdure. Il n'existait aucune circulation à cet endroit. Elle ne comprenait pas.
Les passants à proximité s'étaient arrêtés pour lui venir en aide. Un homme s'était agenouillé et lui avait saisi le bras.
— Madame, madame… vous allez bien ?
Les yeux écarquillés, Estelle tremblait de la tête aux pieds. Elle se répétait la scène en boucle. Elle voyait et sentait la voiture la percuter encore et encore. Ailleurs, une doctoresse s'était écroulée dans son cabinet devant le regard ébahi d'un patient qui appela aussitôt celles et ceux qui attendaient leur tour dans la salle d'attente. Dans un autre lieu, la comédienne était tombée de la scène, à la stupeur générale du public qui avait poussé des cris d'inquiétudes. Autre part, une marchande se tenait fermement à son lit et regardait le plafond avec souffrance. À un autre endroit, une musicienne se tenait devant son piano et joua, toute perturbée, les notes qui lui venaient.
L'homme, inquiet, interpella le groupe d'individus qui s'était maintenant formé autour de la juriste.
— Elle ne répond pas… appelez les secours !
Estelle était là et pas là. Elle venait de vivre une nouvelle propulsion et, au moment même, toutes ses vies la subissaient à sa façon. Elle voyait encore la voiture qui fonçait sur elle.
Elle compta ses connexions et découvrit qu'il lui en manquait une. Elle réalisa avec horreur que son existence de foraine venait de s'éteindre. Elle hurla puis se mit à pleurer. Elles ne seraient plus jamais en sécurité.
Les Estelle(s) perdir(en)t la notion du temps et de l'espace. Elle(s) pianotai(en)t dans un parc allongée(s) sur un lit tout en regardant un tableau accroché sur un mur. Des images défilaient dans ses/leurs têtes à une vitesse folle. Elle(s) voyai(en)t le véhicule les heurter les unes après les autres. Elle(s) se découvrai(en)t morte(s) sur la route. Elle(s) aperçu(ren)t une copie d'elle(s) qui riait à côté de ses/leurs cadavres en dégustant un thé. Mais, dans toute cette vision d'horreur, elle(s) entendi(ren)t une voix chaude et familière.
— Estelle, reviens…
Une seconde plus tard, elles perdirent toute connaissance en même temps.
CHAPITRE 16
Reprendre le contrôle de ses vies
Elles se réveillèrent ensemble, sans retrouver aussitôt leurs pensées. Elles regardèrent ce qu’elles avaient devant les yeux. Des murs, un plafond, un morceau de drap. Leurs corps étaient là. Il leur fallut plus longtemps pour savoir qui y était encore.
Il y avait des murs blancs pour trois Estelle : l'avocate, la doctoresse et la comédienne étaient à l'hôpital. Elles entendaient les bruits électroniques des machines qui l'entouraient et, curieusement, cela leur provoquait un trouble particulier. Elles étaient décidément devenues très sensibles, trop même. Elles firent le point : Fritz et Lanie étaient toutes deux situées dans le même établissement, mais, heureusement, pas du même monde, sinon cela aurait pu être quelque peu gênant aussi bien pour Estelle que pour les personnes qui les auraient vues ensemble. Vanniere, quant à elle, était dans un autre hôpital de la ville.
La musicienne et la marchande ne connurent pas le même sort. Zu s'était écroulée devant son piano, avant d'être récupérée par son personnel et d'être placée dans son lit. Son médecin attitré avait été contacté en urgence et avait indiqué que son état ne nécessitait pas de l'hospitaliser. La commerçante, à savoir celle qui n'avait pas de nom de famille, avait de son côté tourné de l'œil dans le lit de sa boutique.
La deuxième propulsion les avait laissées sans recours. La foraine n’était plus là ; son absence se sentait jusque dans les gestes des autres. L’une attendait un bruit qui ne venait pas, une autre cherchait une information qu’elle n’avait pas pensé elle-même. Estelle se surprenait à se tourner intérieurement vers un endroit désormais vide.
La musicienne, la doctoresse et la comédienne récupérèrent leurs affaires, convainquirent fermement leurs soignants respectifs de les laisser partir, puis rentrèrent aussitôt chez elles. Sur le retour, elles s’étaient éloignées de la route et s’étaient assurées que personne ne les suivait. Elles s'enfermèrent à clé, baissèrent les volets et se mirent chacune à sortir des feuilles et des crayons.
Estelle avait pris la résolution ferme de ne plus être en proie à ses peurs les plus profondes. Elle ne voulait plus être une victime. Elle voulait reprendre le contrôle de ses vies, mais, surtout, avoir le droit de les vivre. Elle n'avait rien fait de mal. Elle avait cette particularité si unique aux mondes, et alors ? Elle n'y était pour rien.
Il était temps pour Estelle de devenir la traqueuse. Et elles étaient encore cinq.
Les feuilles restèrent d’abord blanches. Elle(s) avai(en)t cru que décider suffirait à remettre de l’ordre. La doctoresse traça finalement un cercle, puis un deuxième. Ailleurs, l’avocate écrivit les noms. La comédienne essaya de retrouver les paroles exactes de la femme à la montre.
Chaque fois qu’elles en arrivaient à Dumet ou à Mino, leurs mains ralentissaient.
Elles ne voulaient pas les rayer.
Il fallait pourtant faire de la place pour les faits, même ceux-là. La marchande posa son crayon à plat. Elle le reprit, tourna la feuille, recommença de l’autre côté.
Dans ses vies, Estelle avait toujours trouvé de quoi agir. Elle voulait croire qu’en s’y mettant toutes, elle(s) finirai(en)t par trouver cette fois aussi.
Le piano se fit entendre, quelque part. Il ne les aida pas à remplir la feuille, mais elles continuèrent.
CHAPITRE 17
Admirative de tous ces petits détails
La jeune femme marchait dans les rues sans se presser. Elle s’arrêtait pour une vitrine, reprenait sa route, laissait passer quelqu’un. Ces choses si simples lui demandaient une attention qu’elle ne voulait pas perdre.
Ces derniers temps furent particulièrement mouvementés et Estelle profitait d'une rare accalmie pour se laisser porter au gré de ses envies. Comme il était désormais si étrange pour elle de se déplacer à nouveau en ces lieux si particuliers…
Un père grondait son enfant qui avait traversé sans regarder. Une femme refaisait son rouge à lèvres dans la vitre d’une boutique. Des jeunes parlaient autour d’une table. Estelle s’attardait sur leurs gestes avec une curiosité presque indiscrète. Il se passait tant de choses quand on prenait le temps de les voir.
Elle contempla le bijou en or accroché à son poignet et ne put s'empêcher de sourire. Elle savait que tout ce qu'elle faisait en valait toute la peine des mondes. Bientôt, tout sera fini. Elle pourra enfin reprendre le cours normal des choses.
Oui. Elle portait un bracelet doré. On ne pouvait alors que comprendre que cette Estelle n'était ni la musicienne, ni la doctoresse, ni l'avocate, ni la comédienne, ni la marchande. Il ne s'agissait d'aucune de ces cinq existences. Elle était l'Estelle inconnue des autres. Enfin, pas tout à fait…
Le soleil tapait fort ce jour-là. Sa peau, fragile et sensible, avait déjà pris une couleur cramoisie. Elle s'arrêta un moment, contempla son épiderme, comme si c'était la première fois qu'elle le regardait puis reprit son chemin qui n'avait pas d'itinéraire précis.
Un pigeon traversa les airs à proximité d'Estelle. Elle sentit dans ses cheveux mi-longs le souffle généré par ses ailes. Elle crut même qu'elle allait se le prendre. Elle fut stupéfaite de la précision de la moindre conséquence d'un fait générateur. C'était tout simplement… magnifique.
Elle jeta un coup d'œil à la montre. Elle présentait beaucoup de particularités, mais n'affichait aucunement l'heure. Il n'existait, en effet, aucun intérêt de connaître cette information. Son écran était grand et présentait visiblement une technologie qui n'existait nulle part ailleurs. Elle fit quelques mouvements dessus puis elle vit apparaître plusieurs cartes contenant chacune un point rouge. Évidemment, aucune autre de ses existences ne pouvait être ici puisqu'il s'agissait de son propre monde.
Elle fut cependant bien surprise de voir qu'une Estelle, bien plus costaude que les autres, se précipita vers elle et la plaqua au sol, avant de lui mettre sous le nez un chiffon. Il s'en dégageait une odeur forte et fade. Elle reconnut aussitôt ce composé chimique : c'était du chloroforme.
Le sédatif étourdissant plongea la femme dans un sommeil quasi immédiat.
CHAPITRE 18
Comme une ennemie à abattre
Estelle se réveilla, assise sur une chaise, dans une pièce sombre et humide… certainement en sous-sol. Elle avait les mains et les pieds liés par une corde épaisse. Elle en testa la solidité : c'était du travail bien fait. Les nœuds étaient complexes et il était impossible de s'en défaire. Elle ne pouvait même pas bouger d'un centimètre.
Elle avait un mal de cœur terrible et fut à deux doigts de vomir. Dans un effort incommensurable, elle se retint. La femme était assez fière de sa personne et ne souhaitait aucunement que quelqu'un la voie dans une faiblesse physique, pas même… elle-même.
Elle avait justement devant elle une autre Estelle. Celle qui l'avait endormie et kidnappée. Elle fut stupéfaite : elle ne parvenait pas à l'identifier. C’était impossible ! Elle connaissait toutes ses vies et, en se comptant dedans, elles étaient encore six ! Comment pouvait-il y en avoir une septième ? Ils possédaient la technologie nécessaire pour toutes les géolocaliser !
La femme devant elle était plus musclée que toutes les autres. Ses bras, ses jambes, sa façon de se tenir : rien ne correspondait aux existences qu’Ila connaissait. Elle ne pouvait pas simplement l’avoir oubliée. Pourtant, ce visage était bien le sien.
Puis Ila comprit. Elle retint de justesse la phrase qui lui venait. Le dire, c’était déjà en dire trop. Il fallait qu’Anthony la retrouve. Elle regarda la porte et se força à ne pas le faire une seconde fois.
L'athlète la regarda comme une ennemie à abattre, ce qui gêna la jeune femme ligotée. Cette dernière ne dit rien et tenta de conserver une expression neutre. Elle allait forcément lui poser une question.
— Qui es-tu ?
Logique. Elle aurait demandé la même chose. Elle pouvait jouer la carte de la sincérité sur ce tableau.
— Je suis toi. Enfin, une des toi. Comme tu es une des moi. Je suis Estelle Ila. Et toi ?
— Estelle Ila… répéta simplement la femme forte. Et comment ça se fait que tu ne sois pas liée à nous ?
À cette interrogation, elle ne pouvait pas vraiment répondre en toute franchise.
— J'étais auparavant l'une de vous. Et je le suis toujours. Mais j'ai su quelque chose et il m'a fallu me… détacher de vous toutes. Pour notre bien.
— Et donc pour notre bien tu nous tues les unes après les autres ? demanda froidement l'athlète sans montrer la moindre émotion.
Estelle Ila afficha une grimace. Présentée sous cet angle, elle ne pouvait que mal répondre.
— C'est plus compliqué que ça, dit-elle.
L'Estelle musclée leva un sourcil.
— Hé bien, j'ai tout mon temps.
— Non, justement, du temps, on n'en a presque plus ! lança la prisonnière comme un cri du cœur. Si tu ne me libères pas maintenant, nous sommes toutes perdues !
Elle était devenue tout rouge. Elle n'arrivait pas vraiment à contenir ses émotions.
La sportive la fixait, interdite.
— Estelle Ila… je sais que tu viens de ce monde. Explique-nous ta vie. Oui, je dis nous car, comme tu le sais, je suis liée aux autres et que nous t'écoutons toutes à l'heure actuelle.
Expliquer sa vie. Estelle ne put se retenir de rire jaune. Si elles savaient… mais elle ne le pouvait pas.
— Je viens bien de ce… monde. Je suis… enfin, j’étais vétérinaire.
— Comment ça se fait que nous ne nous souvenons pas de toi ?
— Se défaire de ses liens est plus difficile que ceux qui m'attachent actuellement, dit-elle avec ironie. Mais, quand on y arrive, cela provoque une amnésie complète chez toutes les autres. Ne me demande pas comment ni pourquoi, je ne sais vraiment rien à ce sujet… peut-être un mécanisme de défense.
— D'accord. Qui sont tes complices ?
Estelle Ila resta silencieuse.
L'autre Estelle monta le ton.
— Si tu ne coopères pas, ça se passera mal pour toi. Nous nous fichons de savoir que tu fais partie de nous. Tu veux mettre fin à nos existences alors s'il faut que nous mettions fin à la tienne pour exister, nous n'hésiterons pas.
Ces mots la glacèrent jusqu'au sang. Elle ne se serait jamais crue capable de préméditer une telle chose, mais elle comprenait cette réaction. De leur point de vue, elles estimaient qu'elle avait commis deux meurtres. Elle aurait tellement voulu leur raconter. Cela aurait été tellement plus simple.
— Reprenons. Nous savons que tu as au moins un complice. Nous t'avons entendu lui parler par… cette montre.
Elle lui montra l'objet en question.
Merde. Elle ne savait pas qu'on le lui avait retiré. Elle vit toutefois là une chance : la montre était toujours allumée. Cela signifiait qu'il pouvait toujours la géolocaliser.
Elle fixa l’écran un instant de trop. L’autre Estelle le remarqua aussitôt et éloigna la montre.
Ila baissa les yeux sur ses liens. Elle aurait aimé sentir les autres comme avant, leur faire passer seulement un peu de ce qu’elle savait, assez pour qu’elles n’aient plus peur d’elle. Mais c’était précisément ce qu’elle ne pouvait pas risquer.
— Tu cherches à partir ? demanda la sportive.
— Je cherche à ne pas rester ici.
— Pour recommencer ?
Ila leva la tête. Elle vit sa propre colère sur un visage qui n’était pas tout à fait le sien. Elle comprenait cette colère. Cela ne lui donnait aucun moyen de la faire taire.
— Pour qu’on s’en sorte, dit-elle.
La sportive ne la crut pas. Ila n’avait aucune raison de lui en vouloir.
Elle devait gagner du temps, oui, mais comment ?
CHAPITRE 19
Des drôles de bruits
Des bruits se répondaient à intervalles réguliers. Certains montaient, d’autres descendaient. On aurait pu croire à une petite musique, si l’homme qui les écoutait n’avait pas eu si peur qu’ils changent.
Il portait une barbe longue et drue qui lui cachait une partie du visage. Ses paupières étaient lourdes, ses yeux rougis. Il dormait peu et ne prenait plus le temps de regarder ses vêtements. Ils avaient gardé les plis de toutes les positions dans lesquelles il avait attendu.
Les lieux dans lesquels il évoluait étaient quasiment plongés dans l’obscurité. Seules quelques lumières, blanches et artificielles, émanant ici et là, dévoilaient l’existence d’un appartement qui n’avait pas été entretenu depuis longtemps.
Il n’arrivait plus à joindre sa partenaire. Ils avaient prévu ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait dire, à quel moment revenir. Jusque-là, elle s’y était tenue. Il regarda de nouveau le signal. Il n’avait pas changé.
L’homme glissa une main dans ses cheveux mal entretenus. Jamais il n’était allé aussi loin. Il ne pouvait pas connaître de nouveau l’échec. Si ça devait se reproduire, il devrait alors tout recommencer et cela lui ferait perdre un temps considérable. Or, du temps, il n’en avait plus. Il l’avait déjà calculé.
Il posa une main sur la table. Ses doigts remuaient encore alors qu’il avait cessé de leur demander quoi que ce soit. Il les immobilisa de l’autre main.
Il avait envie de l’appeler par son prénom. De l’entendre lui répondre une fois normalement. Pas pour lui transmettre une nouvelle information, pas pour résoudre quelque chose. Juste l’entendre.
Un bruit aigu le ramena à ce qu’il devait faire. Il leva les yeux et reprit sa place.
Si jamais elle(s) apprenai(en)t la vérité, tout serait alors fini.
Il ne lui restait plus qu’une chose à faire. Et sa partenaire en avait parfaitement conscience.
Il devait agir, et vite.
CHAPITRE 20
D’un calme sauvage
Dans un temps difficile à cerner, il faisait gris. Il suffisait de lever la tête et de regarder par la grande baie vitrée de la grande pièce du grand appartement de la grande tour de la grande ville pour s'en apercevoir. Aucune lumière ne venait traverser la pièce, si bien que tout était triste, tout était fade. Il faisait si mauvais, il faisait si froid.
Le manque de chaleur était tel que même le chauffage, pourtant poussé à son maximum, ne parvenait pas à réchauffer Estelle Zu.
Assise devant le piano, Estelle Zu glissait les doigts sur les touches. Elle était d’un calme sauvage.
Quelque chose venait vers elle. Elle le sentait dans la chambre de son cœur, avec une certitude que ses autres vies n’auraient pas acceptée.
‘ ,
Elle avait su voir les indices sur son chemin.
‘ ‘ , ‘
Elle avait su les interpréter.
‘ , , ‘
Son calme fut d'autant plus effrayant lorsqu'un homme pénétra dans la pièce, une lame dans la main. Elle ne s'arrêta pas de jouer pour autant.
, , ‘ ‘ ‘ ,
Elle ne s'étonna pas quand elle découvrit que cet homme était celui qui avait couché avec elle à plusieurs reprises dans la boutique.
‘ ‘ ‘ , , ‘ ,
Elle l'avait reconnu à son parfum avant même de le voir.
, ‘ ‘ , ,
Ses yeux de ténèbres avaient croisé ses yeux d'océan.
‘
, ‘ ‘ , ‘
Leurs regards échangèrent bien plus de choses que des mots.
‘ , ,
, ‘ ‘ , ‘ ,
Elle aurait souhaité un silence éternel. Mais il fallait parler.
Et il commença.
— Tu n'es pas surprise ? demanda l'homme, d'une voix très douce.
‘ , ,
, ‘ ‘ , ‘ ,
Elle sourit.
— Pas le moindre de ce monde.
‘ , ‘ ,
‘ , , , ‘ ‘ ‘
‘ ,
‘ ‘ ,,, ‘ ‘ ‘ ‘ , ‘
Il fut abasourdi. Il ne s'attendait absolument pas à cette réponse. Lui qui était si prévoyant, qui avait réfléchi à toutes les hypothèses possibles. Comment aurait-elle pu… ? Il s'arrêta soudainement de penser.
Il écoutait la musique. Il la connaissait.
‘ , ‘ ,
‘ , , , ‘ ‘ ‘
‘ ,
‘ ‘ ,,, ‘ ‘ ‘ ‘ , ‘
Il reprit la parole.
— Comment tu peux…
— Savoir ? l'interrompit-elle, sans aucun trouble. Je sais sans le savoir.
Elle soupira.
— Je regarde souvent la ville. Depuis la mort de l'une de nos premières existences, je vois des choses étranges. Des lumières changent de couleur. Des voitures se brouillent. Des bâtiments se tordent. Même des passants disparaissent. C'était tout d'abord subtil… à peine perceptible. Cela durait moins d'une seconde. J'avais cru tout d’abord à de la fatigue, liée au contrecoup du décès d'Estelle Dumet. Mais ces évènements se sont répétés, amplifiés, jusqu'à ce que cela soit même impossible de ne pas les voir. Mais personne d'autre que moi les voit. Pas même mes autres vies. Je ne parviens pas à communiquer avec elles sur cet évènement. Quelque chose me bloque.
Elle continua de pianoter.
', ' , ', ', ,, ''' ' '' '
, , ' ' ' ,
' '' ' , , , , '' ',',', ,,,,, ''' ',
' , ' ,,, '
, ,
— J'ai compris que ces anomalies étaient l'œuvre d'une force extérieure. Ce que je crois voir n'est pas ce que je crois. J'ai compris depuis un moment que nous ne menions pas nos vies… c'est en réalité, toi, qui les mène.
' ,, ' ,
' , , ' , '
' , ' '' , '
,, '
' , ,, '
L'homme fut complètement interdit. Il était même un peu pâle. Il ne savait pas quoi dire.
— J'ai senti que tu ne dormais pas avec moi uniquement pour mon corps. Il y avait une histoire. Je l'ai perçu dans chacun de mes êtres, mais bien plus dans celui-ci. Si tu mets fin à chacune de mes vies, c'est parce que tu tiens à nous…
Elle s’arrêta de jouer.
— … ou devrais-je dire… à moi.
Un silence passa entre eux. Estelle quitta le piano. Des larmes lui venaient, mais ce n’était pas la lame dans la main de l’homme qu’elle regardait. Elle avait achevé son morceau. Il l’avait entendu.
Elle se rapprocha lentement de lui. L'homme allait parler, mais elle lui mit un doigt sur sa bouche.
— Ne dis rien. Je sais que tu ne peux pas. J'ai en moi l'écho de tes tentatives. Je ne dois pas tout savoir. Révéler c'est échouer. Je devine malgré tout ce que tu as fait et ce qu'il te reste à accomplir. Je ne sais pas vraiment qui tu es, mais tout ce que tu fais pour moi montre que tu es… exceptionnel.
Elle le regarda trembler, puis s’approcha et le prit dans ses bras. Elle retrouva la chaleur qu’elle avait connue dans une autre vie, avec ce même corps qui ne portait pourtant pas les mêmes vêtements. Elle ferma les yeux. Pour un instant, elle n’eut plus envie de lui demander une explication.
— Fais ce que tu as à faire… lui murmura-t-elle dans le creux de son oreille.
Elle sentit la lame la transpercer dans sa poitrine.
Au bout de ses doigts vivait un autre monde.
Elle s'effondra.
L'homme, en pleurs, se jeta contre la baie vitrée qui se brisa en morceaux, avant de chuter une nouvelle fois.
CHAPITRE 21
Un étrange rituel
Cela faisait des heures qu’elle(s) n’avaien(t) pas eu de nouvelles d’Estelle Zu, et cela la(les) inquiétait terriblement.
Le lien était encore là. Elles le sentaient à l’endroit où, d’habitude, la pianiste leur répondait. Mais rien ne le parcourait. Elle(s) se tendaient vers Zu, revenaient vers elle(s), recommençaient. Cette absence tenue au bout d’une présence était pire qu’un silence.
Après la deuxième mort de l’une de ses existences, Estelle avait décidé d’employer les grands moyens et de ne plus se cacher face au danger qui la (les) guettai(en)t. Elle voulait montrer à ces inconnus qu’elle étai(en)t une(des) femme(s) forte(s). Qu’ils viennent ! Elle(s) les attendai(en)t.
Elles avaient réuni des faits. Elles avaient cherché les liens entre eux. Pourtant, il restait toujours quelque chose qu’elles savaient sans arriver à le retrouver.
Au fil du temps, elle avait senti, au plus profond de son(ses) être(s), qu’elle avait la possibilité de faire quelque chose d’extraordinaire.
Après la mort de la foraine, un soir tard, elle avait voulu essayer. Elle appelait cela un pouvoir faute de mieux. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi certains gestes lui venaient avec tant de facilité.
Toutes ses elles s’enfermèrent respectivement dans une pièce à l’abri des regards indiscrets. Elle(s) avai(en)t alors senti une certaine réticence d’Estelle Zu à cette expérience, mais sa curiosité avait été plus forte que tout et celle-ci avait finalement fini par accepter. Depuis quand l’une de ses vies pouvait penser différemment de toutes les autres ? Estelle s’en étonnait à peine : tout avait été bouleversé depuis le meurtre de l’écrivaine.
Ce soir-là, donc, chaque Estelle s’isola. Elles s’assurèrent que chaque porte soit fermée à clé, que chaque fenêtre soit cachée par les volets ou les stores. Elles éteignirent également leur téléphone, ainsi que toute lumière. Elle(s) devai(en)t avoir tout, absolument tout, sous contrôle. Rien ni personne ne devait les perturber ou les interrompre.
C’est alors, dans le noir le plus total, dans le silence le plus complet, que commença un étrange rituel. Chaque corps eut les mêmes mouvements au même moment. Elles agirent de concert, ne formant plus qu’une. Elles avaient dans un premier temps les bras en l’air. Il ne passa tout d’abord rien, puis, soudain, une lueur argentée éclaira la paume de leurs douces mains qu’elles posèrent délicatement sur leur ventre. Elles y sentirent quelque chose, comme si elles étaient enceintes. Sauf que ce n’était pas dans leur peau. Ce n’était pas dans leur chair. C’était là et pas là à la fois. Pourtant, ici et quelque part, en elle(s) une force venait de tirer le lien qui les tenait.
Une autre Estelle venait d’apparaître dans un autre monde.
Elle était physiquement forte.
Elle se nommait Estelle Parn.
Une seconde plus tard, chaque Estelle, y compris la nouvelle existence, s’évanouit. Elle(s) ne se rappellera(ont) jamais de ce qui s’était passé. Elle(s) sera(ont) même convaincue(s) que cette nouvelle Estelle était là avec elle(s) depuis le départ. Elle(s) se créera(ont) des souvenirs qui n’en étaient pas.
CHAPITRE 22
Une musique se jouait
Estelle Ila, celle qui était considérée comme une traitresse, était toujours attachée sur la chaise dans la pièce lugubre.
Elle ne saurait dire depuis combien de temps elle était retenue prisonnière, même si le temps était pour elle une notion complètement aberrante. Tout ce qui comptait c’était son temps à lui.
Ila avait faim. Elle avait soif. Elle aurait voulu dormir. Ces besoins lui arrivaient avec une précision presque rassurante. Elle les connaissait et s’étonnait malgré tout de les sentir. C’était si bien fait. Elle eut un rire bref.
Son autre elle, celle qui l'avait attachée, qui ne l’avait pas quittée d’un œil, s’énerva :
— Qu’est-ce qui te fait rire comme ça ?!
— Tout ça est complètement absurde, lança-t-elle d’un sourire moqueur.
— Ça fait des heures que tu dis ça ! répondit-elle, excédée. Comment tu peux encore sourire après tout ce que tu nous as fait et… ha !
Elle ne put terminer sa phrase : elle se roula subitement par terre, les mains sur le ventre, en se tordant dans une douleur mentale. Elle sentit la corde la reliant à Estelle Zu se rompre brutalement. Au même moment, toutes les autres Estelle vécurent elles aussi leur troisième propulsion. Au fond d’elle(s), une musique se jouait. Du piano.
La femme musclée entendit soudainement une voix. Ce n’était pas la sienne… enfin, ce n'était son autre elle, celle qui était sur la chaise. C'était une voix d'homme et elle venait de la pièce.
— Je suis désolé.
Elle(s) le reconnut(rent). C’était celui qui avait une liaison avec sa vie de vendeuse de flacons.
— Toi… ? lança l'athlète.
— Moi, répondit-il simplement.
Elle n’arrivait pas à se relever. La souffrance était insupportable. Elle(s) ne comprenai(en)t pas. Comment a-t-il pu arriver jusqu’ici ? Il ne venait pas de la porte, celle-ci était encore fermée ! Il était apparu comme… par magie !
Elle se tourna avec tous les efforts des mondes sur le côté et vit que l’homme était tout près d’elle. Même dans de pareilles circonstances, elle ne put s’empêcher de ressentir de l'attraction pour lui. Son regard ténébreux montrait une grande tristesse. Celui-ci reprit la parole :
— Et je suis aussi désolé pour ça.
Il présenta devant elle un revolver et, pour ne pas faire durer une seconde de plus ce moment, qui était pour lui un véritable supplice, lui tira une balle dans la tête.
*
La porte s’ouvrit sur les quatre autres Estelle. Elles venaient de traverser des lieux qui, un instant plus tôt, ne donnaient pas sur le même couloir. Aucune n’avait eu le temps de s’en étonner. Elles virent le corps de Parn, l’homme, la chaise. La quatrième propulsion les prit avant qu’elles puissent avancer.
La doctoresse se mit à genoux, pliée en deux, comme si elle venait de se prendre un poing dans l'estomac.
L'avocate tomba violemment en arrière, comme si elle venait de se faire percuter par l'avant.
La comédienne se fracassa au sol, inconsciente.
Seule la marchande était restée debout et sentait simplement son cœur s’accélérer davantage.
Estelle ne comprenait pas.
Comment pouvai(en)t-elle(s) réagir différemment après la perte d’une vie ? Et pourquoi une de ses existences supportait les propulsions mieux que les autres ? Sans y penser plus longtemps, Elle(s) décida(èrent) d'agir.
Elle pointa(èrent) une arme sur l’homme à travers la seule Estelle qui était encore debout : la marchande.
L’homme à la peau mate gratta nerveusement ses cheveux noirs mi-longs. Physiquement, il ne présentait aucune fatigue mais il semblait au fond de lui épuisé.
— Non, s’il te plait, ne me tue pas Estelle.
La vendeuse ne put s’empêcher de rire jaune.
— Ha oui ? Cela ne me semble pas très équitable, lança-t-elle en montrant son cadavre au sol.
Elle tremblait, mais sa volonté était certaine : elle allait tuer cet homme. Dire qu'il avait couché avec elle à plusieurs reprises !
La femme qui était ligotée intervint :
— Je sais que c’est très compliqué à comprendre…
— À qui le dis-tu ! l’interrompit-elle dans tous ses états.
L'autre Estelle continua malgré tout :
— … mais tout ce qu’il fait, c’est pour toi.
Elle(s) resta(èrent) interloquée(s). La ligotée profita de ce silence :
— Il ne le fait pas par gaieté de cœur, dit-elle.
Estelle les regardait comme s’ils étaient des fous bons à être enfermés à l’asile jusqu'à la fin de leurs jours.
— Vous êtes des malades ! cria-t-elle. C’est justement ça qui est absurde ! Il nous rendrait service en me baisant puis en nous tuant les unes après les autres ?!
Elle s’emporta de plus en plus. Son visage était rouge.
— Adieu ! hurla-t-elle.
D’un coup, Estelle Fritz se leva. Elle avait fait semblant de s’évanouir, bien que ce fut très difficile pour elle de dissimuler sa douleur. La doctoresse et l’avocate, quant à elles, étaient encore incapables de réagir. La comédienne tenait elle aussi un pistolet. Elle le pointa sur la tête de l’homme. Elle(s) voulai(en)t le tuer toutes les deux en même temps.
— Attention Anthony ! avertit la prisonnière.
Une première balle siffla au-dessus de sa tête tandis qu'une deuxième le toucha dans son épaule droite. En tant que gaucher, cela ne l'empêcha pas de tirer à son tour sur celle qui était la plus proche d’elle, mais pas sur la Estelle que l'on aurait pu croire. Un filet de sang coula de la tête de la prisonnière qui ne bougeait plus de la chaise. Elle était morte.
Les autres Estelle, stupéfaites, hurlèrent de nouveau, complètement en proie à leur souffrance psychique. La vendeuse, bien que debout, était sous le choc émotionnel et était comme paralysée.
Anthony en profita pour tirer rapidement à nouveau, cette fois dans le crâne de la comédienne. Celle-ci s’effondra.
Elle(s) n’étai(en)t plus que trois.
L’enchaînement des propulsions était insupportable. Une véritable torture. Jamais de toute(s) sa(ses) vie(s) elle(s) n’avai(en)t ressenti une telle déchirure.
Alors qu'elle(s) pensèrent que la vendeuse serait la prochaine cible, l’homme visa contre toute attente l’avocate d’un geste précis. On entendit un nouveau coup de feu. Estelle Vanniere s'écroula.
Elle(s) n’étai(en)t plus que deux.
Leur bourreau se tourna ensuite vers la doctoresse.
— Je… je t’en supplie, lança cette dernière, au sol, complètement livide.
Il ne l’écouta pas et, dans une détermination impressionnante, appuya sur la détente.
Estelle Lanie succomba d’une balle dans le cœur.
Estelle, la marchande, celle qui n’avait jamais eu de nom de famille, était désormais toute seule.
Elle n’était désormais plus qu’une.
CHAPITRE 23
Seule au(x) monde(s)
Estelle ne sentit plus ses émotions de la même façon. Elles étaient encore là, trop nombreuses, mais elles lui arrivaient de loin. Elle regardait devant elle avec une précision effrayante.
Une brume s’était posée entre elle et ce qui se passait. Elle reconnaissait les corps, savait ce qu’ils représentaient, et ne parvenait pourtant plus à les rejoindre. Elle se voyait tenir une arme. Sa main ne tremblait plus.
Dans un automatisme des plus étonnants, elle regarda un par un les corps inertes de la pièce comme si ce n’était pas les siens. Comme si les femmes qui ne bougeaient plus étaient de parfaites inconnues.
Pourtant, par terre, c’était bien elle(s). Sur la chaise aussi. Ses visages, identiques au sien, semblaient dormir. Sauf que la vie les avait définitivement quittées et qu’elle n’animait plus que cette existence. La dernière.
Estelle était désormais seule au(x) monde(s).
Après un temps infiniment long et court, dans un comportement indéchiffrable, elle fixa l’homme. Ce dernier ne l’avait pas quitté des yeux et se tenait toujours debout malgré sa blessure. Il ne tentait même pas d’arrêter le sang qui coulait de son épaule. Il semblait n’accorder aucune attention à son état physique.
Estelle n’avait pas bougé depuis le dernier échange de tirs. Elle tenait toujours l’arme en direction de l’homme. Sa main ne tremblait plus.
Les mots sortirent tous seuls de sa bouche :
— Estelle Zu, celle qui jouait de la musique, une. Estelle Parn, celle qui voulait montrer qu’elle était une femme forte, deux. Estelle Ila, celle qui nous avait trahis, qui avait réussi à se détacher de nous et devenir ton alliée, trois. Estelle Fritz, celle qui jouait au théâtre, quatre. Estelle Vanniere, celle qui plaidait au tribunal, cinq. Estelle Lanie, celle qui prenait soin des autres, six.
Ses phrases étaient courtes, lentes.
— Six vies. Tu viens de m’enlever six vies.
Elle marqua un silence puis reprit.
— Il me reste celle-ci.
L’homme regarda l’arme dans sa main, puis celle qu’elle tenait encore. Il posa lentement son revolver à terre. Des larmes coulaient jusque dans sa barbe.
— Tu as toujours été une femme très intelligente, lança-t-il. Même dans un moment comme celui-là.
Il leva doucement son bras valide en l’air pour lui montrer qu’il ne pouvait plus rien faire contre elle.
— Si tu me tues maintenant, tout ce que j’aurais fait jusqu’ici n’aura servi à rien. Tu seras alors perdue à jamais et tu ne pourras plus jamais revenir.
Les cadavres.
Le sang.
La mort.
Un coup de feu.
L’homme tomba à genoux et laissa échapper des râles de douleur.
Estelle venait de tirer dans son ventre.
L’homme arriva malgré tout à lui parler.
— Tu… tu dois me croire. Tout ce que tu vois… est trompeur. Je ne tue pas… je t’aide.
Estelle eut un sourire froid à sa dernière phrase.
— Très bien. Aide-moi. Pourquoi tu nous fais ça ?
L’homme grimaça.
— Je… je ne peux pas te le dire.
— Dommage, répondit-elle en visant sa tête avec le pistolet.
Alors qu’elle était sur le point de tirer, d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, il reprit la parole :
— Très bien… je vais tout te dévoiler. Ça ne va pas marcher, mais… tant pis. J’en ai marre… Je… je suis fatigué.
Il eut d’énormes sanglots, mais parvint au bout d’une minute à les calmer.
— Je… je n’ai plus beaucoup de temps. Et toi non plus. Alors… écoute-moi.
Il reprit difficilement sa respiration.
— Tu t’appelles Estelle Amay. Tu es une grande scientifique française. Tu as publié de nombreux articles scientifiques. Nous nous sommes rencontrés à la fac. Nous… nous sommes tombés amoureux et vivons ensemble depuis plusieurs années.
La femme le laissa raconter sa folie sans montrer de réaction.
— Tu as toujours été persuadée de l’existence de mondes parallèles au nôtre. Tu en es tellement convaincue que même moi je t’ai cru et t’ai suivi dans cette voie.
Il cracha du sang puis continua.
— Quand… quand tu étais petite, ton grand frère avait été agressé et s’était retrouvé dans le coma. Un soir, alors que tu étais dans sa chambre d’hôpital, et que ton frère était depuis des semaines toujours inconscient dans le lit, ta mère t’avait laissée seule pour aller vous chercher à manger. Tu t’étais peu après endormie. Soudain, tu as entendu le cardiogramme faire plus de bruits que d’habitude. Ça t’a réveillé.
Il grimaça. Il avait vraiment mal.
— Tu t’étais retournée et… tu l’as vu ! Oui… tu as vu ton frère à l’autre bout de la chambre alors qu’il était toujours allongé dans le lit ! C’était son fantôme ! Il courait vers toi, mais il était repoussé par une force ! À peine tu l’avais vu qu’il avait déjà disparu !
Il toussa salement. Il respirait de plus en plus difficilement.
— Ça… ça aurait pu être un simple rêve d’enfant… sauf qu’il avait laissé tomber quelque chose par terre… un carnet.
Un carnet.
Elle avait écouté le reste comme on écoute un homme qui cherche à gagner quelques secondes. Ce mot-là resta. Il n’entrait pas dans la même case que les autres.
Elle sentit sous ses doigts une couverture qu’elle ne touchait pas. Un coin de page, une épaisseur de papier. Elle voulut chasser l’image. L’homme avait déjà repris.
Estelle ne fut jamais aussi attentive de toutes ses vies qu’à ce moment-là.
— Tu as toujours caché ce que tu as vu à ta mère… et à tous les autres… sauf à moi. C’est ton plus grand secret. Tu savais qu’on ne t’aurait pas cru. Même avec le carnet. Pourtant… il est la preuve que ton frère essayait de revenir. De se réveiller. Car ce carnet contenait ses notes ! Tu comprends ? Il écrivait dedans ses aventures ! Et, en le lisant, tu as découvert qu’il était égaré dans des mondes différents et inconnus du nôtre !
Soudain, il vomit une flaque de sang. Ce qui ne l’empêcha pas de reprendre.
— Alors pendant des années tu as travaillé très dur pour devenir celle que tu es aujourd’hui. Pour… pour le retrouver.
Il était de plus en plus blanc.
— Ensemble, nous avons longuement étudié et avons fini par concevoir une machine. Ça devait te permettre de voyager dans des mondes parallèles pour partir à sa recherche… mais ça n’a pas marché comme prévu. Tu t’es retrouvée dans un sommeil profond… je n’arrivais plus à te réveiller. J’ai alors vu à travers la machine que tu étais bloquée dans des versions virtuelles de notre ville. Que tu avais perdu la mémoire. Que chacun de tes traits, les plus forts de ta personnalité, s’étaient divisés et retrouvés dans chacune de ces versions.
Il tentait de parler le plus rapidement possible car il n’en avait plus pour longtemps.
— Tu n’as jamais eu de pouvoirs. Tu n’as jamais été plusieurs Estelle. Tu… tu as toujours été comme tout le monde… tu n’as toujours eu qu’une seule vie. J’ai réussi à me connecter à la machine et venir dans ces mondes. Je t’ai dit à de nombreuses reprises de ce qu’il se passait réellement, mais tu ne m’as jamais cru. La machine t’avait inventé de fabuleuses vies, et, chaque fois que je venais te raconter la réalité, tout plantait et recommençait à zéro. Je désespérais. Plus je me connectais et plus la machine menaçait de s’éteindre. Et ça signifiait que je risquais de te perdre car il fallait que tu te réveilles avant… mais un jour, j’ai réussi à convaincre l’une de tes existences. Ton toi vétérinaire : Estelle Ila. Peut-être qu’elle était celle qui avait le plus conscience des anomalies ? Quoi qu’il en soit, elle se détacha des autres Estelle et tu l’as alors oublié. C’est ainsi qu’elle est devenue mon alliée.
Il toussa longtemps. Estelle crut qu’il ne pourrait plus parler. Il chercha pourtant de l’air, en trouva assez pour quelques mots supplémentaires et continua.
— J’avais compris que te raisonner n’allait plus marcher… il restait peu de temps. Alors il me fallait effacer l’une après l’autre tes copies. Dans l’ordre de leur apparition. Car oui, au début, tu étais seule. Puis deux. Puis trois. Quatre, cinq… et plus tu te divisais, et plus tu te perdais, et plus tu te persuadais que tes vies existaient. Il te fallait redevenir unique, puis disparaître du virtuel. Tu l’as compris : tu es la première version… l’originale. Si j’ai fait tout ça, c’est pour que tu te réveilles.
Son corps tomba sur le côté.
Sa voix devint très faible.
— C’était ma dernière apparition… la machine va s’éteindre…
Ses yeux noirs s’éteignirent doucement sur elle.
— Je t’aime, Estelle…
Puis il ne bougea plus.
Cette façon de prononcer son prénom. Elle l’avait entendue tant de fois sans jamais avoir eu besoin de se la rappeler.
Des images revinrent. Elle ne les chercha pas. Elle ne sut même pas dans laquelle de ses vies elles auraient dû se placer.
Elle était sur les bancs de la faculté. Anthony tournait la tête vers elle et souriait.
Elle était dans ses bras. Il lui parlait tout près du visage. Elle connaissait la suite de sa phrase avant qu’il la termine.
Elle travaillait près de lui, la nuit. Ils avaient trop de feuilles, trop peu de place et cette machine qui occupait toujours davantage la pièce.
Elle s’observa se brancher sur leur projet fini. Lancer le logiciel depuis l’écran.
Elle se rappela aussi de ce qui ne servait à rien dans une démonstration : une tasse oubliée, une plaisanterie qu’elle avait mal prise parce qu’elle était fatiguée, sa main à lui posée sur son épaule lorsqu’elle s’était endormie devant un écran.
Ces choses n’expliquaient pas une machine. Elles lui rendaient pourtant Anthony plus sûrement que tout ce qu’il venait de dire.
Elle voulut lui répondre. Elle aurait voulu lui demander pardon et lui reprocher tout cela dans le même souffle. Le mot resta coincé. Elle regarda la place qu’il avait laissée dans la pièce.
Il s’agissait des morceaux de sa vie.
La seule, la vraie.
Estelle, subitement, prit le pistolet et tira.
Elle recula.
Elle avait retourné le revolver contre elle. Contre sa poitrine.
L’arme glissa de sa main.
Elle jeta son dernier instant de vie dans les yeux d’Anthony.
Était-il au moins encore là ?
Elle tomba par terre et expira son dernier souffle.
CHAPITRE 24
Dans une chambre
Dans une chambre, le Soleil était entré par la fenêtre grande ouverte. Il baignait les draps de lumière et de chaleur.
Il y avait, dans cette chambre, une belle et grande femme allongée dans un immense lit qui se voulait moelleux.
Ses cheveux longs clairs, soignés et bien entretenus, lui tombaient à moitié sur son visage.
Elle portait sa robe préférée. On l’avait repassée.
Sa peau sentait bon le savon.
Elle revenait d’ailleurs. Sa beauté ne put dissimuler la grande fatigue sous ses yeux.
On avait pris soin d’elle, puis on l’avait portée jusqu’ici.
Elle sentit une main dans la sienne.
Celle d’un homme.
Celle d’Anthony.
Son regard de mer se jeta dans son regard de nuit.
Il avait la barbe longue, drue et épaisse, le visage pâle et exténué, les vêtements froissés et poussiéreux, mais il était heureux.
Dans un sourire, il se pencha et embrassa sa femme, unique au monde.