
À propos de cette version
J’ai écrit l’intégralité de cette histoire avant d’entreprendre cette nouvelle version. Son univers, ses personnages, son intrigue et sa première rédaction sont le fruit d’un long travail personnel, auquel j’ai consacré de nombreuses heures.
Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle, j’ai choisi de revenir sur ce manuscrit pour en proposer une deuxième version. Je les ai utilisés pour m’aider à examiner la structure, retravailler certaines formulations, développer des passages et améliorer la lisibilité, avec le souci de rester fidèle à ma narration.
Cette version part donc d’une histoire que j’avais déjà écrite de bout en bout. L’aide de l’IA intervient dans sa reprise et son amélioration, au service de ce que j’avais créé : préserver ma voix, mes personnages et l’intention du récit reste au cœur de cette démarche.
À cette corde en rêves solides
qui nous lie, que l’on attache
au bord des mondes.
D’habitude, les Nuits étaient attirantes. Elles avaient ce je-ne-sais-quoi que l’on ne retrouvait pas ailleurs. Une magie venue du fond des âges, peut-être. Quelque chose qui vous faisait lever la tête alors que vous auriez dû, depuis longtemps, fermer les yeux.
Elles le chantonnaient doucement avant que les jours ne les chassent de leur lumière aveuglante. Leurs notes échappaient au plus grand nombre des vivants. Certains, pourtant, les entendaient très bien. Ils s’arrêtaient pour écouter, se disaient qu’ils ne resteraient qu’un instant, et se retrouvaient ensorcelés avant même d’avoir songé à partir.
Ce n’était pas pour rien que les Pierrots, les poètes et les chats noirs se recueillaient auprès d’elles. Une force inexplicable les poussait vers ces étranges créatures réveillées entre crépuscules et aubes. Ils sacrifiaient leur sommeil pour se lover contre leurs seins d’étoiles. Alors, sous leur envoûtement, ils sortaient ce qu’ils avaient de plus caché dans la chambre de leur cœur. Les Nuits ne répondaient jamais rien. Elles se souvenaient de tout.
Pourquoi se donnaient-elles tant de peine ? Personne n’en savait rien. Peut-être soutiraient-elles les secrets pour nourrir leurs étoiles. Peut-être jouaient-elles à celle qui en saurait le plus. Peut-être n’avaient-elles jamais pensé à se poser la question. Elles avaient toujours fait comme ça. Les éternelles ont aussi leurs petites habitudes.
Dans ces moments-là, les âmes des confidents sortaient pour se laisser flotter dans le ciel. Les plus belles Nuits se couvraient ainsi de cœurs-volants.
Pourtant, quelque part, une Nuit ne ressemblait pas aux autres. Il existait toujours dans les familles un membre différent ; les Nuits n’échappaient pas à la règle.
Celle-ci ne voulait surtout pas de contact avec l’individu assis sous son manteau noir. Qu’il puisse la voir était déjà un trop beau cadeau offert à un étranger. Elle qui, depuis toujours, préférait être toute seule !
Pourquoi se serait-elle abaissée à recevoir des mortels, elle qui était éternelle ? Pour les entendre se plaindre, pleurer, s’émerveiller de tout et de n’importe quoi ?! Elle se dispensait volontiers de ce passe-temps. Qu’ils aillent donc raconter leur vie à ses sœurs. Elles adoraient ça.
Cette Nuit-là était sans étoiles et toute froide. Et comme sa froideur ne suffisait pas à chasser l’intrus, elle employa sa magie à autre chose qu’à chanter : elle enfanta de véritables morceaux d’obscurité.
Ils n’étaient pas connus pour être des lumières, mais ils avaient le mérite de savoir quoi faire à peine nés : débarrasser leur mère de celui qui venait d’ailleurs.
Du moins, c’était ce que pensait Vivien. Assis en tailleur près d’un grand feu, il les avait vus descendre peu après son arrivée. Ils s’étaient laissés tomber comme des gouttes de goudron, aplatis en flaques, puis redressés en taches sombres.
Ils n’avaient pas de corps. Vivien sut pourtant qu’ils pouvaient le saisir. Il le sentit à cet endroit du ventre qui reconnaissait le danger avant que sa tête trouve une explication.
Les flammes les faisaient tantôt grands, tantôt petits. Ils s’étiraient, rétrécissaient, se rallongeaient sans cesse. On aurait dit qu’ils dansaient autour de lui pour un sacrifice dont il n’avait aucune envie d’être l’invité principal.
Ils l’avaient encerclé, mais restaient à distance du feu. Peut-être craignaient-ils sa lumière. Cela aurait été logique, puisqu’ils ressemblaient à des ombres. Vivien se méfiait désormais des choses logiques. Il se contenta de constater qu’ils n’approchaient pas davantage. Pour le moment, cela lui suffisait.
Ne pouvant s’éloigner, il chercha de quoi moins penser à ce qui l’entourait. Il ouvrit son petit sac de cuir marron, abîmé par les voyages, et en sortit un grand carnet noir qui avait lui aussi bien vécu.
Des gribouillis en remplissaient les pages pliées-déchirées. Des mots étaient jetés ici et là, entre des traits qui devaient rappeler un endroit ou un visage. Pour un autre, cela n’aurait rien raconté. Vivien, lui, s’y attardait comme on se penche à une fenêtre. Il trouva une page vierge, prit son crayon longuement mâchouillé, puis inspira.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Ses doigts s’agitèrent, hésitèrent, se posèrent enfin sur le papier. De lui, il avait choisi l’image qu’il aimait le plus : son corps nu dans la baignoire, sa forêt sauvage à demi couverte de savon, les jambes allongées dans l’eau chaude. Il y avait eu cette buée sur la fenêtre. Cette odeur. Vivien la retrouva presque.
Les lignes venaient. Les courbes aussi. Son contour se formait, se déformait, le reformait. Le crayon s’attarda sur ses yeux. Vivien insista. Il voulait qu’il le voie.
Il tremblait trop. Par trois fois, il dut s’arrêter et attendre que sa main lui obéisse. Puis il fit apparaître les grandes mains de l’autre. Il voulut les prendre dans les siennes, si petites à côté. Se rappelant que ce n’était pas possible, il poursuivit avec les jambes puissantes et les pieds délicats.
Le visage fut le plus long à revenir. Quand il surgit enfin, avec sa précision de souvenir aimé, Vivien eut un mouvement de recul.
Le petit front, les sourcils épais, le nez large. Il n’avait pas besoin d’ajouter le rose des joues ni le châtain des longs cheveux ondulés : il les voyait déjà.
Mais il eut beau retrouver le vert de ses yeux, ce n’était pas son regard. Pas celui qu’il attendait. Alors il déchira la page en plusieurs petits bouts de lui. Il les regarda s’éparpiller et sentit quelques larmes couler dans sa barbe négligée.
Sur ses épaules reposait une cape. Elle lui couvrait tout le dos et, jusqu’à cet instant, elle n’avait pas bougé. Un de ses pans se souleva sans qu’aucun vent l’y invite. Puis elle parla.
— Ce serait le bon moment d’écrire.
Vivien entendit la phrase dans sa tête. Il avait presque oublié qu’elle pouvait lui parler, tant elle était restée silencieuse depuis leur arrivée. Ce n’était pourtant pas son genre.
— Écrire quoi ? lui demanda-t-il en s’essuyant les yeux.
— Ce que nous avons vécu.
— Mais pour quelle raison ? s’étonna-t-il.
— Pour faire quelque chose plutôt que rien, répondit son interlocutrice.
Il regarda les morceaux de papier près du feu. Écrire n’était peut-être pas une si mauvaise idée. Elle avait déjà eu celle d’allumer un feu en arrivant, et sans elle il ne serait plus de ces mondes depuis longtemps. Si elle lui demandait d’écrire alors que les Silhouettes — c’était le nom qu’il leur avait donné — le cernaient, elle devait avoir une raison. Encore fallait-il qu’il sache comment s’y prendre.
— Je ne me souviens pas de tout… dit-il en fronçant des sourcils. J’ai peur d’oublier… de ne pas dire les choses dans le bon ordre… de me perdre… et puis… je ne sais pas écrire… je sais juste dessiner.
La Cape — puisque ces misérables ombres avaient droit à un nom, elle encore plus — fit claquer un pan assez près de ses oreilles pour qu’elles sifflent.
— Ne te cache pas derrière les excuses ! le réprimanda-t-elle. Qu’importe que tu ne saches pas écrire ? Que le début ne soit pas le début ? Le plus important est d’en arriver à la bonne fin ! Présente les choses comme elles te viennent.
Sa voix devint plus douce.
— Tu n’as pas besoin de tout détailler… ajouta-t-elle, seulement de tout ressentir. Alors, dis-moi, qu’est-ce qui te vient, là, maintenant ?
Vivien fit la grimace. Il y avait trop de choses. Elles se poussaient, se recouvraient, revenaient se placer devant les autres. Puis une image resta.
— La Colline… murmura-t-il.
La Cape fut satisfaite de sa réponse.
— Ah oui ! s’exclama-t-elle. C’était quelque chose ! Parfait, commence donc par-là !
Il tint alors plus fermement le crayon entre ses doigts, ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir devant une nouvelle page blanche.
L’instant d’après, il y était.
CHAPITRE 1
La Colline
La poussière dansait dans mes cheveux, se collait sous mes paupières. J’en avais jusque dans la bouche. À ma façon de cracher le peu d’air que j’osais prendre, j’en soupçonnais même un poumon ou deux d’avoir accepté d’en loger.
La Cape avait déployé ses étoffes tout le long de mon corps. Elle les épaississait pour me protéger de la tempête levée après mon apparition. Malgré ses efforts, le vent me fouettait le visage. Je sentais ma peau s’ouvrir par petits endroits.
J’avançais à l’aveugle. Mes mains cherchaient où s’appuyer et ne rencontraient que la poussière. Je ne savais pas où j’étais. Je savais seulement que ça montait, et que la pente avait une sacrée envie de me renvoyer en bas.
Je ne voyais rien, mais j’entendais trop. Le vent cognait contre mes tympans, résonnait dans ma tête. J’aurais voulu me boucher les oreilles. Mes mains étaient trop occupées à chercher de quoi me tenir en vie.
Chaque pas me semblait dérisoire. J’étais sans cesse rejeté en arrière, comme si je ne pesais rien. Je résistais de mon mieux mais le souffle se répercutait dans tout mon corps. La vibration traversait mes bras jusque dans ma poitrine, ma mâchoire et mes dents. J’avais le goût du sang sur ma langue.
Mes os tremblaient les uns contre les autres. Je me sentais tendu par la douleur. J’étais convaincu que mon corps allait se décomposer, se désintégrer, finir lui aussi en poussière.
Mais alors que j’allais m’écrouler, mes doigts touchèrent quelque chose de solide. C’était grand et lisse. Sa composition me rappela celle d’une grosse et grande pierre. Je m'y accrochai en espérant que sa masse inerte me protégerait des assauts du vent.
Puis je ressentis quelque chose de puissant, d’incontrôlable. Je ne pus m’empêcher de pleurer. J’étais saisi de violents sanglots impossibles à contenir. Un sentiment inqualifiable était entré en moi. Ce n’était pas de la tristesse. C’était bien plus fort. Cela se déversait en moi comme une cascade.
— Hey, tu te sens bien ? me demanda la Cape.
Je ne l’entendis pas. Le vent avait emporté tous ses mots. Mes maux, eux, étaient bien là. Ils s’ancraient plus loin dans mon âme, comme des poids me coulant un peu plus dans une eau profonde invisible.
Je me noyais à l’air libre.
La Cape chercha à comprendre ce qui m’arrivait puis, d’un coup, sut la raison de mon comportement :
— C'est le rocher ! me lança-t-elle.
— Hein… quoi ? arrivai-je à cracher, confus.
— Ne le touche plus ! hurla-t-elle. Décroche-toi de là !
Dans un effort monumental, long et atroce, je parvins à me remettre debout et à m'éloigner du bloc. Je n'avais pas fermé les yeux mais j’avais l'impression de les ouvrir pour la première fois depuis longtemps. Aussitôt, mes pensées les plus sombres s’envolèrent, comme si j'avais cauchemardé en plein éveil.
La tempête se calma aussitôt. Dans un geste de survie, j’inspirai l’air comme un assoiffé perdu dans le désert boirait de l’eau en trouvant une oasis. La poussière s’estompa petit à petit jusqu’à faire apparaître deux grands soleils dans un ciel magnifiquement bleu.
Je repris conscience de mon corps : mon cœur battait à la chamade, mes jambes tremblaient, mon ventre me faisait mal… mais j’étais vivant.
Je m’assis. J’attendis que mon cœur cesse de courir alors que je ne bougeais plus. La Cape resta contre moi. Je n’aurais su dire combien de temps il me fallut avant de pouvoir regarder autre chose que mes mains.
En me redressant doucement, je découvris une colline recouverte de fleurs à en couper le souffle. Bien sûr, elles ne ressemblaient à aucune de celles que j’ai pu connaître sur Terre.
Elles ressemblaient vaguement à des lotus sauf que celles-ci avaient une forme improbable. Elles étaient triangulaires, et pas seulement leurs pétales, leurs racines aussi. Surtout, elles étaient, à ma plus grande surprise, en excellent état. La tempête n'en avait pas abîmé une seule.
Je me regardai : j’étais écorché de partout. Les coupures n’étaient pas profondes, mais nombreuses. La Cape avait fait ce qu’elle pouvait ; le vent avait tout de même trouvé ma peau. Comment ces fleurs, qui semblaient bien plus fragiles que moi, étaient-elles restées intactes ?
Tout à coup, je fus saisi par leur couleur : elles étaient rouges.
Rouge sang.
Je regardai alors mes mains : elles étaient abîmées et encore toutes chaudes. Pris dans ma détresse, je n’avais pas réalisé que mes paumes étaient endolories.
L’horreur me saisit.
C’était ce rocher ! Dès que je l’avais touché, il m’avait rendu fou de désespoir. Je ne pouvais plus bouger tant que j’avais mes mains agrippées sur lui.
La pierre avait pris mon sang pour les fleurs qui poussaient à mes pieds.
Elles étaient d’une beauté surnaturelle.
Je ne voulus pas rester plus longtemps dans cette zone mortelle. Je m’enroulai dans les tissus, que je bénis une fois de plus, prononçai la formule du départ puis disparus aussitôt ailleurs.
Lorsqu’/ il revint à lui, il s’aperçut que la mine du crayon s’était cassée depuis longtemps… cela n’avait pourtant pas empêché les mots de s’étaler sur les pages de son carnet. Il lui semblait même que celui-ci était plus volumineux qu’avant.
Il regarda le bout de ses doigts. Ils n’étaient pas coupés. Il les frotta pourtant les uns contre les autres jusqu’à sentir sa peau chauffer.
La Colline restait là, dans sa main, alors qu’il n’y avait devant lui que le carnet.
Il chercha autour du feu un autre endroit où poser le regard. Les Silhouettes attendaient. L’une se pencha avec lui lorsqu’il bougea la tête. Il revint aux pages.
Il voulut les lire de nouveau mais quelque chose l’en empêcha. Plus précisément, il pouvait bien les lire mais il ne parvenait pas à comprendre leur sens. Quelque chose dans son esprit le refusait.
La Cape devait sans doute savoir de quoi il en retournait. Elle lui disait à chaque fois qu’il devait connaître les choses mais toujours à petite dose. Il réfléchit. Elle avait indiqué qu’il lui suffisait de ressentir les choses, et c’était bien ce qu’il s’était passé : il n’avait pas fait que de se souvenir de la tempête sur la Colline, de son vent et de son rocher. Il avait bel et bien enduré de nouveau le piège que lui avaient tendu les fleurs, bel et bien resubi cet étrange désespoir avant de s’en libérer. Tout cela, il l’avait revécu mais comme si c’en avait été la toute première fois. L’expérience en avait été particulièrement éprouvante.
Il angoissa : cela signifiait-il qu’il devait revivre ses aventures ?
— Est-ce que je dois vraiment continuer à faire ça ? demanda le jeune écrivain à la Cape en lui présentant son carnet, ce qui était assez étrange puisqu’elle n’avait pas d’yeux.
— Oui, tu le dois ! répondit-elle aussitôt avec fermeté.
— Tu es sûre, continua-t-il. Je n’ai pas fait qu’écrire et tu le sais. Je me suis bien retrouvé sur la Colline. Si je continue comme ça, cela signifie que je vais devoir revivre les choses ! Je ne veux pas ! Je ne peux pas !
La Cape remua un de ses pans, mécontente.
— Ce n’est pas une histoire ! fit-elle d’un ton sec. Tu n’écris pas pour raconter tes voyages ! Tu as bien vu que la Nuit qui nous entoure n’est pas notre amie. Il te faut écrire pour lui échapper.
— Échapper à la Nuit ? répéta-t-il, perplexe.
— Oui. Nous en avons eu des ennemis mais celle-là est redoutable. Regarde ce qu’elle nous a envoyé…
Il observa d’un œil inquiet les Silhouettes qui se tenaient à l’écart du feu. Vivien se doutait bien qu’elle ne lui avait pas demandé d’écrire uniquement pour passer le temps.
— Allez, continue ! reprit-elle. Le temps presse.
— Je reprends où ?
— Mais où tu veux ! s’exclama-t-elle. Qu’est-ce que tu as en toi, là, maintenant ?!
Il se massa le front. Tout était si confus… mais, de nouveau, un moment précis lui revint, insistant. Il sentit qu’il devait l’exprimer. Il retourna sur son carnet mais sans son crayon. Il savait que les pages allaient se remplir toutes seules. Il se sentit partir…
CHAPITRE 2
La Couleur
La pluie tombait doucement. Elle aurait pu ressembler à de la neige si les gouttes, au lieu de fondre sur ma peau, ne l’avaient pas chauffée.
Les premières brûlures étaient petites. Je n’attendis pas de savoir ce qu’elles deviendraient. Je m’enveloppai dans la Cape, qui se transforma en un imperméable vert. À l’intérieur, j’étais au sec. Enfin, à l’abri. Je ne savais plus très bien comment parler d’une pluie qui ne mouillait pas.
Je marchais depuis maintenant un bon moment, dans un décor digne d'un des meilleurs films de science-fiction, lorsque je vis une silhouette s'animer dans le lointain. Celle-ci se tordait dans tous les sens, dans des positions impossibles à reproduire pour un être humain. Mais j'étais loin de ma planète qui me manquait tant et, cette vie qui gesticulait étrangement, qui se rapprochait de moi, ne pouvait pas être de la même espèce que la mienne.
Je m’étais arrêté pour la regarder. Rencontrer un être vivant restait assez rare pour me placer entre la fascination et l’envie de déguerpir.
En alerte, j’allais prononcer les mots pour m’enfuir quand, brusquement, la créature disparut en fumée pour réapparaître aussitôt en face de moi.
Un cri d'horreur sortit de mes poumons.
— N'ayez pas peur !
Les mots venaient de sortir d’une silhouette sans contours, sans limites. Une masse flottante, dépourvue de membres, de visage, de toute forme reconnaissable, venait de me parler. Elle se déplaçait dans une grâce silencieuse, comme si elle se déplaçait sur des roulettes.
Ce qui attira surtout mon attention c’était sa tache blanche ovale. Elle flottait au centre de cette masse obscure, comme un œil ouvert. La tache était d’une blancheur immaculée. J’étais saisi par son contraste avec le noir profond qui l’entourait.
— Je ne vous veux aucun mal ! continua-t-elle d’une voix qui ressemblait à celle d’un oiseau écorché.
Remarquant que j'avais protégé instinctivement mon visage avec mes bras, et que la Cape, de son côté, avait sorti de ses tissus des épines pointues de part et d’autre telle une rose, mais verte, je les baissai prudemment.
— Qui… qui êtes-vous ? demandais-je, peu rassuré.
La masse noire, qui n’avait pourtant pas de bouche, continua de parler :
— Comment se fait-il que nous nous comprenions ? demanda-t-elle en ignorant complètement ma question.
— C'est… c’est une longue histoire, répondis-je avec effort en continuant de la dévisager.
J’étais saisi par la peur et j’avais la voix enrouée, cela faisait longtemps que je n’avais pas parlé. Je repris malgré tout la parole :
— Je suis doté… d’un traducteur universel.
J’avais bien entendu menti. Je ne voulais pas lui dévoiler les propriétés extraordinaires de la Cape qui pouvait traduire n’importe quelle langue, de peur que l’extraterrestre ait l’idée de me la voler.
— Mais c’est magnifique ! lança-t-elle, visiblement enjouée. Je me présente : je me nomme Mehlisïâ. Vous êtes sur une planète naine servant de satellite à notre maison mère que l'on nomme ~^¤ .
— Heu… dis-je, pris au dépourvu. Vous avez un joli prénom… je crois que chez moi on vous aurait appelé Mélissa.
Je marquai une courte pause puis profitai pour lui poser une question importante malgré ma trouille.
— Connaissez-vous la Terre ? Une planète bleu et vert ? Elle est située dans une galaxie nommée Voie lactée. C'est près d'un soleil et il y a quelques autres planètes autour…
— La… Terre ? répéta-t-elle, perplexe. Non, je suis désolée.
— Ne vous en faites pas… répondis-je en soupirant. Le contraire m'aurait étonné.
La Cape s'agita légèrement. Elle m'invitait à m'attarder un peu plus avec Mehlisïâ.
— Dites-moi… repris-je. Vous vous êtes téléportée jusqu'à moi pour quelle raison ?
— Téléportée ? répéta-t-elle, étonnée. J’ai plutôt transplanée ! Mais c'est un miracle que nous puissions communiquer entre espèces différentes alors je ne vais pas jouer sur les mots. Comme vous avez pu le voir, je suis une Sans Couleurs. Seul mon visage a été épargné.
— Comment ça ? l'interrogeai-je.
— Sur la planète ~^¤, une maladie a frappé mes semblables depuis dix-sept cercles bleus et demi. Nous avons progressivement perdu nos couleurs qui se sont fait absorber dans cette tâche sombre que vous voyez et qui nous sert maintenant de corps. Seules nos têtes n'ont pas été touchées, mais elles sont quand même devenues blanches. Si vous saviez ce que nous étions… de magnifiques êtres étincelants aux couleurs qui enviaient plus d’un ! Nous avons tant perdu !
Son émotion se ressentait clairement.
Un petit silence gênant s'installa. Je décidai de la briser avant d'être encore plus mal à l'aise. Déjà que discuter avec une extraterrestre ne me mettait pas totalement en confiance, aussi gentille qu'elle pouvait paraitre, je ne voulais pas rajouter ça en plus.
— Je suis navré de l’apprendre… dis-je. C'est dû à quoi ?
— Nous soupçonnons une autre espèce de ma planète d'avoir créé un virus pour réduire notre espérance de vie et, à long terme, nous voir mourir. Nous avons besoin de couleurs pour vivre. Vous imaginez, vous, que d'autres espèces puissent vouloir votre mort car vous êtes différent d'elles… ?
— Oh ça… mon espèce se suffit à elle-même… marmonnai-je dans ma barbe.
— Qu'est-ce que vous dîtes ?
— Je disais : vaguement oui. Mais pourquoi êtes-vous venue me voir ? demandai-je à nouveau.
— Parce que, tout d'abord, j'étais curieuse de voir un être aussi beau que vous.
Je ne pensais pas qu’une créature, inconnue de mon répertoire, allait me flatter. Je ne pus m’empêcher de rougir.
— Et puis ! Oh ! – l’extraterrestre était vraiment admiratif – toutes ces pigmentations qui apparaissent subitement ! Ces nuances ! Ces tonalités ! Ce rouge à vos joues ! J'étais venue ici pour récupérer quelques couleurs sur des plantes, mais… vous ! Vous en débordez de partout ! Vous êtes vraiment tous colorés comme ça chez vous ?
— Oui, et nous sommes des milliards.
— Vous êtes splendide, me complimenta à nouveau Mehlisïâ. J’aimerais vous prendre des couleurs pour sauver mon espèce… me le permettez-vous ?
Je sentais que la question était cruciale, mais je ne voulais pas vraiment me retrouver avec un corps sans couleurs.
J'avais cependant aussi peur qu’elle me fasse du mal si je la contrariais.
— Me prendre des couleurs ? questionnai-je en restant très prudent. Mais… comment ?
À mon expression, elle comprit que quelque chose n’allait pas.
— Ha ha ! ria-t-elle. Ne vous inquiétez pas. Je ne me permettrais jamais de porter atteinte à votre magnifique physique. D'autant plus que vous avez un de ces regards bleus ! Non, non. Il suffit que vous imaginiez des couleurs et je vous les prendrai dans votre esprit. Sans mal et sans douleur.
— Sans mal ?
— Sans mal.
— Sans douleur ?
— Sans douleur.
Je réfléchis quelques instants.
— Si ça peut sauver des vies… d’accord.
— Magnifique ! se réjouit-elle. Représentez dans votre esprit un lieu où vous avez vu beaucoup de couleurs… est-ce que vous l'avez ?
Un seizième de cercle bleu plus tard, je l’avais.
Je sentis tout à coup une chaleur remonter le long de ma nuque jusque dans ma tête. J’étais pris d’un léger vertige. Comme après avoir bu quelques verres d’alcool.
— Oh ! Oh ! poussa-t-elle. Mais… qu'est-ce que c'est ?!
— Un… un arc-en-ciel.
— Je ne sais pas ce que c’est, mais c'est amplement suffisant !
Son corps vibra un peu.
— Attendez… et voilà !
Ce que j'avais alors vu lors d’un voyage au Brésil était devenu… cendrier.
— Je vous remercie énormément, reprit-elle. Tenez, voici pour vous en échange.
Une couleur apparut. Pas devant moi. En moi. Dans ma tête. Je n'avais jamais vu une couleur pareille. Je ne pensais pas qu'un humain tel que moi aurait pu la concevoir. Elle n'était issue d'aucune couleur primaire. Je n'arrivais pas à la qualifier. Je me sentais moins fatigué en la voyant. Elle était…
— Magnifique, dis-je à haute voix.
— Cette couleur existe en très peu d'endroits dans l'univers tout entier, expliqua Mehlisïâ. Il vous suffit désormais de vous la représenter pour vous donner de l'espoir. J'ai senti en vous beaucoup de couleurs de tristesse et de solitude.
Je ne sus pas comment réagir, mais, avant même de pouvoir dire quoi que ce soit, elle conclut la conversation.
— Je dois vite rapporter votre don chez moi pour trouver un remède ! Le temps nous est compté ! Au revoir ! Et encore merci !
Elle se volatilisa comme de la brume.
La pluie-qui-brûle continuait de tomber.
Je me retrouvai à nouveau seul.
Elle était bien sympathique, finalement.
La Cape me fit signe de partir.
La Couleur dans mon esprit, je prononçai la formule magique et disparus à mon tour, plein d'espoir.
CHAPITRE 3
La Dévoreuse
Je dévalais depuis de longues minutes une pente très raide qui semblait ne jamais vouloir se finir. Je fuyais comme un fou, une bête, du moins, ce que je croyais en être une, et qui s’était jeté à ma poursuite.
Je venais de commencer l’exploration d’un monde où les lois de la physique se tordaient comme des rubans, où la gravité elle-même s’était inclinée, où tout dévalait vers le bas.
Les collines, étonnamment fluorescentes, se courbaient comme des arcs-en-ciel, leurs sommets touchaient presque le sol. Elles étaient tapissées d’herbes et d’arbres qui se dressaient dans le sens contraire de la descente. J’avais vu des rivières qui ne coulaient pas mais qui dévalaient. Leurs eaux, si cristallines, descendaient le long des pentes, formaient des cascades en spirale. Des poissons y nageaient à contre-courant, faisaient battre frénétiquement leurs nageoires pour maintenir leur position. Toute la vie luttait pour ne pas glisser vers l’inconnu.
Mais je n’avais pas eu le temps d’en découvrir plus. Il y avait quelque chose d’autre, quelque chose qui me traquait, qui rampait dans l’ombre. Je ne le voyais pas mais je le sentais. C’était une présence lourde et pesante tout près de moi.
Je n’eus même pas le temps de comprendre que la Cape me hurla dessus :
— Cours !
Et c’est ce que je fis. Je descendis en trombe une terre constamment inclinée, en essayant d’échapper à un danger dont je ne savais rien. J’avais beau jeter des coups d’œil rapides derrière moi, rien ne prouvait que j’étais poursuivi. J’avais cependant confiance en la Cape, d’autant que je me sentais bel et bien traqué, tel un lapin qui sentait le rapace planer avant de le voir, et qui s’attendait à tout moment de se faire attraper à l’envol par de puissantes serres. Je me sentais terriblement vulnérable.
Alors que je n’avais toujours pas vu mon poursuivant, je l’avais senti se rapprocher de moi. J’avais comme une démangeaison dans mon esprit, comme un grignotement insidieux.
— On aurait dû le voir au-dessus de nous depuis longtemps ! m’époumonai-je.
— Je le sais ! me répondit la Cape, agacée. Je n’aime pas ça du tout ! Continue de courir !
Je sentis quelque chose se déployer. Non pas sur moi mais en moi. Ça se glissait dans les couloirs de ma conscience, comme un serpent minuscule qui ramperait dans mon cerveau.
Surpris, je m’arrêtai subitement, tombai à la renverse, fis quelques roulades dans ma chute avant de pousser un cri tout en me grattant nerveusement le crâne.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?! me demanda la Cape.
— Il… Il est dans ma tête ! criai-je.
— Alors, sors-le de là !
Je compris alors que le prédateur n’en avait pas après ma chair. Il en avait après ce que j’avais de plus précieux aux mondes : mes souvenirs. Mais pas n’importe lesquels. Ceux de ma vie sur Terre. Je savais que si je ne faisais rien, je perdrais tout ce que j’avais vécu, tout ce que j’avais aimé.
Alors, je me tins près d’eux comme un forcené. J’étais prêt à me battre jusqu’au bout pour les garder. Ils étaient tout ce qu’il me restait et il était hors de question que je puisse continuer à vivre sans eux.
L’envahisseur parcourait les évènements de ma vie passée comme un visiteur viendrait explorer pour la première fois les pièces d’une maison. Il les découvrait, ici et là, et je le sentais saliver devant chacun d’entre eux. Il prenait son temps, la bave découlant de la gueule. Il cherchait à savoir quel était le meilleur souvenir à se mettre sous les crocs. Seulement, à son passage, les souvenirs se mirent à jaillir sous mes yeux comme des images projetées.
J'y avais d'abord cru.
D’abord, ce fut ma mère. J’étais chez elle, dans notre maison d’enfance. Il faisait beau et bon, j’étais à peine adolescent. Elle nous préparait en cuisine un gâteau dont elle en avait le secret. Je traînais près de la table. J’étais en train de dessiner. Elle m’avait appelé pour que je goûte la pâte. J’étais sur la pente et j’étais là-bas. Je voyais ma mère qui me souriait et qui chantonnait tandis que je trempais un doigt dans le récipient pour le porter à mes lèvres.
La seconde d’après, j’avais un autre souvenir qui se rajoutait sur le premier. J’étais plus âgé. J’avais retrouvé ma petite sœur, cette rebelle indomptable. Elle était toujours prête à se battre avec tout le monde, mais elle se blottissait toujours contre moi. Elle était dans sa chambre et avait encore le nez dans un bouquin et cherchait encore à en savoir plus sur la façon dont fonctionnaient les choses. Elle avait cette manie de faire glisser ses petites lunettes de son nez avant de les remettre à leur place.
Je les voyais toutes deux devant moi, chacune dans sa réminiscence. Ça m'avait fait tout drôle là-dedans. Je m'étais relevé et précipité vers elles, ne sachant laquelle choisir, manquant à plusieurs reprises de rechuter. Je voulais les prendre dans mes bras…
Mais la Cape s'agita énergétiquement dans l'air. Elle me fouetta subitement la joue gauche pour que je revienne à moi. Elle me rappela par ce geste du danger que je courais, qui s’immisçait dans mon esprit.
— Ne te laisse pas faire ! Tu vois bien que l’ennemi se joue de toi !
En regardant de plus près, je voyais que des détails manquaient, que les couleurs n’étaient pas les mêmes. L’adversaire reproduisait des morceaux du passé mais pour mieux me tromper, m’occuper.
Il fallait que je fasse quelque chose. Alors, avec toutes les peines des mondes, je me lançai. Je fis un plongeon dans les magnifiques rêves qui m'assaillaient, je pris les images, trompeuses, et, d’un coup, je les figeai. Je saisis les sons, les réduisis en silence. Je mis tout en arrêt et tout s'effaça.
Je crus alors en avoir fini, mais la puissante bête revint. Plus forte et plus cruelle à la fois. Je sentis la créature me plier en deux, en quatre, en huit, non, en centaines, non, en milliers, millions, milliards. Je me sentais harcelé. Je compris qu’elle n’avait fait que de s’amuser et qu’elle allait désormais passer aux choses sérieuses.
Ma mère et ma petite sœur revinrent, plus réelles que jamais. J'étais prêt à refaire la même chose pour me libérer de ces illusions, mais subitement, en plus d’elles, je le vis.
Son regard intense, si vert, que je croyais à jamais disparu, croisa le mien et me laissa planté bêtement là. Il me lança un sourire ravageur qui me mit dans tous mes états.
Ses lèvres m’appelaient, m’appelaient, m’appelaient…
Le passé coula comme un fleuve dans mon présent, et je jure que je m'y serais laissé emporter et m'y noyer à jamais si j'avais pu encore une fois goûter sa bouche !
Pendant ce temps, la créature avait posé sa patte mentale entre mon esprit et mon cœur. Elle tirait avec une violence rare sur le moindre fil qui passait entre ses griffes. Il y en avait beaucoup, mais l'énergie qu'elle déployait pour les arracher me terrifiait.
Un d'entre eux tout à coup s’arracha et le bonheur que j'eus en apprenant la naissance de ma petite sœur me fut enlevé pour toujours.
L'un des plus beaux moments de ma vie devint à mes yeux un évènement quelconque. Neutre. Sans valeur. J'eus beau me rappeler ce passage… je ne ressentais plus rien.
Je compris alors que la bestiole ne voulait pas prendre mes souvenirs. C'était pire que cela : elle en avait après mes émotions. Elle se nourrissait de mon humanité !
Mais la Cape me fouetta à nouveau, la joue droite cette fois-ci. Je revins à nouveau à moi.
— Ce ne sont que des illusions. Brise-les une bonne fois pour toutes… cette chose aussi !
J’étais pris de colère. Je fermai les yeux, cherchant un moyen de le vaincre pour de bon.
Je m'étais alors laissé tomber au plus profond de la toile puis, au lieu d'immobiliser les tromperies, je les cassai.
Je pris ma mère et lui mis la tête dans le four bouillant de la cuisine, j'attendis que sa tête brûlât et que ses cris se tussent.
Je pris ma petite sœur et lui brisai la nuque d'un coup sec, la tête inerte tomba dans son livre.
Enfin, je le vis, et toujours en fermant mon cœur à double tour, je me jetai sur son cou et l’étranglai de toutes mes forces, les yeux noyés. Je hurlais avec toute la rage qui se logeait en sac de nœuds tout au fond de mon ventre et alors tout avait explosé.
Puis mes yeux clignèrent. Les images de mes souvenirs revinrent, comme des étoiles qui se rallument dans le ciel. Je les reconnus. Je crus que cela suffisait.
Je sentis alors quelque chose ramper sur ma peau. Je regardai subitement ma main et j'eus un hoquet de surprise. Là, posé sur mon poignet, je vis mon tortionnaire.
Ce que j’avais pris pour une colossale bête n’était rien d’autre qu’un tout petit insecte aux pattes recourbées. C’était minuscule, presque invisible. Je ne l’avais pas même pas senti sur ma peau jusqu’à présent. Ses antennes frémissaient.
Je l’avais balancé d’un mouvement de bras par terre et ne pris aucun risque. Mon pied gauche mit fin pour toujours à son existence. L’insecte avait été vaincu, son appétit insatiable réduit à néant.
Je l’avais écrasé à plusieurs reprises, histoire d’être sûr.
— Tu as réussi ! s’exclama la Cape, ravie que je m’en sois sorti.
Je m’écroulai. En sueur, les yeux injectés de sang, les poumons en feu.
J'étais de retour.
Je restai un moment à regarder la petite chose écrasée.
Elle n’avait plus grand-chose d’une dévoreuse. Un bout de patte dépassait d’une tache que ma chaussure avait étalée. Je me demandai comment tout ce qui venait de m’arriver avait pu tenir là-dedans.
Je levai encore le pied.
— Tu peux arrêter, me dit la Cape. Elle est morte.
Je le reposai à côté.
Je savais bien qu’elle était morte. Je voulais seulement être certain qu’elle ne gardait rien à moi.
Alors, je pensai à ma sœur. À sa petite main qui cherchait mes doigts, à sa façon de remettre ses lunettes même quand elles n’avaient pas bougé. Son visage me revint aussitôt. Je le reconnus si bien que j’eus envie de rire et de pleurer en même temps.
Puis je cherchai le jour de sa naissance.
Je m’en souvenais.
Je recommençai.
Je m’en souvenais toujours.
— Cape…
— Quoi ?
Je ne savais pas comment lui expliquer. Tout était à sa place. Je pouvais retrouver ce jour-là comme on retrouve une pièce dans sa maison. Je savais ce qu’il s’y était passé. Je savais même que j’y avais été heureux.
Mais ça ne me faisait rien.
J’appuyai une main sur ma poitrine, un peu bêtement. Comme si j’allais remettre quelque chose en marche en poussant dessus.
— Qu’est-ce qu’il y a ? reprit-elle.
— Elle en a gardé un morceau.
La Cape ne répondit pas tout de suite. Un de ses pans glissa sur mon poignet. Elle ne me frappa pas pour me faire avancer. Elle resta là.
Je regardai à nouveau le sol. J’aurais voulu prendre l’insecte entre mes doigts, l’ouvrir, fouiller dans son ventre minuscule jusqu’à retrouver ce qu’il m’avait volé. Mais il n’y avait que cette saleté sous ma chaussure.
Ma sœur me manquait pourtant. Atrocement. Son rire, ses questions, sa façon de se coller contre moi. Tout cela était encore là, et je m’y accrochai assez fort pour me faire mal.
Je ne voulais plus vérifier autre chose.
— Partons, dis-je.
Je pris la Cape entre mes mains. Je prononçai les mots sans regarder une dernière fois la petite tache.
Je n’allais quand même pas lui laisser ma sœur entière.
CHAPITRE 4
Les Cieux
Je jaillis brutalement du ciel pour chuter aussitôt dans le vide.
Le vent s’engouffrait dans mes vêtements. J’aurais bien voulu qu’il me retienne, puisqu’il prenait tant de place. Mais je traversais ses grands bras invisibles sans qu’il sache quoi faire de moi.
Je descendais si vite que ma peau brûlait. Quelque chose me pesait dans le dos, comme si le ciel me poussait pour en finir plus tôt.
Je voulais hurler… je ne le pouvais même pas. J’avais les poumons bloqués par la terreur. Alors, je hurlais en silence. J’étais si terrifié que je ne voulus même pas savoir à quelle hauteur j’étais de la surface. S’il me restait encore des heures ou que quelques secondes. De toutes les façons, je ne voyais rien. Une lumière m’aveuglait.
Mes bras s’étendaient, cherchaient instinctivement un appui invisible dans l’air. Mais il n’y avait rien à saisir, rien à retenir…
La Cape ne me laissa toutefois pas m’écraser aussi bêtement. Elle se mut. La matière se déplaça rapidement sur moi pour me couvrir de la tête aux pieds. Le tissu devint toile, je me vis devenir une chauve-souris, un écureuil volant, ou un mélange d’entre les deux mais couleur jardin.
— Laisse-moi faire ! lança-t-elle.
Je la sentis, non pas prendre possession de mon corps, mais devenir maîtresse de mes mouvements. Comme une marionnette. Elle me fit prendre une position particulière, ce qui me stabilisa. Je ne chutais plus. Je flottais à l’horizontale.
— Je peux diriger avec l’air, m’expliqua-t-elle. Dis-moi où tu veux aller et j’irai.
Je repris mon calme à une vitesse étonnante. Je m’étais habitué malgré moi à ces moments extrêmes. Mes yeux s’adaptèrent aux rayons qui transperçaient le ciel.
C’était un soleil orange, plus gros que sur la Terre. Ce qui expliquait peut-être pourquoi je n’avais pas froid malgré l’altitude.
J’étais haut. Très haut. Des nuages flottaient autour de nous : des cotons octogonaux. Des ocotongogonaux. Leurs huit coins étaient si ronds qu’on aurait voulu s’y blottir plutôt que les compter. Le gros soleil orange en traversait les bords. Ça devait être agréable, de dormir là-dedans.
En bas s’étendait une mer violette. Évidemment, elle n’était pas bleue ; cela aurait été trop normal. Des reflets se brisaient sur ses vagues. Je cherchai une côte sans en trouver.
J’avançais vite, très vite, mais je ne voyais aucun endroit où me poser. Ce monde était un désert liquide.
— Nous ne sommes pas seuls, me lança la Wingsuit-Cape. Regarde !
Je vis au loin des scintillements remonter puis redescendre… je m’approchai avec prudence.
Ils étaient une dizaine, hauts d’un mètre environ. Leurs ailes avaient la transparence et les motifs de celles des papillons, mais aussi des plumes. Les rayons du soleil s’y glissaient pour en ressortir dans des couleurs improbables. Mehlisïâ aurait adoré. Je pensai à mon arc-en-ciel devenu gris.
Ma présence ne sembla pas les gêner. Ils s’approchèrent, repartirent, revinrent. Je compris que j’étais invité à les suivre. Pour une fois, je n’eus pas besoin de demander à la Cape si c’était dangereux.
Les Oiseaux-Papillons avaient le vol gracieux, presque dansant. Ils se déplaçaient en essaims pour former des arabesques dans le ciel. Leurs trajectoires étaient imprévisibles. Parfois, je les voyais s’élever si haut que je pensais qu’ils allaient se jeter dans la grande boule de feu qui servait de soleil local, et d’autres fois, ils plongeaient vers l’océan violine, effleurant les vagues qui roulaient. Leurs mouvements généraient une danse hypnotique impossible à m’en défaire.
Je cherchai une terre à l’horizon… toujours rien.
Peut-être n’avaient-ils pas besoin de se poser sur le sol et qu’ils pouvaient vivre pour toujours dans le ciel ?
Qu’importe.
Je restais là et vivais l’instant.
L’un d’eux se laissa glisser près de mon visage. Il tourna la tête, me regarda d’un œil rond, puis agita une aile. Je voulus faire pareil. La Cape dut rattraper aussitôt ma maladresse.
— Tu pourrais me prévenir avant de tenter quelque chose, dit-elle.
— Je voulais lui répondre.
— Eh bien, réponds-lui sans nous faire tomber.
L’Oiseau-Papillon était revenu. Cette fois, je me contentai de lui sourire. Il poussa un petit son de gorge, aussi surprenant que s’il avait ri, puis rejoignit les autres.
Je restai longtemps à les regarder. Je ne savais pas leur demander de l’aide. Je ne savais pas non plus s’ils auraient compris ce que signifiait rentrer chez soi. Ils avaient l’air chez eux partout où ils volaient.
Leurs ailes s’ouvraient et se repliaient. Rien ne les pressait.
Je décidai d’attendre encore un peu avant de partir.
CHAPITRE 5
La Forge
J’atterris sur les fesses. Cela devenait une façon comme une autre de visiter les mondes, mais je n’arrivais pas à m’y faire. Pendant que je me relevais, la Cape se débarrassa de sa poussière. J’aurais aimé qu’elle s’occupe aussi de la mienne. Puis je vis les montagnes de métal.
Elles montaient sous un ciel traversé d’aurores couleur de fer et de titane. À leurs pieds poussaient des forêts de cuivre. Les feuilles des arbres étaient de fines lames. Elles se touchaient dans le vent avec de petits bruits d’ustensiles.
Un oiseau aux plumes de bronze passa devant moi. Plus bas, des insectes déployaient de grosses ailes d’étain. Je me penchai sur une fleur : ses pétales étaient en aluminium, sa tige en plomb. Je n’aurais pas pu cueillir un bouquet sans risquer de me couper.
Les rivières charriaient du mercure et d’autres alliages brillants. Leur surface renvoyait la lumière de ce que je pris pour un soleil. Je levai les yeux pour mieux le voir et les refermai presque aussitôt.
— C’est bon, j’ai compris… soupira la Cape, exaspérée que les humains soient aussi peu fonctionnels.
Elle plaça un de ses pans juste devant mes yeux. Si je ne voyais tout d’abord que le tissu opaque, sa texture se modifia aussitôt en verre transparent. Je pus alors regarder en travers comme si je portais des lunettes de soleil. Je réalisai alors que ce qui brillait dans le ciel était en réalité une immense forge. Elle se tenait d’une telle façon que j’avais cru qu’elle flottait dans le ciel mais, en analysant les détails, je discernais quatre grandes chaînes argentées qui la tenaient et qui formaient ensemble un socle.
Des grincements derrière moi se firent entendre et me surprirent. Je me retournai d’un geste vif pour tomber aussitôt sur une dizaine d’êtres robustes. Ils étaient tous plus grands que moi d’au moins un mètre et avaient une peau qui semblait être faite d’un alliage de métal doux. Leur épiderme présentait des nuances variant du gris acier au bronze mais aussi des minerais. Certains en avaient peu, d’autres beaucoup. Ce qui me frappa le plus chez eux était leurs yeux : ils brillaient d’un éclat qui reflétait leur environnement comme des miroirs polis.
Je fus étonné que la Cape ne m’ait pas averti de leur présence, elle qui détectait pourtant tout bien avant moi. Et, comme si elle avait lu dans mes pensées, elle me parla sur un ton suffisamment bas pour ne pas se faire entendre :
— Je ne t’ai rien dit car je viens tout juste de les voir également. Je ne les ai pas détectés car ils ne sont pas vivants. Sois prudent.
Elle se tut aussitôt. Je savais qu’elle ne dirait rien de plus pour leur faire croire qu’elle n’était qu’un simple vêtement sur mes épaules.
Je n’arrêtais pas de les dévisager. Ces grandes masses qui se rapprochaient de moi seraient des machines ?! Je ne voyais pourtant chez elles aucun rouage, et leurs mouvements étaient tout aussi fluides que les miens. Il fallait effectivement que je fasse attention.
Elles s’arrêtèrent à une distance raisonnable tout en me scrutant de haut en bas. Leur regard exprimait une curieuse méfiance. C’était la première fois qu’elles voyaient de leur vivant quelqu’un comme moi.
— Qui êtes-vous ?! lança l’une d’entre elles. Elle avait la voix mécanique.
Elle était la plus puissante et celle qui avait le plus de minerais sur son corps. Elle devait mener la troupe. Elle m’envisageait comme une menace. J’étais peu rassuré.
La Cape me toucha très discrètement le dos pour me faire comprendre qu’elle me soutiendrait si jamais la situation devait dégénérer. Pour le moment, elles ne faisaient que de demander mon identité, ce qui était normal : c’était moi l’étranger ici. Pas elles.
J’avais la bouche sèche, le cœur qui s’emballait. Je me raclais la gorge, et, dans un peu de courage retrouvé, je répondis :
— Je m’appelle Vivien. Je viens de loin. Je suis arrivé ici par hasard. Je ne vous veux aucun mal.
Elles s’échangèrent un regard. Elles ne savaient pas si je leur disais la vérité. Leur cheffe continua :
— Et comment êtes-vous arrivé ici ? Je ne vois aucun moyen de transport avec vous.
Je notais qu’elles avaient un très grand sens de la déduction. Effectivement, je n’avais avec moi que mon sac et la Cape. Je cherchais alors un moyen de leur donner une réponse satisfaisante tout en leur cachant le fait que ma Cape avait sa propre existence…
— Je peux me téléporter d’une planète à une autre, expliquai-je. Tous mes semblables le peuvent. Mais je me suis retrouvé ici complètement par hasard. Ma curiosité m’a poussé à me balader…
Elles continuèrent de me fixer. Leurs yeux-miroirs reflétaient de la lumière sur mon corps. Je savais donc où elles me regardaient précisément… et c’était partout.
— Si ma présence vous gêne, repris-je d’un air peu rassuré, je peux partir immédiatement.
— Non, ne faites pas ça ! répondit leur supérieure contre toute attente. Nous n’avons vu personne d’autre que nous depuis bien longtemps.
Elle avait les poings levés pour une raison que j’ignorais. Les autres aussi. Elle les baissa aussitôt sa phrase finie. Le reste de la troupe l’imita. Elle parlait en phrases concises.
— Bienvenue. Nous n’avons pas de prénom. Nous avons toutes été conçues par la Forgeronne qui n’existe plus. Elle était comme vous : un être vivant mais elle n’avait pas du tout votre apparence. Elle a fui sa planète en guerre pour se réfugier ici. Tout ce que vous voyez ici est son œuvre, nous compris. Elle nous a conçus il y a des centaines d’années mais, contrairement à nous, son existence était éphémère. Elle a anticipé sa disparition en créant ce qu’il y a au-dessus de vous. Elle ne lui a jamais donné de nom mais nous l’appelons la Forge Éternelle. Elle permet de réparer et de remplacer tout ce qui s’use avec le temps.
Un drôle de bruit se fit entendre à l’intérieur de mon interlocutrice. Elle frappa d’un coup sec sur sa poitrine. Aussitôt, le bruit s’arrêta. Elle reprit la parole comme si de rien n’était :
— Nous sommes en mauvais état, expliqua-t-elle sans montrer aucune émotion malgré le caractère dramatique de la situation. Nous n’avons plus assez de ressources pour remplacer toutes nos pièces vétustes. Nous ne le faisons qu’en cas d’extrême nécessité, mais certaines d’entre nous se sont déjà éteintes. Beaucoup d’animaux et de plantes également.
— Qu’est-ce qui commence à vous manquer ? demandai-je avec intérêt.
— Il nous faut un matériau qui se situe en souterrain. Seulement, il devient rare et il faut creuser dans les poches les plus profondes pour en obtenir. Creuser nous nécessite beaucoup d’énergie, ce qui nous abîme plus vite. Nous n’en trouvons pas assez. Nous risquons de nous éteindre à jamais si cela continue ainsi. Vous avez des pouvoirs… aidez-nous ! Nous vous promettons de vous récompenser en retour.
— Oh, vous savez… dis-je, embarrassé en me grattant l’arrière de la tête, vous n’avez certainement pas ce dont j’ai besoin.
La meneuse me sonda :
— Qu’est-ce que vous aimeriez obtenir en échange de vos services ?
Je soupirai. Je connaissais d’avance l’issue de la conversation.
— Je voudrais rentrer chez moi, sur la planète Terre.
Pour la première fois, la commandante regarda ses semblables. Elles lui firent toutes un même clignement de yeux-miroirs, ce qui provoqua un joli effet de lumière réfléchissant sur leurs paupières.
— Nous ne connaissons rien en dehors d’ici. Même la planète de la Forgeronne, si elle a survécu au conflit, est un mystère pour nous. Mais sachez que la Forge Éternelle conçoit toujours ce dont nous avons besoin.
Je me mis à réfléchir à la proposition : les machines pouvaient-elles vraiment m’aider à retourner chez moi ? J’étais peu convaincu. Mais, après tout, et si c’était vrai ? Et s’il me suffisait de récupérer leur matériau pour me permettre de rentrer chez moi ?
— C’est d’accord ! lançai-je.
La Cape resta silencieuse pour ne pas se trahir mais je sentis qu’elle était satisfaite de ma réponse.
Nous nous lançâmes ainsi tous ensemble en direction des mines. Marcher auprès de ces machines était invraisemblable : elles se déplaçaient chacune à sa façon, s’exprimaient toutes différemment, et pouvaient tenir facilement une conversation sur tout et n’importe quoi. Je ne pouvais pas croire une seule seconde que j’étais entouré d’objets fabriqués. La Forgeronne devait être une personne incroyable !
La commandante marchait près de moi. À chacun de ses pas, j’entendais dans son corps un petit bruit qu’elle devait bien connaître puisqu’elle n’y faisait pas attention.
— Ça ne vous fait pas mal ? lui demandai-je.
Elle regarda mon doigt, posé en direction de sa poitrine.
— Cela ralentit mes mouvements.
— Oui, mais… est-ce que c’est désagréable ?
Elle mit un certain temps à me répondre.
— Je pouvais aller plus vite avant.
Je ne trouvai rien à ajouter. Je la regardai adapter ses pas aux miens. À côté, une autre machine s’était arrêtée pour dégager une petite créature coincée sous une branche de cuivre. Elle la remit debout avec une précaution qui me serra la gorge.
La Forgeronne leur avait appris cela aussi ?
— Vous vous souvenez d’elle ? demandai-je.
— Nous gardons ce qu’elle nous a laissé.
La commandante avait levé la main vers le paysage. Puis elle l’avait reposée sur sa poitrine, à cet endroit qui faisait du bruit.
Après avoir arpenté longuement un paysage où chaque élément était forgé avec une précision exceptionnelle, le groupe arriva devant l’une des mines. À l’entrée, on rencontra l’une des leurs qui n’était pas comme les autres : elle était plus petite, plus mince, et avait des petites boules de lumières incrustées sur sa peau minérale. Son corps était fait d’un alliage robuste, conçu pour résister aux rigueurs du travail minier. Je réalisai alors que chaque machine avait été fabriquée pour une fonction bien spécifique. Le groupe que j’ai rencontré devait être des automates spécialisés dans la force physique, tandis que cette machine-là devait être destinée à l’exploration et au creusement. Tout avait été pensé avec le moindre détail.
La situation fut expliquée à l’ouvrière. Celle-ci fouilla dans ses affaires qu’elle avait à proximité puis me tendit une pioche destinée à l’extraction du minerai. Je fus surpris par son apparence. Elle n’avait rien d’une pioche ordinaire : c’était un outil forgé dans quelque chose qui m’était inconnu. Elle était étonnamment légère et je pouvais la garder dans mes mains sans le moindre effort.
L’ouvrière se proposa de garder temporairement la Cape pour ne pas qu’elle me gêne lors de mon exploration dans la mine. Je refusai en expliquant que, de là où je venais, on gardait toujours sa cape en toutes circonstances. Elle n’insista pas davantage. La cheffe de la troupe prit la parole :
— Il vous suffit de rentrer et de suivre le chemin. Vous verrez sur le chemin plusieurs de nos sœurs inertes. Ne vous arrêtez pas pour elles, nous tenterons de les refaire fonctionner s’il n’est pas trop tard. Essayez de nous ramener le plus gros morceau possible. Nous vous attendrons ici.
L’intérieur de la mine n’était pas du tout comme je le pensais. Ses parois n’étaient pas faites de terre mais de métal. Elles devaient être imprégnées de l’essence même du minerai à extraire car elles scintillaient d’une lumière semblable à rien d’autre. Leur éclat, irréel, témoignait des années, voire des siècles d’extraction par les habitants-machines. Des stalactites pendaient au plafond, s’allumaient comme des étoiles gelées. Ces dernières offraient une légère luminosité dans la noirceur soumétalaine mais la mine restait malgré tout trop sombre. La Cape se mit à briller d’un vert suffisamment puissant pour que je puisse bien voir autour de moi.
Je m’étais imaginé que j’allais me perdre à travers des dizaines de galeries tortueuses mais il n’en existait heureusement qu’une seule. Celle-ci descendait doucement quasiment en ligne droite. Le chemin à suivre fut beaucoup plus facile que prévu.
— Tu as bien fait d’accepter de les aider, lança la Cape qui avait attendu que je sois suffisamment loin de l’entrée pour m’exprimer.
Peu convaincu, je ne répondis rien. Je ne voulais pas que mon pessimisme légendaire soit encore réprimandé par ma partenaire.
Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans les entrailles de la terre, un silence pesant s’installait, rompu seulement par le son de mes pas et le léger froissement de la Cape.
Je croisais des machines immobiles. Certaines étaient assises contre les parois ; d’autres gisaient sur le chemin. Les pinces de l’une d’elles tenaient encore un outil. Je fis un pas pour le lui enlever, puis me ravisai. Je n’aurais su qu’en faire, et j’eus honte d’avoir pensé que ce serait plus utile dans ma main que dans la sienne. Je passai à côté sans la toucher.
Soudain, venue de nulle part, une brise légère et inexplicable se leva.
Je fus alors pris d’une petite gêne. Je me sentais légèrement nauséeux. Je secouai la tête, pensant que la fatigue ou l’enfermement de la mine en était la cause.
Mais alors que je progressais, mon cœur se mit à battre plus fort. Je le sentais résonner dans ma poitrine comme le tambour d’une sinistre musique. Je sentais chacun de ses battements comme un coup contre mes tempes qui s’amplifiait à chaque pas que je faisais dans l’obscurité.
La Cape avait vu que je n’allais pas bien.
— Tant pis pour le minerai, dit-elle. Faisons demi-tour.
Je commençais à revenir sur mes pas lorsque les murs de la mine se mirent en mouvement, ondulant comme les vagues d’une mer. J’avançais tant bien que mal, un pied devant l’autre, pour m’échapper au plus vite, mais j’avais l’impression de tanguer sur un bateau invisible et je fus pris d’un haut-le-cœur violent. Ce fut comme si une main invisible serrait doucement mon estomac et tordait mes entrailles.
— Mais que fais-tu ?! s’exclama la Cape. Tu continues d’avancer !
Je fronçais des sourcils. Je m’étais pourtant vu me retourner et marcher dans l’autre sens ! Que me racontait la Cape ?! La croyant pourtant sur parole, je me remis en mouvement dans l’autre sens.
Des murmures inaudibles commencèrent à me parvenir. Des voix sans corps chuchotaient juste derrière mon oreille. Je tournai la tête, cherchant la source de ces chuchotements, mais il n’y avait personne. C’était comme si les voix étaient portées par le vent lui-même, un vent qui ne devait pas exister dans les profondeurs et qui, pourtant, était bien là. Il avait même gagné en intensité.
Je vis alors des ombres prendre vie sur les parois qui continuaient inlassablement de remuer. Des taches humanoïdes dansaient sur les murs. Certaines d’entre elles surgissaient, m’invitaient à les rejoindre dans leur ballet silencieux. Je voulus leur mettre un coup de pioche mais, au lieu de toucher la froideur du métal, je ne rencontrai que l’air.
— Hé… hé ! me fit la Cape. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?! Tu continues à t’engouffrer dans la mine ! Reviens en arrière !
Je voulus lui répondre mais je n’y arrivai pas. Les ombres me murmuraient que j’étais sur le bon chemin, que la liberté n’était qu’à quelques pas. Je ne voulais pas les suivre. Je savais qu’elles me mentaient.
J’avais ce sentiment de me tenir au bord d’un gouffre béant. J’avais le souffle court, le cœur qui battait à tout rompre. La mine s’était transformée en un abysse sans fond, et je me trouvai sur le précipice, seul face à l’obscurité malgré la lumière de la Cape.
Il y avait cet appel du vide, une force invisible qui me tirait vers l’avant, me susurrant de lâcher prise, de me laisser emporter par la chute. Je résistais, mes pieds ancrés dans le sol, mais ce que je ressentais me faisait douter de ma propre volonté.
Il n’y avait pas de profondeur, pas de gouffre. Mes pieds touchaient toujours le sol de la mine, mais mon esprit refusait de l’accepter.
La Cape, fidèle protectrice, s’agitait autour de moi. Elle voulait lutter contre ma chute imaginaire. Ses fibres magiques tissèrent un filet d’énergie pour me retenir. Je la sentais se resserrer autour de mes épaules. C’était une étreinte désespérée pour me sauver de l’illusion.
La Cape tira sur mes épaules. Je me redressai en cherchant sous mes semelles la résistance du sol. Elle était là. La mine pouvait bien me montrer un gouffre, j’avais toujours les pieds dessus. Je m’accrochai à ce peu de bon sens.
Et là, je l’ai vu. C’était bien plus qu’un simple métal. Il brillait d’un éclat bleuté.
Toujours étourdi, la Cape se posa sur mes épaules comme pour m’encourager. Je levai la pioche, et, d’un geste, je plantai son tranchant acéré dans le minerai. Des petits éclats s’en détachaient, tombaient au sol avec un tintement délicat. Puis, une veine plus large se révéla, un filon d’une pureté exceptionnelle. Je redoublai d’efforts. Enfin, avec un dernier coup, un morceau massif s’en détacha. Il tomba dans mes mains avec un poids satisfaisant.
Ce que je touchais était paradoxal. Il me donnait l’impression que c’était à la fois solide et malléable, dur et pourtant capable de vibrer en ma présence. Sa texture était lisse, presque soyeuse, contrastant avec la force brute qu’il représentait. Il émettait une résonance basse et harmonieuse. Il semblait chanter.
Peu à peu, les murs cessèrent de bouger. Les ombres se défirent sur le métal. Je serrai le minerai contre moi. Peut-être avait-il chassé ce qui me rendait malade ; peut-être étais-je simplement sorti de la poche de gaz. Je me gardai de lâcher la pierre pour le vérifier.
Je me suis remis en marche, dans le bon sens cette fois-ci. Puis, devant moi, une lueur commença à poindre, faible d’abord, puis de plus en plus brillante. C’était la lumière du jour.
Lorsque je suis apparu de la mine, le minerai serré contre moi, l’assemblée de robots m’attendait. Dès qu’ils aperçurent que j’étais revenu avec un joli et gros morceau bleuté, un frémissement parcourut la foule. Le reflet de leurs yeux-miroirs s’intensifia puis des sons mécaniques de cliquetis et de sifflements remplirent l’espace.
Le sol vibra sous mes pieds, non pas à cause d’une nouvelle illusion, mais de la réjouissance des robots qui sautaient en l’air.
Leurs voix, si on peut les appeler ainsi, s’élevèrent en un chœur harmonieux. C’était un son étrange, électronique, mais empreint malgré tout d’une chaleur surprenante. Ils chantaient pour la pierre, pour moi, et pour la nouvelle ère qui s’annonçait.
— Vous avez réussi ! s’exclama la commandante.
— Oui, répondis-je dans un petit sourire, mais ce ne fut pas facile. J’ai senti du vent à l’intérieur et je me suis senti très mal. Tout semblait tanguer. J’ai vu des choses qui n’existaient pas et j’ai bien cru que je n’allais jamais m’en sortir.
La machine me regarda, stupéfaite. Visiblement, elle était très surprise par ce que je lui disais.
— Il y avait du vent, vous dites ? Il y a des poches d’air et de gaz dans les profondeurs et…
— Attendez, la coupai-je, les sourcils froncés, vous avez dit du gaz ?
— Oui. Pourquoi ?
— Ne cherchez pas, dis-je. C’est très mauvais pour moi. J’ai dû délirer en l’inspirant…
La cheffe me regarda. Elle ne comprenait pas.
— Vous voulez dire que l’air n’est pas le même pour tous les vivants ? demanda-t-elle. La Forgeronne allait souvent dans les mines. Elle n’avait jamais rencontré ce problème.
Elle se rapprocha de moi – elle était très impressionnante de près – et me regarda droit les yeux.
— Nous sommes vraiment désolées, dit-elle. On ne vous aurait jamais demandé d’aller à la mine si nous avions su que cela vous mettrait en danger.
Je la regardai à mon tour intensément. Elle était vraiment sincère. Je poussai un soupir avant de dire :
— Vous ne pouviez pas le savoir. Et, finalement, je m’en sors plutôt bien puis… vous avez désormais ce qu’il vous faut.
Elle tendit un bras. Je crus qu’elle voulait récupérer le minerai, mais sa main s’arrêta sous mon coude.
— Vous avez du mal à tenir debout.
— Un peu, avouai-je.
— Appuyez-vous.
Sa peau était plus tiède que je ne l’aurais imaginé. Je m’y accrochais à peine, gêné de mon poids. Elle ne sembla même pas le sentir.
— Je vous avais dit que tous mes semblables pouvaient se téléporter, repris-je.
— Oui.
Je n’avais aucune raison de lui dire cela maintenant. Pourtant, j’eus envie de continuer.
— Ce n’est pas tout à fait vrai.
Elle me regarda, puis posa les yeux sur mes doigts qui tremblaient encore.
— Vous nous avez aidées quand même.
Nous nous remîmes en marche. Je gardai sa main sous mon bras un peu plus longtemps que nécessaire.
Une fois les choses dites, nous nous sommes dirigés vers la Forge Éternelle. Les machines se rassemblèrent autour de moi pour former une escorte d’honneur. Nous avions commencé notre ascension sur un sentier qui serpentait à travers les falaises métalliques escarpées, chaque pas nous élevait plus haut. La gravité s’effaçait, remplacée par une force mystérieuse qui nous tirait vers le ciel.
Devant nous, un pont de lumière se matérialisa. Ses arches étaient faites de rayons scintillants et d’énergie pure. Il s’étendait vers la Forge.
Celle-ci se révéla à nous, suspendue comme une île flottante. Sa structure était un chef-d'œuvre d'architecture ancienne et de technologie avancée. Je devinais là encore l’œuvre de la Forgeronne.
Au centre, un immense feu, d’au moins dix mètres de haut, attendait, prêt à recevoir le minerai que j’avais récupéré. Et, si la Forgeronne n’était plus là, ses créations prirent elles-mêmes en charge la tâche sacrée.
Comprenant la démarche à poursuivre, je jetai la pierre dans les flammes. Une lumière éblouissante jaillit, enveloppant la Forge dans un halo. Les robots se rassemblèrent près du feu. Ils harmonisèrent leurs propres mécaniques par un rythme interne qui pulsait à l’unisson. Cette synchronisation créa une onde de résonance qui enveloppa le filon et le fit vibrer intensément. Leurs bras s’étendirent, leurs extrémités se connectèrent les unes aux autres pour former un réseau conducteur. De l’énergie circula à travers ce maillage puis convergea vers le minerai.
Une impulsion fut libérée. La pierre éclata de lumière avant d’envoyer des arcs électriques qui jaillirent vers toutes les créatures mécaniques de ce monde. Ils s’infiltrèrent dans chaque articulation rouillée, chaque circuit endormi. Et alors, la fausse vraie vie reprit en ce monde.
Puis, le minerai qui était dans le feu disparut. Toutefois, une chose fut expulsée des flammes et tomba au sol. La commandante la ramassa, attendit que ça soit suffisamment froid, puis me la tendit.
— Je ne sais pas ce que c’est mais c’est pour vous.
Ce n’était pas bien grand. Cela tenait dans la paume de ma main. C’était froid au toucher mais je pouvais presque sentir une pulsation. J’en reconnus ses contours… c’était une clé.
Celle-ci était d’une résistance et d’une beauté sans pareilles. Sa tige était longue et fine, terminée par un panneton aux motifs intriqués.
Je regardai la machine, perplexe.
— Souvenez-vous : la Forge Éternelle conçoit toujours ce dont nous avons besoin. Cette chose a été faite à partir d’un fragment de ce que vous nous avez ramené.
Ainsi, avec la clé en poche, je quittai la Forge Éternelle, ma cape verte flottant derrière moi. Nous redescendions le chemin de lumière avant de nous retrouver dans une de ces forêts de métal. Les animaux mécaniques qui la peuplaient étaient plus nombreux que jamais, signe que les choses étaient revenues comme avant. Je m’émerveillais encore devant toutes ces créations.
— Si ça se trouve, dit soudain la Cape, pensive, la Forgeronne était elle-même une machine…
— Tu veux dire… une machine qui créait d’autres machines ? demandai-je, penseur.
— Ça expliquerait pourquoi le gaz ne lui faisait rien dans les mines.
— C’est une belle théorie… dis-je, mais on ne le saura jamais.
— Non, conclut simplement la Cape.
Je jetai un dernier regard à la forêt mécanique, puis, enveloppé par la Cape, je murmurai la formule puis on disparut pour un autre monde.
Il s’arr/êtait, essoufflé. Il tr/anspirait à gross/es gouttes co/mme s’il avait cou/ru un marathon.
Autour de lui, la Nuit n’avait pas bougé. Les Silhouettes, elles, s’étaient rapprochées. Vivien chercha le bord du feu : ses flammes arrivaient moins haut.
Il regarda son carnet. Les pages remplies pesaient contre sa paume. Il ne se souvenait pas de les avoir tournées.
Quelque chose s’était écoulé de lui avec les mots. Il ne savait pas s’il en avait moins dans le corps ou davantage sur le papier.
Les questions revinrent aussitôt. Elles étaient affamées.
— Comment ai-je pu écrire autant sans m’en rendre compte ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas important, dit la Cape. Ce qui est nécessaire, c’est de continuer.
— Mais plus j’écris et plus je ne comprends rien, rechigna-t-il. Tout me vient dans le désordre, sans tous les détails ! Comment puis-je être encore vivant après tout ce qui m’est arrivé ?
— Je ne peux pas te donner toutes les réponses maintenant, dit la Cape. Mais regarde : tu retrouves des choses. Continue. Qu’est-ce qui te revient ?
Il voulut réfléchir. L’air froid passa sur sa nuque ; il remonta une épaule pour s’en protéger. Un souvenir blanc s’imposa.
— La Pièce…
— Alors, reprends par là.
Dans un souffle, son regard se posa sur une nouvelle page vierge du carnet.
CHAPITRE 6
La Pièce
J’étais enfermé dans un cube parfait.
Les murs étaient blancs. Le sol aussi. Quant au plafond, il avait eu l’originalité de faire pareil. Je voyais assez bien les limites de ma prison pour savoir que je ne pourrais pas y faire beaucoup de pas. Pas assez, en tout cas, pour qu’on appelle ça une promenade.
Je cherchai une ouverture dans les angles, mais les surfaces se rejoignaient sans laisser une fente. L’air ne bougeait pas. Il n’était ni chaud ni froid. Je n’entendais même pas ma respiration.
Je ne comprenais pas non plus comment il pouvait y avoir de l’éclairage sans aucune source visible. La lumière émanait forcément de la pièce elle-même. Elle était si forte qu’elle me faisait mal aux yeux.
Je me tenais seul dans cet espace avec la Cape. Le blanc était si présent qu’il se reflétait sur nous, nous privant de nos couleurs habituelles. Je sentais ce lieu comme un piège. Quelques pas seulement me séparaient des murs. De quoi rendre claustrophobe n’importe qui, moi le premier.
Ne voyant pas la nécessité de m’attarder plus longtemps dans la pièce, je tirai la cape vers moi et invoquai les mots pour me téléporter…
Aucun son ne sortit de ma bouche.
Surpris, je recommençai : toujours rien.
Mon cœur s’emballa. Je devais réciter la formule à haute voix pour partir. Je sentis un poids invisible s’appuyer contre ma cage thoracique.
— Cape, Cape ! pensé-je. Si tu es là, réponds !
Sans réponse.
J'apposai mes mains sur le mur en face de moi. Le tapotement de mes doigts contre la surface ne fit ressortir aucun bruit. Je me mis à trembler.
— Cape ! Parle-moi !
Mais le silence fut toujours roi et j’en étais le bouffon.
Et, tandis que la panique me gagnait, que mon cœur cognait aussi fort que moi sur les murs, ces dernières se mirent en mouvement et se rapprochèrent lentement vers moi sans un grincement. Le sol et le plafond suivirent le même rythme. Ils se rapprochaient l’un de l’autre avec une lenteur calculée, menaçant d’écraser tout ce qui se trouvait entre eux.
— Cape ! Pitié, fais quelque chose !
Mais celle-ci ne réagit pas. La Cape n’avait jamais été aussi cape. Je ne savais pas ce qu’il se passait. Les limites de la pièce me touchaient presque. J’allais donc finir comme ça… écrasé ?
Je tentai d’appeler à l’aide… en vain. J’entendais le monarque du mutisme se moquer de moi, à me voir crier, hurler, à mettre des coups de poing au hasard dans les murs sans que rien ne vienne troubler le calme anormal de la pièce. Tout n’était que vacarme d’aucun son dans son royaume.
La pièce s’était réduite à une taille si exiguë que je n’avais pas d’autre choix que de m’allonger sur le dos, la Cape écrasée sous moi. Bras et jambes étendus, mes mains et mes pieds touchaient désormais les parois qui se rapprochaient. Le plafond n’était plus très loin de mon corps.
Je tentai de repousser les murs dans un effort désespéré. Je sentais tous les maigres muscles de mon corps se contracter comme jamais pour les repousser. Chaque respiration me devenait plus difficile. Mes mains glissèrent sur la surface lisse comme si elle était enduite de glace. Mes genoux, pliés dans une position forcée, touchaient le plafond qui s’abaissait encore et encore.
Mais alors que c’en était fini, une image m’envahit. Celle de ma mère, avec ses yeux emplis d’une douceur inébranlable, apparut devant voix. Sa voix me parvenait dans un écho lointain. Puis, j’entendis le rire contagieux de ma sœur, ses yeux pétillants de malice, sa tête inclinée vers moi avec complicité. Et là, dans le lointain de mon esprit, je le vis, avec son sourire collé au mien, ses mains entrelacées aux miennes. Mes trois amours étaient ensemble dans un soir d’été qui sentait bon la framboise.
La mort m’offrait un peu de mélancolie heureuse.
Je m’accrochai à cette apparition fantôme, à cette matrice qui me connectait à tout ce qui m’était plus précieux aux mondes. Un souvenir d’automne dans une maison de campagne pour mes dernières secondes, ce n’était pas si terrible…
Contre toute attente, les murs s’immobilisèrent… puis reculèrent. Je compris au plus profond de mes entrailles que la pièce réagissait à ce lien nourri à l’humanité. Je repris un peu de ce morceau de mémoire. Le soleil caressait ma peau. Un oiseau chantait je ne sais où. Je les voyais, là, tous les trois, à s’amuser ensemble. Je ressentais tout leur amour. Ça me faisait du mal. Ça me faisait du bien. Je pleurais comme un con. Je fis un pas vers eux. Leurs rires s’amplifiaient. Leurs sourires s’élargissaient. J’allais les rejoindre ! Nous allions enfin être à nouveau ensemble !
— Ne les touche pas !
L’ordre avait surgi dans ma tête et me planta sur place. C’était la Cape. Je l’avais sur moi, là-bas aussi. J’étais content de l’entendre à nouveau mais pas pour ces mots-là.
— Je dois les rejoindre ! lui crié-je. Ils sont là ! Là !
— Tu ne peux pas, me répondit-elle, ce qui me fit l’effet d’un poignard en plein cœur. Ils sont la source de ta force mentale qui repousse ces murs. Puise en eux, mais ne t’épuise pas à aller vers eux. Sinon, ils disparaîtront. Et nous aussi, aplatis.
Ils étaient là et je ne pouvais rien faire. La dure réalité me frappait à nouveau. Encore une fois. Je vacillais, pris dans mes sentiments les plus intenses. Maman chantonnait. Ma petite sœur applaudissait. Lui dansait. Tout m’appelait. Tout. Mais je ne pouvais pas. Je ne devais pas.
— Reviens ! Maintenant !
Je vis soudainement la pièce dans laquelle j’étais s’agrandir, se métamorphoser. De cube blanc et oppressant, elle devint une galerie d’art à la fois vivante et spacieuse.
Les murs, qui avaient menacé de m’écraser, étaient maintenant baignés de couleurs chaudes. J’étais entouré de rouges profonds qui me rappelaient les feuilles des vignes, de jaunes dorés comme ceux des champs de blé sous un soleil déclinant.
Les nuances étaient subtiles, délicates. Elles variaient doucement avec une lumière venue d’ailleurs et comme filtrée à travers une fenêtre invisible, imitant ainsi le jeu du soleil à travers les branches des arbres.
Les sons étaient aussi revenus. J’entendais le crépitement des feuilles sèches sous les pas, le chant mélancolique des oiseaux de passage.
Émerveillé, je m’étais levé avant de marcher à travers cette scène automnale reconstituée. Je pouvais presque sentir l’odeur de la terre humide, le parfum sucré des pommes tombées ainsi que de la fraîcheur de l’air qui annonçait l’approche de l’hiver.
— Partons ! me conseilla la Cape.
Me rappelant ce que je venais de vivre, je ne me fis pas prier deux fois. Je pris le tissu vers moi et citai de toute ma voix les mots nécessaires, que je pus enfin entendre, puis disparus.
CHAPITRE 7
Le Feu
Je me posai sur un sol de roche noire. Tout autour, des rivières de lave avançaient lentement. Des colonnes de feu jaillissaient, s’écartaient, retombaient en étincelles. J’eus le réflexe de reculer avant de m’apercevoir que je n’avais pas mal.
Les montagnes de basalte se penchaient sous des angles qui auraient fait s’effondrer les nôtres. Au-dessus, des nuages de cendres cachaient le ciel. Je cherchai un soleil sans en trouver.
La lumière sortait de terre. Elle se prenait dans les cristaux, se divisait, ressortait en rouges différents. Il y en avait tant que je n’aurais pas su dire lequel était celui du feu.
La chaleur m’entourait, mais ne me brûlait pas.
— Cape… tu ne me protégerais pas, par hasard ?
— Non, je ne fais rien, répondit-elle. Le feu ne brûle pas ici.
Du feu qui ne brûle pas. Je ne m’étonnais même plus.
Je repris ma marche entre les flammes. Je passai d’abord à bonne distance de chacune, puis un peu plus près. La Cape avait beau m’avoir dit que je ne risquais rien, j’avais une vie entière d’habitudes à contredire. Devant moi se dressait un palais.
Il semblait taillé dans un rubis immense. Ses tours se levaient comme des flammes que l’on aurait arrêtées en plein mouvement. Les murs rougeoyaient. Je n’avais jamais vu un bâtiment pareil, et je n’étais pas certain d’avoir envie d’en connaître le propriétaire.
C’était alors que j’aperçus que l’entrée était gardée. Je plissai les yeux :
Deux gardes se tenaient de part et d’autre de l’entrée. Ils étaient grands, la peau couleur de cendre, les épaules assez larges pour me donner envie de marcher bien droit.
Leurs armures sombres épousaient leurs corps. Des reflets de braises glissaient dessus à chaque mouvement. Mon regard s’attarda sur un torse, puis sur l’autre. Je n’avais toujours pas appris à choisir mes moments.
Ils avaient de longs cheveux noirs et des yeux jaunes qui ne semblaient rien manquer.
J’espérais qu’ils n’avaient pas remarqué ce que je regardais.
Cependant, comme pour freiner mes pensées chaudes, un détail me refroidit : ils avaient à leur ceinture une arme qui ressemblait fortement à une épée. Les poignées étaient ornées de pierres qui captaient la lumière du feu.
— Que dois-je faire ? demandai-je à la Cape.
— Pas le choix, tu dois y entrer, dit-elle.
— Pourquoi ? répondis-je aussitôt, intrigué.
— Parce qu’ils t’ont déjà repéré.
— De cette distance ?!
— Heureusement que tout le monde n’a pas la mauvaise vue des humains… répliqua-t-elle.
La Cape avait raison. Un des gardes avait légèrement tourné la tête vers moi. Je m’avançai. Plus je m’approchais, mieux je voyais la main posée sur son épée. Il ne la tira pourtant pas.
Il fit un pas devant l’entrée.
— Vivien, vous êtes attendu.
Sa voix était profonde.
Je m’arrêtai net, interloqué.
— Comment connaissez-vous mon nom ? demandai-je avec une pointe de suspicion. La Cape s’agita légèrement, signe qu’elle était prête à se battre si besoin.
Le garde eut un léger sourire, comme si ma question était celle qu’il attendait.
— Notre roi n’est pas un souverain ordinaire. Il possède un don : celui de la prescience. Votre venue n’était pas un mystère pour lui.
Je sentis mon cœur battre plus fort. Pour une fois, pas en raison de la peur. J’étais pris de curiosité…
— Et que sait-il d’autre de moi ?
— Cela, seul le roi peut vous le révéler. Il vous attend dans la salle du trône. Suivez-moi, je vous prie.
Il se retourna. Je le suivis entre les portes ouvertes.
Nos pas résonnaient sur le marbre rouge. Des tapisseries brûlaient sans se consumer. Je tendis la main vers l’une d’elles, puis la retirai avant que le garde me voie. Nous traversâmes plusieurs salles avant de rejoindre celle du trône.
De hautes colonnes de flammes montaient vers le plafond. Au milieu se trouvait un siège de roche volcanique traversé de veines de magma. Un homme y était assis.
Il avait la peau des gardes, mais je ne regardai que lui. Cela me gêna presque, cette façon qu’avaient mes yeux de s’arrêter sur son visage sans me demander mon avis.
Ses cheveux étaient faits de mèches rougeoyantes qui remuaient sans cesse. De petites braises s’en détachaient et disparaissaient avant de toucher ses épaules. Il ouvrit des yeux rouges, et j’oubliai un instant la question que je venais lui poser.
Il portait une tunique noire avec des fils d’or. Sur sa poitrine, un médaillon contenait un minuscule feu qui tournoyait sur lui-même.
— Vivien, dit-il. Ton périple t’a conduit jusqu’à moi, comme je l’avais vu dans les flammes.
Sa voix crépitait doucement. Je l’entendis jusque dans ma poitrine.
Je m’avançais, mon cœur s’accélérait.
— Que savez-vous de moi ? demandai-je.
Il se leva et vint devant moi. Je dus lever un peu le menton pour continuer à le regarder.
— Tu cherches un chemin vers la Terre, mais ton voyage est bien plus que cela.
Je restai sans voix.
— Mais, avant que nous parlions destinées, continua-t-il dans un sourire, il y a quelque chose que je dois te montrer.
Il me prit la main. Je le laissai faire, trop surpris pour lui demander où il m’emmenait. Derrière le trône, une porte donnait sur un balcon. Des fleurs de lave poussaient dans le jardin, au pied d’arbres dont les branches de braises faisaient du bruit avec le vent.
— Ce jardin est le cœur de mon royaume, expliqua-t-il, et c’est ici que je viens chercher la clarté lorsque les visions de l’avenir se brouillent.
Je me penchai au-dessus du balcon. Le jardin s’étendait plus loin que je ne l’aurais cru. Sa main tenait toujours la mienne.
— Et maintenant Vivien, dit-il en se tournant vers moi, ses yeux brillant d’une intensité nouvelle, parlons de ton rôle.
Je tournai la tête vers lui. J’attendais une direction, un nom, n’importe quoi que je puisse suivre. Il regardait mon visage.
— Tu es venu chercher un chemin vers la Terre, mais tu dois aussi trouver un chemin plus ancien.
Il leva la main, effleura ma joue du bout de ses doigts. Là où sa peau rencontra la mienne, je sentis une chaleur se répandre.
— Vivien, dit-il doucement. Dans les flammes, j’ai vu que tu étais plus qu’un voyageur. J’ai vu un cœur en peine.
Je voulus lui répondre que cela se voyait sans regarder les flammes. Mais sa main était encore près de ma joue. Je restai silencieux.
— Que dois-je faire ? demandai-je.
— Être au plus près de toi-même, répondit-il dans un grand sourire qui éclaira son visage. Il faut que tu te retrouves…
Il se pencha. J’aurais pu tourner la tête. Je ne le fis pas. Ses lèvres touchèrent les miennes et, pendant ce court instant, je ne cherchai plus de chemin.
Quand il recula, j’eus envie de le retenir.
Il me prit doucement la main et me guida à travers de silencieux couloirs pour arriver devant une porte.
— Vivien, murmura le souverain, avant que tu reprennes ta route…
Il n’acheva pas sa phrase. Je compris malgré tout ce qu’il me demandait. Je regardai sa main dans la mienne, puis son visage. Je le suivis.
Ce qui se passa derrière cette porte resta notre moment rien qu’à nous, connu seulement des flammes qui nous ont unis.
Je me souviendrai de sa chaleur. De la façon dont je l’avais cherchée alors qu’il n’en manquait nulle part dans ce monde. J’aurais voulu en garder un peu contre moi en partant.
Il était le Roi au Feu de Bois.
Quand je repris ma route, je sentis sur ma bouche quelque chose qui n’était déjà plus là.
Je pensai à toi.
Je ne savais pas ce que j’aurais dû te dire. Je m’étais senti moins seul près de lui. J’avais ri, je l’avais désiré, et pourtant j’avais cherché dans ses gestes ce qui m’aurait ramené aux tiens. Ça me paraissait injuste pour nous tous.
La Cape attendait que je prononce la formule. Un de ses pans glissa entre mes doigts, sans insister.
Je regardai une dernière fois le palais.
Il était beau. Il était encore là, et je m’apprêtais déjà à n’en garder qu’une image.
— Allons-y, dis-je.
Je repris le tissu contre moi. J’avais chaud. J’aurais voulu que cela dure.
— Alors, toujours en train de songer ?
Adossé de tout mon long contre le piano noir, je ne sursaute pas. Je l’ai senti arriver. Le froid me parcourt, me fait frissonner. Il a toujours adoré faire baisser la température.
Il sait que je n’aime pas ça. Je fais comme si de rien n’était, serre un peu plus mes doigts autour du verre de vin rouge et le porte à mes lèvres. Le précieux liquide me donne une sensation de chaleur. Je l’entends de nouveau.
— Je commence à croire que tu as un sérieux problème avec l’alcool.
Je n’ai pu m’empêcher de rire jaune. Ce souci n’est pas vraiment le premier que j’ai en tête. Il le sait, mais fait mine de rien. Je l’entends s’approcher. D’un geste mou, je me redresse et me retourne.
Sa gueule de monstre m’apparait une fois encore comme un éternel cauchemar. De deux mètres de haut plus exactement. Ses yeux de couleur jaune sombre me fixent, me pénètrent. Je retiens une grimace. La sensation d’être lu comme dans un grand livre ouvert n’est jamais agréable même avec l’habitude.
Ce n’est pas la première fois qu’il vient me voir dans mon rêve, non… dans mon cauchemarêve.
À vrai dire, il est là depuis le début.
Je ne sais pas si la Cape est au courant. Le problème est que, si je me souviens de tout ici, j’oublie tout quand je me réveille.
Ici, je ne peux compter que sur moi-même.
Je déglutis malgré moi. Je joue à celui qui est parfaitement à l’aise.
— Que me vaut ta visite ? lui dis-je.
— Oh… pas grand-chose… me répond-il.
Il se penche et regarde d’un air fasciné l’instrument de musique. Je profite de son émerveillement pour poser mon verre et l’interroger à nouveau même si je sais la réponse depuis le début.
— Pas grand-chose… vraiment ?
— Disons que j’attends ton retour à ma proposition…
Je lève faussement un sourcil tout en portant mon attention au même endroit que lui. Je sens que quelque chose lui échappe, l’agace. Il n’aime pas quand les rôles sont échangés. Il cherche la ruse.
— Tu n’avais pas ce piano la dernière fois…
— C’est juste, je viens de le recevoir.
— Qui te l’a donné ?
— Qu’importe…
Il dévoile dans un sourire ses crocs aiguisés.
— Je t’aime bien, tu sais ?
— Vraiment ?
— Vraiment. Tu m’amuses.
Il disparaît dans une fumée noire pour réapparaître assis sur le piano tout près de moi. J’attends un peu puis lui pose une autre question. Une vraie cette fois.
— Je peux jouer un morceau ?
Il se penche, approche ses yeux des miens, se relève. Je vois qu’il est perturbé.
— Pourquoi pas ?
Je fais craquer mes doigts et me concentre.
Je pose mes mains sur les touches.
Il me regarde faire. Sa grosse patte est tout près de mes doigts. Je vois la pointe d’une griffe dépasser de sa fourrure et je me demande s’il pourrait me couper un ongle sans toucher le reste.
Sans doute.
Je préfère regarder le clavier.
— Alors ? me demande-t-il. Tu attends qu’il joue tout seul ?
Je cherche un début. Quelque chose de joli, de grand, à la hauteur du piano. Mais plus je cherche et moins il me vient de notes. Il y a beaucoup trop de touches pour mes deux petites mains.
Le Monstre se penche.
— Tu vois, tu te compliques toujours tout.
Sa voix me refroidit jusque dans les poignets. Je manque de les retirer.
Puis, je pense à toi.
Pas à tes plus beaux morceaux. Pas à ces moments où je restais à t’écouter sans oser bouger. Je te revois un jour où je m’étais installé à ta place. J’avais voulu reproduire quelques notes entendues des centaines de fois. J’étais certain de les connaître.
Je m’étais trompé presque aussitôt.
Tu avais ri. Je t’avais fait la gueule pour la forme, et tu étais venu poser un doigt près du mien. Un seul. Tu m’avais montré où il fallait appuyer.
Je regarde cette touche.
Elle est là.
Je la reconnais moins à sa place qu’au souvenir de ton doigt tout près du mien. Ça me fait quelque chose de chaud au bout de la main.
J’appuie.
Le son sort. Il est un peu pauvre, tout seul au milieu de la pièce. J’ai presque honte pour lui.
Le Monstre ne rit pas.
Alors, j’en cherche un deuxième. Je mets du temps à le trouver. Je me trompe. Celui-là, c’est sûr, n’allait pas avec le premier.
Je recommence.
— Tu pourrais faire autre chose, dit la bête.
— J’ai demandé à jouer un morceau.
— Ce n’est pas un morceau, ça.
— Je sais.
Je n’ai pas envie qu’il me parle. Je voudrais seulement retrouver ce petit bout de rien que tu m’avais montré. Trois ou quatre notes, peut-être davantage. Je ne me rappelle plus le nombre. Je me rappelle ta main.
Le Monstre descend du piano. Le sol bouge légèrement sous son poids.
— Parlons plutôt de mon offre.
— Attends.
Le mot m’échappe. Je m’arrête aussitôt. Je viens de lui demander d’attendre, à lui. Je garde les yeux baissés sur mes doigts en espérant qu’il ne le prendra pas trop mal.
Il ne répond rien.
Alors je retrouve la première touche et je repars du début. C’est toujours aussi maladroit. Tu te serais encore moqué de moi.
Je souris.
Une note se prolonge un peu plus longtemps que les autres. Je la laisse faire. Pour une fois, je n’ai pas envie de me dépêcher.
CHAPITRE 8
Les Glyphes
Je surgis dans le noir et tendis les mains devant moi. Mes doigts rencontrèrent une paroi. Elle était dure, froide, et je n’avais aucune envie de découvrir ce qu’elle pouvait faire d’autre.
Je restai sans bouger. La Cape détacha un morceau d’elle-même.
Le tissu flotta devant moi et s’éclaira de vert. Sa lueur montait et descendait doucement, comme un souffle.
Je ne savais pas qu’elle pouvait faire cela aussi.
— J’en apprends encore de toi, lui dis-je.
— C’est grâce à mon porteur que je peux faire toutes ces choses, m’apprit-elle.
C’était, là encore, une de ses phrases énigmatiques dont elle avait le secret. Je fis l’effort de ne pas lui demander le sens de cette phrase, elle m’aurait sorti d’autres mots encore plus curieux et cela m’aurait énervé.
J’analysai mon environnement.
C’était devenu un réflexe de survie nécessaire, certains lieux m’étaient si hostiles que je devais aussitôt repartir ailleurs.
Il y avait autour de moi des murs. Ces derniers étaient faits dans une matière inconnue de mon répertoire. Elle constituait une sorte de liquide noire, qui, au lieu de se déverser et de se répandre par terre, formait quelque chose de très solide.
La lueur textile me permit d’observer de plus près cette eau ténébreuse suspendue.
Il y était imprimé de multiples motifs fins, recherchés et travaillés. Il s’y logeait de nombreux détails, mais les formes étaient trop abstraites pour y comprendre quoi que ce soit. Était-ce là un moyen d’expression d’une race extraterrestre ? Du texte ? Du dessin ? Cela me semblait dans tous les cas sacré.
Sur ma droite, les murs laissaient un passage. Je m’y engageai, précédé par la petite lumière de tissu.
Je marchai un instant ou deux avant de me retrouver à nouveau devant un mur.
Celui-ci, comme tous les autres, était épais. J’envisageai de prendre de la hauteur en demandant à la Cape de m’élever dans les airs, mais elle y envoya d’abord la flammerole qui me fit découvrir l’existence d’un toit obscur. Il existait donc là aussi un obstacle.
Pensant avoir loupé quelque chose, je fis marche arrière et revins sur mon lieu de départ, mais rien ne me permettait d’y voir une issue. Embêté, je pris à nouveau la direction inverse pour regagner, au bout de l’allée, l’impasse.
Il paraissait n’y avoir aucun moyen de sortir. Cela me fit rappeler l’épisode de la Pièce et je fus pris d’une angoisse familière. Je ne supportais plus d’être enfermé.
Je n’osai pas encore prononcer la formule de la téléportation. J’avais la crainte qu’elle soit ici aussi sans effet… je ne voulais pas paniquer.
— Regarde de plus près… me suggéra la Cape.
Bonne conseillère, je scrutai à nouveau le cul-de-sac. L’évidence me sauta aux yeux : il n’avait pas de motifs !
Cette masse d’eau, différente des autres, était mon seul indice. J’hésitai puis y posai prudemment mes doigts. C’était toujours aussi froid. Je les retirai… et vis alors, à l’endroit même où je les avais mis, des petits symboles apparaître. Les mêmes que sur les autres parois. Elles restèrent là quelques secondes puis s’effacèrent petit à petit jusqu’à disparaître complètement.
Je plaquai ma main sur le rempart et elle resta immobile avant d’être inspirée. La lueur du morceau de feu-volant me permettait de voir qu’elle se glissait dans le sombre liquide. Une force, invisible jusqu’ici, attira puissamment le reste de mon corps à l’intérieur.
Je mesurai soudain l’ampleur de la menace : je risquai de ne pas en ressortir ! Je voulus me dégager, mais c’était impossible. Je haletais de terreur au fur et à mesure que mon poignet s’enfonçait. Puis, ce fut très vite, mon bras puis mon coude.
— Au secours ! criai-je, dans une exclamation désespérée que nul n’entendit.
C’était trop tard. Ma joue toucha la surface glacée, et je fus aspiré dans une obscurité de poix.
Une vague réminiscence : des mains sur mes hanches, une danse lente au rythme d’une musique douce, sa bouche s’ouvrant dans un sourire, ses yeux verts me perdant toujours.
Les ténèbres étaient totales.
Je sentais de l’air effleurer mon visage.
Je battis des paupières pour m’assurer que j’avais les yeux ouverts. Je vis tout à coup le morceau de Cape arriver derrière moi et je me sentis brusquement rassuré par la lumière.
Je restai un instant sur place avant de réaliser que j’avais traversé le mur. Je me palpai le visage, le torse, puis le reste du corps… j’étais entier.
La sensation avait été désagréable. Je m’étais senti comme attiré par un aimant avant d’être absorbé. J’avais eu l’impression de plonger dans du miel.
Encore un couloir. Les murs étaient les mêmes, et les runes flottaient dans ces eaux épaisses.
J’allai jusqu’au bout puis, entendant un bruit derrière moi, me retournai avant de découvrir avec stupeur une silhouette sortir du rempart que j’avais franchi.
— Attention ! cria la Cape.
Celle-ci fit briller plus intensément le feu textile et je vis apparaître, à l’opposé de la pièce rectangulaire, une forme humaine.
Un homme barbu aux cheveux bruns, d’un mètre soixante-dix environ, vêtu d’un tee-shirt et d’un jeans tous les deux foncés.
Nous nous ressemblions tant qu’on aurait pu nous confondre. Je réalisai alors avec horreur que cet homme c’était moi !
Il ne portait cependant pas une copie de la Cape et, surtout, ses yeux n’étaient pas bleus, mais noirs. Je pouvais y voir des glyphes.
Le mur ne m’avait pas qu’aspiré : il avait également pris l’empreinte de ma chair et en avait produit un double !
Celui-là ne me voulait pas du bien tant la menace se lisait sur son visage.
— Il va falloir te battre contre toi-même, me prévint le tissu.
Ma contrefaçon poussa un étrange cri englouti puis courut vers moi. Elle tenta de me frapper au visage, mais j’eus le temps de l’esquiver en me penchant en arrière. Elle ne s’arrêta cependant pas à ce geste et m’adressa aussitôt une droite qui m’obligea de répondre à ce coup par un autre. Ainsi, de force égale, nous nous frappâmes mutuellement dans un combat qui ne semblait plus finir.
Ce n’était pas tant le corps de mon assaillant, parfaitement recopié, qui me paraissait le plus incroyable, mais plutôt ses gestes et ses manières qui étaient identiques aux miennes.
Poussé par l’adrénaline, je ne sentais pas la douleur. L’instinct de survie avait pris le dessus et je me battais comme un animal enragé.
Mon double me donna soudain un coup de poing si furieux à l’estomac qu’il me renversa à ses pieds. Il m’atterra puis se jeta sur moi de tout son poids pour m’immobiliser complètement.
Ce jour eût sans doute été le dernier de ma vie sans le secours de la Cape qui, dans ma chute, s’était défaite de moi pour s’enrouler autour du cou de ma copie. Ce dernier se dégagea de moi et tenta d’arracher le vêtement qui l’étranglait.
Je clignai des yeux, puis vis des étoiles apparaître devant moi alors que je me relevai du sol poussiéreux avec des jambes tremblantes.
L’occasion s’y présentant, je pris le dessus et lui déversai avec colère toutes mes frustrations qui s’étaient accumulées de mes voyages sans fin. Ce fut si violent que je me surpris moi-même.
Enfin, muscle par muscle, son corps perdit le contrôle de lui-même. Il titubait.
— Finissons-en ! s’exclama la Cape.
Elle libéra mon assaillant et se transforma pour devenir, dans ma main, une lame verte tranchante. Je sus ce qu’il fallait faire.
Je fis traverser l'arme à travers la poitrine de l’ennemi, et je crus me suicider dans le même temps. Les glyphes disparurent de ses yeux noirs.
Mon autre moi s'effondra.
Je n'arrivais plus à respirer.
Je m'étais tué.
Le reflet de mon visage mort sur la lumière du morceau de tissu flottant me traumatisa longtemps.
Tout à coup, le cadavre devint de l’eau noire et ne laissa au sol qu’une flaque. Je l’évitai.
Et tous les murs, à leur tour, se liquéfièrent. Une lumière naturelle, puissante et forte, m’envahit. Il me fallut même quelques minutes pour qu’elle ne me fasse plus mal aux yeux.
L’épée que j’avais dans la main reprit sa forme initiale, et le feu volant se recousit à la cape qui devint à nouveau entière.
J’étais dans un jardin ressemblant à un paradis.
Ne comprenant toujours pas le sens à tout cela, je m’allongeai dans les herbes hautes verdoyantes et plongeai dans un sommeil profond récupérateur.
Avant de m’endormir, je regardai mes mains.
Elles étaient sales. Sous un ongle, une trace noire résistait lorsque je la frottais sur mon jeans. J’eus beau me rappeler que l’autre corps s’était changé en eau, je revoyais mon visage au bout de l’arme.
— Tu veux quelque chose ? demanda la Cape.
— Non.
Je retournai mes mains pour ne plus voir les paumes. Quelques brins d’herbe me piquaient le poignet. Je me concentrai dessus. Ça me rassurait de sentir une chose aussi petite, qui ne me voulait rien.
— Il avait les yeux noirs, dis-je finalement.
— Oui.
— Pas comme moi.
— Non.
Je le savais. Je l’avais vu. J’avais seulement besoin qu’elle me le répète.
Je fermai les yeux. La Cape s’étala sur moi et resta tranquille jusqu’à ce que je dorme.
CHAPITRE 9
L’Océan
Les lieux étaient éclairés par une drôle de lumière qui vacillait dans le lointain.
Je sentais mes pieds s’enfoncer légèrement dans un sol mou. J’avais atterri sur du sable. J’enlevai à la hâte mes chaussures usées pour me sentir plus à l’aise.
La Cape s’enroula autour de moi, s’étira, s’adapta à mon anatomie pour devenir un manteau léger.
Je fis quelques enjambées pour me dégourdir. La caresse des grains sous mes pieds endoloris me fit du bien.
La chaleur gagnait mon corps. Je marchais mieux. Je regardai mes bras, soulevai une jambe, puis l’autre : les blessures avaient disparu. Je passai un doigt là où une coupure m’avait longtemps gêné. Il n’y avait plus rien. Je recommençai pour le plaisir de ne pas avoir mal.
Puis je levai les yeux vers la lumière.
C’était un océan de nuits avec des morceaux de jours à l’intérieur. Un mélange de ténèbres perdues et de lumières retrouvées. Il y naissait bruyamment des vagues, grandes, puissantes, monstrueuses, prêtes à noyer les mondes, et qui mouraient, petites, faibles, magnifiques, en silence. J’avais face à moi un univers qui se faisait et se défaisait à l’infini. C’était… fascinant.
J’entendis tout à coup un son à peine audible. Comme un enrouement englouti. Une voix aquatique. Je compris, sans savoir comment, que l’océan me parlait.
Elle me criait dans un murmure de venir, que je ne craignais rien. Je pensai au rocher de la Colline et m’arrêtai. La voix attendit. Elle ne se rapprocha pas. Je finis par faire un pas.
J’y glissai alors un pied. Je touchais le sol, mais j’avais cette sensation d’avoir plongé dans une eau profonde. Cette contradiction me déstabilisa, mais, voulant en découvrir plus, je me laissai m’enfoncer un peu plus.
Et tandis que je m’avançais et que l’eau montait, je perçus une odeur inhabituelle d’une mer malgré tout familière. Je ne pus m’empêcher de porter cet étrange liquide étoilé à ma bouche… il avait un goût légèrement sucré. Je me rappelai alors que je n’avais pas bu depuis longtemps et que j’étais assoiffé.
Alors je bus.
Abondamment.
Je n’avais plus aucune douleur. Même le chagrin que je traînais s’était estompé. Cette eau était une mère qui accueillait son enfant et je me jetai la tête la première dans ses bras protecteurs.
Je ressentais une quiétude que je n’avais pas connue depuis longtemps. Bercé par les étoiles chaudes de la froide obscurité, j’étais ivre d’un bien-être singulier. Je flottais et j’avais cette impression de tomber en haut, de grimper en bas. Je m’oxygénais comme jamais.
Une éternité ou un instant plus tard, je fus ramené vers le rivage. Mes vêtements furent aussitôt secs.
— Je te remercie, qui que tu sois, lançai-je à l’océan pendant que je remettais mes chaussures.
La voix engloutie répondit alors :
— Cela faisait des rotations de lunes que je n’avais pas reçu de visite.
La curiosité me poussa à poser cette question :
— Mais… qui es-tu ?
— Quelque chose qu’on oublie, me dit-elle simplement. Avant de partir, prends un peu de moi. Tu en auras besoin.
Je mis la main à l’intérieur de mon sac pour en sortir d’une poche une fiole en verre. Je ne savais pas comment mais je savais que j’allais en trouver une. Je la remplis de cette eau sombre éclairée. Aussitôt remise à son endroit d’origine, la voix reprit :
— Je t’accompagnerai désormais dans tes voyages. Va, maintenant…
Le manteau vert se rétracta jusqu’à reprendre sa forme d’origine derrière mon dos. Je soufflai quelques mots puis m’effaçai.
Lorsqu’il releva la tête, Vivien sentit contre son cou une humidité qui n’aurait pas dû être là. Il y passa les doigts. De la sueur, sans doute. Il aurait pourtant juré sentir encore l’eau sucrée.
Sur le papier, il avait écrit le mot « océan » plus grand que les autres.
Il voulut y retourner. Pas dans le souvenir, pas en écrivant. Là-bas. Il aurait voulu se lever, prendre la Cape et retrouver ce rivage. Il se retourna pour chercher une direction.
Les Silhouettes étaient toujours là.
L’une d’elles s’étira près du sol. Vivien ramena son pied contre lui.
Il n’y avait donc pas d’autre endroit.
— Pas pour le moment, dit la Cape.
Il se demanda s’il avait parlé à haute voix. Elle ne lui laissa pas le temps de le lui demander. Un de ses pans revint se poser sur son épaule. Il reconnut le geste et baissa les yeux vers le carnet.
Il y avait encore du blanc.
CHAPITRE 10
Les Cimes
Un manteau blanc couvrait les montagnes jusqu’à l’endroit où ma vue renonçait.
Les sommets pointaient vers moi. Les falaises ouvraient leurs trous entre les pentes, et les flocons se jetaient sur mon visage comme si je leur avais fait quelque chose. Je ne savais pas de quoi ces montagnes m’accusaient, mais elles avaient l’air décidées à me le faire payer.
J’avais toujours détesté le froid. C’était une sensation que j’exécrais au plus profond de mon âme. Ce dégoût était lié à autre chose, bien plus douloureux…
La Cape s’était changée en un épais manteau de fourrure verte. Je remontai ses pans jusque sur mes joues. Même ainsi, le froid trouvait de quoi passer.
Je marchais sans savoir où aller. Je voulais seulement ne pas m’arrêter. Mes pensées devenaient aussi lentes que mes jambes. Par moments, j’avais l’impression qu’il suffirait de me coucher pour que les montagnes cessent enfin de me souffler dessus.
Mes pieds s’enfonçaient. Je les relevais avec peine. Partir : c’était tout ce qu’il fallait faire. Je connaissais les mots. Je les cherchai pourtant comme si je devais en inventer de nouveaux.
Mes forces me quittaient, ma vue se brouillait, mon cœur devenait de plus en lent. J’allais y rester à jamais devant cette porte.
… une porte ?
Seule, bleue, sans rien autour. Elle ressemblait à toutes ces portes qui existaient sur Terre et elle était là, devant moi, dans ce monde perdu et inconnu. J’aurais juré qu’il n’y avait rien à cet endroit.
Croyant à un mirage, je levai la main et pus en toucher son bois. Je compris alors que ce n’était pas le fruit tordu de mon imagination. La porte était réelle… réelle !
Me sentant gagner d’une énergie nouvelle, je me jetai sur elle pour l’ouvrir et… impossible ! Elle était verrouillée ! Là, juste en dessous de la poignée… une serrure ! Quelque chose me hurlait qu’il fallait que je l’ouvre, que tout allait se terminer une fois passé de l’autre côté. Alors que je m’appuyais de tout mon poids en la secouant comme un dingue, je tombai soudain lourdement sur le sol.
Je me relevai aussitôt. J’avais l’énergie d’un fou. Je me rappelai que j’avais justement avec moi une clé qui m’avait été offerte par le peuple des machines. Je la cherchai rapidement dans mon sac puis la serrai fermement dans ma main.
Mais, alors que j’allais l’insérer dans la serrure, la porte disparut. Je regardai autour de moi, perdu. Je ne réalisai pas ce qui venait de se passer. Je parcourus des mètres de tous les côtés, ne sachant pas où aller.
Il fallait que je me rende à l’évidence : elle s’était bien volatilisée.
Les montagnes rigolaient.
Je criais de rage.
— Elle reviendra, m’informa la Cape-manteau.
Résigné, mordu par l’hiver glaçant, je n’eus d’autre choix que de partir en espérant la revoir au plus vite.
CHAPITRE 11
La Boîte
J’étais tombé dans un endroit plein de musique et de monde. Il y avait des corps qui dansaient, des lumières qui leur couraient dessus et, pour une fois, personne qui me criait de fuir.
Les créatures se ressemblaient assez pour que je leur invente un nom commun : les chats-pieuvres. Ou les pieuvres-chats. Elles avaient des peaux-écailles rouges, violettes ou jaunes et des pattes-tentacules qu’elles savaient remuer indépendamment. Je les regardai danser avec cette petite jalousie de celui qui ne sait déjà pas quoi faire de ses deux bras.
Elles buvaient des liquides contenus dans des récipients dont la forme et la matière auraient connu du succès sur Terre. Les breuvages avaient de jolies couleurs qui brillaient dans la pénombre. Ils prenaient un autre aspect lorsqu’ils étaient secoués. Il semblait que les chats-pieuvres ou les pieuvres-chats s’amusaient à les remuer selon un certain son, que je ne percevais pas à l’oreille humaine, et cela rendait l’atmosphère unique.
Le contenu devait les déconnecter de la réalité car ils ne furent pas surpris de ma présence, comme s’il était normal que je sois là parmi eux.
Il y avait tellement de monde que la Cape fit attention à ce que personne ne la piétine. Elle changea discrètement de forme pour devenir une tenue verte, plutôt élégante, qui me serra le long du corps. Elle en avait profité pour me créer de fausses pattes-tentacules pour que je passe moins inaperçu. Elle ne pouvait cependant pas changer la couleur : cela ne pouvait être que du vert et je ne savais même pas pourquoi. Je devrais, un jour-nuit ou une nuit-jour, lui poser la question. Je regardai mon nouvel aspect… ça m’allait plutôt bien. J’observai un moment les lieux puis décidai de me faufiler entre ces animaux hybrides.
Les murs de la boîte de nuit semblaient vivants, palpitant avec des motifs psychédéliques qui glissaient le long des parois au rythme des basses. Des étincelles de lumières traversaient les grandes salles par je ne sais quel artifice. Il y avait du bleu. Il y avait du rose. L’ambiance était particulière… J’entendais des soupirs dans les recoins les plus sombres. J’avais trop d’imagination pour ignorer ce qu’il s’y passait. Je rougis.
La musique électrico-fantastique me prenait, me transportait. Était-ce de la magie noire ? Qu’importe : j’étais séduit. Je me mis en mouvement, comme si je n’en avais pas le choix.
Je n’arrivais plus à dissimuler les ténèbres qui dansaient en moi, à l’unisson, sous cette mélodie en boucle. Je ne percevais que les spectres sombres, ces silhouettes déguisées sous des costumes cousus dans de véritables morceaux d’abysses qui évitaient un feu. Ils me fixaient de leurs yeux perdus. Soudain, un chat-pieuvre me tendit une boisson avec ses pattes-tentacules. Je bus. C’était fruité et…
Je voyais le goût, je mangeais le son, j'entendais l'odeur, je touchais les lumières… je sentais mes sens de travers.
Je ne savais plus ce qui allait avec quoi. J'ai su. L’oubli me fit pourtant mémoriser. J’échappais mes sentiments en les retenant. Ce qui partait me revenait violemment avec douceur.
J'entendais tes lèvres qui sonnaient fraise à mes yeux. Je palpais le son de ton sourire qui pianotait. Je grignotais ta voix qui sentait bon l'amour. Tu me retournais, j’étais plié. Je me nouais à ce qu'il restait de nous. Je m'accrochais à une verdure qui était tes yeux. Je me ligotais à une douceur qui était ta peau. Je m'attachais à de la vanille qui était ton odeur. Je me retenais à un rire qui était ta voix. Je m'attrapais à ton être qui habillait si bien mon cœur.
Il ne restait que mes envies, mes pulsions et mes fantasmes dans un corps débarrassé de toutes contraintes. Sans blessures ni brûlures, juste la Boîte et moi.
Pourtant, quelque part, quelque chose me retenait. Ça ne voulait pas me laisser partir entièrement. Ça s’agrippait dans le peu qu’il me restait de raison. C’était la Cape.
— … reviens à toi !
— L-laisse-moi encore un peu… bégayai-je, complètement désorienté.
— Un peu, mais pas trop. Tu es resté longtemps dans cet état et on commence à te regarder étrangement. Les effets se dissipent…
Et dans cet entre-deux, je me perdis à nouveau, noyé dans les notes.
Pour la première fois depuis longtemps, je souris.
CHAPITRE 12
La Brume
Je reposais sur une île, au milieu d’une mer rose clair. Sa couleur me rappelait le quartz.
Les vagues venaient mourir à mes pieds dans un bruit de verre cassé.
La végétation, dense, était molle et bleue. Le feuillage présentait des formes géométriques variables. Cela en devenait une habitude.
Le ciel diffusait un blanc à faire mal aux yeux. Il n’y avait pas un coin d’ombre où détourner le regard.
En apparaissant, la Cape avait détaché un bout d’elle pour me confectionner des lunettes de soleil vertes sur mesure.
Je m’adossai contre une espèce de buisson-coton. Il céda un peu sous mon dos et reprit sa forme autour de moi. J’étais fatigué.
Les lieux auraient mérité que je m’y attarde. Je n’en avais pas envie. Même les choses magnifiques me demandaient un effort.
Je pouvais encore marcher, courir, me battre sans doute. C’était ailleurs que ça se vidait. Je cherchais le nom de cette fatigue et n’en trouvais pas qui ne soit pas trop petit.
Depuis combien de temps est-ce que je voyageais ? Je n’avais ni montre ni téléphone. Seulement le carnet, le sac et ces choses récupérées en chemin. Il me semblait être parti depuis une éternité et une minute à la fois. Une éterminute. Je restai contre le buisson, incapable de savoir si je m’étais reposé assez longtemps.
L’île présentait des couleurs tellement improbables que mon cerveau ne voulut tout d’abord pas les accepter. Il me fallut sur chaque élément un temps d’adaptation pour que je les vive telles qu’elles étaient vraiment.
Les premiers animaux locaux entraperçus m’inquiétèrent, mais elles avaient plus peur de moi que j’avais peur d’elles.
Il ne m’arriva rien de bien remarquable pendant ma marche. Je me sentais presque en vacances, en excursion, avec pour guide ma solitude, même si j’avais la Cape pour me tenir compagnie.
Le manque d’amour frappa mon cœur de plein fouet et je les vis.
Maman poussait la chansonnette dans sa cuisine, jouant avec les restes qu’il lui restait de la veille pour préparer un nouveau plat qui n’en serait que meilleur.
Ma petite sœur lisait des livres d’astronomie, articulant le nom des galaxies satellites de la Voie lactée.
Lui jouait du piano, chantant les plus beaux mots des mondes en jetant son regard vert dans le mien…
Et tandis que je m’accrochais à cette boule de laine de mon passé, un léger brouillard apparut en toute discrétion au niveau de mes pieds avant de remonter le long de mon corps.
Le sourire que j’avais au visage s’effaça progressivement.
Mes yeux, qui étaient alors animés d’un certain éclat, devinrent vides. Ma progression fut plus lente, hasardeuse.
À qui étais-je en train de penser ? Je ne voyais déjà plus leurs traits. Combien étaient-ils ? Tout se dissipait.
Que cette île était belle ! Comment n’avais-je pas pu m’exclamer jusqu’à présent ?
Sur ma droite était planté une sorte de baobab de plusieurs mètres de haut qui lâchait des graines carrées en faisant des petits bruits dignes d’un dessin animé !
Sur ma gauche, il y avait un lézard-serpent qui étincelait comme une boule à facettes !
Et là ! Et là !
La brume qui s’était installée avait provoqué en moi une incroyable euphorie. Pire, je ne me souvenais de rien. Pas même de moi. Je me sentais déchargé d’un poids terrible. J’entendais à peine une voix derrière mon dos qui disait des choses, mais je n’y prêtais pas attention.
Je m’arrêtai devant le lézard-serpent. Sa queue se repliait sous lui et ses écailles distribuaient de petits éclats sur le sol. Je trouvai cela drôle. Tout était drôle, maintenant.
Il existait quelque chose que j’aurais dû faire. Je le savais comme on sait qu’on a oublié un objet en sortant. Mais je ne retrouvais ni l’objet ni l’endroit d’où j’étais sorti.
Une voix insista.
J’aurais aimé qu’elle me laisse tranquille. J’étais bien, enfin. Cela ne pouvait pas être une mauvaise chose.
Je souris à l’animal.
Je gloussais comme un idiot quand soudain une racine, du moins ce que je crus au départ, surgit de nulle part, empoigna ma cheville et me fit tomber lourdement au sol. Ma tête cogna la terre et la douleur me ramena à la réalité. Mes lunettes de soleil tombèrent de mon nez. Elles s’envolèrent aussitôt pour se recoller à l’emplacement manquant du tissu que je portais dans mon dos.
— Qu’est-ce que ? lançai-je, affolé.
— Enfin, te voilà ! s’écria la Cape. Je n’ai pas arrêté de te crier dessus ! Cette île est un danger ! Sauve-toi !
J’essayai de m’extirper du piège que la nature m’avait tendu, mais la liane avait resserré son emprise. Je glissai violemment vers un endroit précis. En remarquant au loin un immense trou, je me débattis comme un fou animé d’une rage sans pareille.
La Cape se détacha de moi, s’envola, revint dans mes mains sous la forme d’une longue machette verte. Je n’eus pas le temps de savoir comment elle avait pu se transformer ainsi. Je me pliai en deux et, de toutes mes forces, portai des coups sur la tige ligneuse. La lame était étonnamment affutée. J’allais tomber dans la fosse quand je pus de justesse me libérer de la plante sarmenteuse.
Je me remis debout avec des fourmis dans le pied. La machette redevint une cape sur mes épaules et, sans même attendre une éventuelle revanche de l’île, je prononçai le sort puis m’échappai dans un autre monde.
‘Ferme tes yeux, laisse tes oreilles percevoir les cris des murmures.
Ces voix coincées dans les autres, cherchant à se défaire, à n'être enfin plus qu'une.
Les entends-tu ?
Elles sont pourtant là. Bois leurs paroles.
Assimile-les.
Ces chuchotements hurlés sont tellement de choses.
Tout ce qui est bon pour le cœur, l'esprit, est là.
Il suffirait que tu les accueilles telles qu'elles sont.
Pourquoi te dis-je tout ça ?
Parce que tu n’écoutes que la voix la plus facile à entendre.’
— À qui parles-tu encore ? m’interroge le Monstre en grognant légèrement contre le piano que j’avais laissé de côté.
— Je ne sais pas vraiment, dis-je.
J’ai à nouveau un verre de vin rouge entre les mains. Je le goûte… il est bon.
La bête pose une puissante patte sur mon épaule, ce qui me déséquilibre et manque de peu de me renverser de la chaise. Cela ne lui pose aucun problème, bien au contraire, le Monstre en rit. Le ton grave de sa voix résonne dans ce lieu mental.
— Ça fait combien de temps que l’on se connait, toi et moi ? me demande-t-il sans attendre de réponse. Suffisamment longtemps pour que tu te décides enfin de venir avec moi.
Il s’éloigne et regarde les objets posés sur une étagère. Ce sont les souvenirs que j’ai de mon autre vie, celle d’avant les galères. Ce qui reste de mon existence avant ce jour fatidique où tout a basculé. Ce jour où j’ai dû fuir loin de tous ceux que j’aime.
Tel un gros chat, il s’approche avant de pousser lentement une statuette dans le vide. Celle-ci tombe, se fracasse en plusieurs morceaux. Il s’esclaffe à nouveau.
— C’est malin, lancé-je. Tu sais bien que je peux tout remettre comme avant.
Aussitôt dits, les fragments de la figurine, représentant un loup, se recollent les uns avec les autres. La sculpture s’envole puis retrouve sa place d’origine.
— Je le sais bien, répond-il.
Il s’évapore dans une trainée noire avant de ressurgir devant moi.
— Alors ? Quelle est ta réponse ? me demande-t-il, fixant ses yeux jaunes dans les miens.
Je n’aime pas quand il fait ça. Je me sens traversé par son regard.
— Laisse-moi plus de temps… j’ai confiance en la Cape. Elle me ramènera chez moi.
Il émet un son de mécontentement, ce qui fait vibrer légèrement la pièce.
— Très bien, lance-t-il. Mais… n’attends pas trop ! Plus tu t’attardes et plus il sera difficile de rentrer chez toi. Tu pourrais même ne jamais revenir…
Une peur surgit au plus profond de mes entrailles. Il la sent, la renifle, fait claquer sa langue entre ses crocs. Ça le met en appétit.
Soudain, il disparaît.
Je me réveille.
CHAPITRE 13
Le Pavé
C’est mon corps traînant sur des blocs cramoisis,
Mes pieds qui se soulèvent du sol écarlate à vitesse molle,
La Cape qui me crie de fuir le plus loin d’ici,
Ma volonté qui se plie devant une puissance folle.
C’est mon esprit inventant de tristes ombres,
Dans un monde où l’obscurité dévore le merveilleux,
Des fantômes noirs inquiétants qui me hantent en surnombre…
Dans un monde dans lequel je ne suis pas assez courageux.
C’est mon cœur rejouant cette étrange musique,
Celle qui remonte à l’envers le puissant fleuve de ma vie,
Pour toucher du bout de ses notes mes souvenirs tyranniques,
Et libérer un par un mes démons enchaînés dans l’oubli.
C’est mon âme perdant ses moindres repères,
Tout ce que j’aime qui s’effondre sous mes yeux,
J’ai beau tendre mes mains pour m’agripper au nécessaire,
Mes doigts abîmés se referment sans cesse malheureux.
C’est ma vue se troublant soudain face à l’effroyable,
En découvrant que le coupable de mon état minable
N’a nulle autre force sinistre que… moi.
CHAPITRE 14
La Pluie
Je n’étais pas d’humeur. Les gouttes d’eau, nombreuses, étaient un peu trop prétentieuses à mon goût.
— Hey ! leur criai-je. Ce n’est pas parce que vous venez du ciel, que vous savez danser avec le vent, que vous devez péter plus haut que vos culs !
Elles me regardèrent, vexées, et, sans daigner me répondre, continuèrent leur désolant spectacle.
À cet endroit, dans ce monde, tout était en boue. J’en avais partout, sauf sur la Cape qui flottait en hauteur, toujours accrochée sur mes épaules.
Chacun de mes pas était désagréable, la terre mouillée s’imprégnait dans mes chaussures qui n’étaient pas du tout adaptées au temps. J’avais les pieds trempés.
Le tissu eut alors la bonne idée de me faire suspendre à quelques centimètres du sol, en lévitation, par un procédé qui m’échappait encore.
L’averse froide, qui me tombait dessus, était désagréable, mais je n’allais pas le dire aux gouttes de pluie, ça leur aurait fait plaisir. Je me contentais de leur faire la gueule et de les insulter toutes les deux minutes.
Je n’osais pas non plus leur avouer que mon amertume était due à cette étrange fatigue que je traînais depuis quelque temps, associée à cette mélancolie qui ne me lâchait plus.
J’avais le cœur fatigué. Oui, voilà, c’était le terme.
Je voulais retrouver ma famille et mon amour.
Et jusqu’à maintenant, je n’avais aucun moyen de rentrer chez moi. Le seul indice que j’avais c'était cette clé. Les rares visiteurs à qui j’osais parler, ou qui avaient le courage de me parler, ne connaissaient pas la Terre, les humains, pas même ma galaxie. Je commençais à croire que je ne faisais que de me retrouver aléatoirement dans des endroits très lointains. Même une épingle dans une botte de foin aurait été plus facile à trouver.
Il ne me restait pour le moment qu’une solution : la fameuse transaction que me proposait le Monstre. Mais je me méfiais de lui. Je savais très bien qu’un prix important serait à payer si je devais accepter. Il me restait encore un peu d’espoir pour continuer à me battre.
Je sentais au fond de moi que la solution restait la Cape. Encore et toujours…
Pendant ce temps, la pluie m’agaçait de plus en plus. Je voulais la prendre entre mes mains, la déchirer en mille morceaux, mais, j’avais beau être dans un lieu au-delà de l’entendement, c’était impossible.
Elle me trempait progressivement, s’imprégnait dans mes vêtements et me rendait de plus en plus lourd.
Ce coin de monde était principalement composé de terre et de roche, et laissait peu de place à la végétation.
Je ruminais, frustré par tant de choses, à me dire que je perdais à nouveau mon temps dans ce coin perdu.
Les couleurs dominantes de l’environnement, marron et gris, ne m’aidaient pas à avoir des pensées positives. D’un coup, je me rappelai qu’il existait une couleur particulière que je n’avais pas utilisée depuis que l’on m’avait donné.
Je me mis en mémoire les mots de Mehlisïâ. Il me suffisait de la concevoir.
L’instinct me souffla ce qu’il fallait faire.
Je me mis en tailleur, à même la terre mouillée, puis fermai les yeux.
Je ne sentis que de la gêne, entre la gadoue, l’humidité, le froid… mais je me concentrai de mon mieux.
Alors, au plus profond de mon esprit, se matérialisa dans le noir une couleur.
La Couleur.
Inconcevable et pourtant bien là.
Elle me transporta ailleurs, dans un monde meilleur.
Ici, il faisait chaud et bon.
J’entendais à nouveau pianoter, le bruit des bons petits plats que l’on préparait, et les mots d’enfants.
Une fois encore, ma mère, ma sœur et lui étaient là.
Mes trois amours.
Ils étaient mes repères, mes étoiles dans la nuit. Je pouvais toujours compter sur eux dans les moments les plus difficiles, même s’ils n’étaient pas là.
— Hé ! Ce n’est que moi ! Je me suis perdu et je n’arrive pas à revenir ! J’ai une cape extraordinaire pour m’aider, mais ça prend du temps ! Je ne saurais pas vous décrire ce que je vis, c’est tellement étrange ! C’est une soupe de toutes ces choses que l’on me force à boire tout le temps.
— Mais… et vous ? Je vous vois comme des voix dans ma tête, des chaleurs au fond de mon cœur…
Je me sentis d’un coup pris de vertige et repris mes esprits dans la bouillasse.
Je m’accroupis pour enlever un peu de terre de ma chaussure. Elle se recolla aussitôt. Je me redressai, vaincu par une flaque.
Ma mère aurait ri de me voir faire. Pas pour se moquer. Enfin, un peu, quand même. Elle avait cette façon de rire en continuant ce qu’elle faisait, avec les épaules qui bougeaient avant que le son sorte. Il lui arrivait de nous demander ce qui était si drôle alors qu’elle avait commencé la première.
Je me surpris à sourire.
Le souvenir ne me montrait rien de grand. Ni anniversaire ni vacances. J’étais seulement près d’elle. Il y avait une casserole quelque part, et je restais dans le passage. Elle me poussait du coude pour ouvrir un placard. Je revenais aussitôt lui barrer le chemin.
Ça, la Dévoreuse ne l’avait pas eu.
Je laissai la boue à sa place et pris le temps de prononcer les mots.
Je disparus ailleurs, en espérant trouver un endroit plus hospitalier pour faire ma toilette.
CHAPITRE 15
L’Astéroïde
Une étoile brille toujours pour quelqu’un.
Combien de fois avais-je entendu cette phrase ? Je ne le savais pas. Suffisamment pour qu'elle me revînt en tête à cet instant.
Mais j’avais beau avoir grandi, être devenu un homme, avoir la possibilité d'admirer d’un peu plus haut ces astres brûler au-dessus de moi, je n’étais toujours pas assez haut pour pouvoir les décrocher du bout de mes doigts.
J’aurais voulu les prendre une par une dans ma main et leur poser la question. Je n’aurais pas eu peur de recommencer des milliards de fois, si l’une d’elles avait fini par me montrer la Terre.
La nuit ne pouvait pas être mieux dégagée que maintenant sur cet astéroïde situé, paraît-il, à la frontière de la ceinture glaciale de Jalio. J’étais bien incapable de dire où ça se situait par rapport à la Terre.
Il y avait du monde sur ce petit corps céleste aménagé en station spatiale. Suffisamment pour que la Cape décidât d’elle-même de se matérialiser en bure, un tissu de laine assez grossier équipé d’une grosse capuche, pour me cacher. Vert, naturellement. Sur la Terre, on m’aurait pris pour un moine.
J’avais atterri en manquant d’air. Forcément, il n’y avait pas d’oxygène sur ce caillou volant. Heureusement, la Cape avait su une fois encore s’adapter en me créant une sorte de bulle tout autour de mon corps à l’aide de minces fils qui, par leurs mouvements, créèrent de l’air. C’était indescriptible, et surtout irréalisable, mais avec la Cape tout était possible.
J’explorais les lieux, entouré d’une centaine de vaisseaux de formes et de toutes tailles. Certains, magnifiques, me laissaient bouche bée et faisaient naître en moi une envie d’embarquer dans l’un d’entre eux.
J’avais toujours été fasciné par l’infini sidéral nous entourant. Petit, ma mère m’achetait chaque semaine chez le marchand de journaux un magazine sur le thème de l’astronomie. C’était une collection spéciale et chaque numéro avait toujours sa cassette vidéo. Je passais alors des heures à les diffuser, me laissant emporter par la voix grave du commentateur dans l’exploration de notre système solaire. Ma mère… sa bouille d’amour me manquait.
Je cessai subitement mes rêveries. Je faillis me cogner contre le dos d’une brute épaisse rouge de trois mètres de haut, fait de muscles et de muscles. Il ressemblait à un colosse né par et pour la guerre. Sûr qu’il m’aurait tué sur le champ si nous avions été seuls. Il fallait que je fasse attention.
Des cargaisons étaient disposées ici et là, remplies de cristaux jaunes qui brillaient comme des pierres précieuses. Elles semblèrent dangereuses. Seuls certains individus, vêtus d’une combinaison spéciale censée les protéger, les maniaient avec précaution. Ils faisaient glisser les minéraux dans les moteurs d’astronefs avec une sorte de pelle. Je compris que c’était ce qui permettait aux véhicules de voler. De l’essence-qui-brillait. C’était joli…
Quelque chose clignotait plus loin. Une enseigne au-dessus d’une base construite. Sans doute un endroit de repos. Poussé par ma curiosité, j’y allai.
Une fois entré, je fus pris par une odeur nauséabonde. Ça ne sentait pas la fleur. Était-ce la cuisine ? Car, oui, c’était un bar-restaurant. Je m’installai au comptoir fait de métal-cuivre. Enfin je croyais.
Un ectoplasme ressemblant à une cellule organique géante me demanda ce que je souhaitais boire (je comprenais toujours ce qu’on me disait par le traducteur universel de la Cape). Ne sachant pas vraiment ce qui était habituellement servi dans ce genre d’endroits, je lui demandai sa spécialité. Elle (la cellule) me servit un… « shm’at ». C’était tout marron et visqueux. Je sus d’où venait l’odeur. Il était certain que je n’allais pas boire ça, mais, surtout, comment j’allais payer le serveur ? Ici aussi, il existait une monnaie pour tout. J’en avais vu passer entre plusieurs individus : des pièces rondes avec un trou dedans.
On s’installa à côté de moi. C’était rose avec une voix très grave. Plus petit que moi, mais qui flottait. Trois jambes, deux bras, avec des membres plus transparents au bout. C’était assez drôle à voir. Le vert de ma tenue attira ses quatre yeux gris.
— Z’êtes pas de cette galaxie, vous, non ? me demanda-t-il en tentant de regarder sous ma capuche.
— Tout à fait, répondis-je en me dissimulant de mon mieux.
L’extraterrestre me contemplait du haut en bas. Visiblement je le fascinais.
— Z’avez un drôle de truc autour de vous, dit-il intrigué. Z’a bouge…
— Oui, c’est pour me protéger de la lumière, mentis-je. C’est pour ça que je ne me découvre pas.
— Ze comprends. Z’ai connu une ez’pèce qui ne vivait que dans l’obz’curité… Z’êtes d’où ?
Devais-je dire la vérité alors que je lui avais raconté une bêtise ? Mon envie de récolter le moindre indice pour rentrer à la maison était plus fort que tout…
— De la Terre… vous connaissez ? Un système avec un seul soleil, quelques planètes autour. Une planète avec de l’océan, de la terre… ?
Il réfléchit un long moment.
— Non… Ze connais pas. Pourtant z’en ai visité des contrées lointaines ! Z’ai zept cent z’ans !
— Vous ne les faites pas…
— Merci ! Oh, mais ze vois que vous z’avez pris un z’hmat !
— Oui, mais je ne le boirai pas… vous le voulez ?
— Oh z’est gentil, oui !
Mais alors que je lui passai ma boisson puante et qu’il l’avala d’une traite, une puissante déflagration me perça les tympans. Tout le monde sursauta. À peine me retournai-je que je vis d’immenses flammes jaunes s’approcher de nous à toute vitesse. Je réalisai qu’il était trop tard pour me téléporter.
Mon tissu se défit de moi avec une rapidité étonnante pour s’envoler et former devant moi un grand mur solide. La Cape avait beau être magique, elle ne pouvait pas me transporter ailleurs toute seule. Il aurait fallu prononcer les mots juste avant. Je sus qu’elle ne pourrait pas contrer l’explosion.
J’étais fichu.
Finalement, mon départ allait être aussi désastreux que mon arrivée.
Avec du recul, je me demandais si la catastrophe n’avait pas pour origine les cristaux. Était-ce un incident ? Un attentat ? Je ne le saurai jamais.
Je n’eus que le temps de voir une lumière bleue au loin puis plus rien.
CHAPITRE 16
Le Bord
Je reconnus la voix avant de savoir où j’étais. Elle était encore lointaine, engloutie, mais ce n’était pas la Cape. Elle me parlait dans le cœur.
Je l’écoutai.
‘Le monde d'où tu viens importe peu.
Il pourrait être si grand qu'il te faudrait plusieurs vies pour le parcourir, si étroit que trois pas te suffiraient avant de tourner en rond, si beau que ton regard ne pourrait s'en détacher, si laid que tu lui tournerais le dos, si riche que tu ne saurais plus quoi saisir, si pauvre que tes mains resteraient dans tes poches, si simple que tu chercherais à l'obscurcir, si compliqué que tu souhaiterais y trouver réponse à tout.
Pourtant, malgré toutes ces différences, chaque monde possède une limite. Et tu sais quoi ? C'est la même pour tous. Tu as beau être de la Terre, et d’un autre en même temps, avoir deux pieds et deux mains, et moi n’être qu’un son, nous connaissons tous les deux cet endroit unique en son genre et, d'ailleurs, c’est ici que nous nous sommes rencontrés la première fois.
C'est un lieu où le temps ne court pas, où la sortie est incertaine puisque tu ne sais même pas comment tu y es rentré. Tu y es, c’est tout. Ce que tu vois, ressens et vis, dedans et autour de toi, t'est propre et ne peut appartenir à quelqu'un d'autre. C'est pourtant la même place que nous parcourons, toi et moi, mais il m'est impossible de la percevoir comme toi tu peux la discerner.
Je ne sais pas si l'espèce, la personnalité, l'intelligence, les actions ou encore les pensées sont pris en compte, mais s'il y a bien une chose dont je suis certaine c'est que cet endroit, accessible depuis n'importe quel monde, n'existe nulle part ailleurs. Il est parcouru par la vie où qu'elle soit et, pourtant, personne ne pourra se mettre d'accord sur sa description.
Moi, je le nomme le bord des mondes.
Quand j'y rentre, c'est une nuit qui m'attend. Fraîche sans trop l'être. Je suis un son vêtu de moi et là-haut les étoiles m’entendent, curieuses. Je n'ai pas de direction particulière à prendre : je n'ai qu'à porter ma voix pour trouver le rebord. Souvent je m’entends m’asseoir, au-dessus d'un océan de petites lumières. Et j'attends. Oui. J'attends sur le bord des mondes… sur la limite. Jusque-là, j'ai toujours réussi à revenir, mais parfois je me dis qu'une nuit je n'y arriverais plus.
Tu vas maintenant repartir, mais sans doute que tu reviendras. Il reste encore assez de contenu dans la fiole.’
Je devins transparent puis disparus ailleurs.
Vivien reprit de l’air. Il posa un doigt sur un mot avant de le retirer aussitôt. Il avait cru le voir bouger.
Autour du feu, l’espace s’était réduit. Il ne savait pas à quel moment les Silhouettes avaient avancé. Il remonta les genoux contre sa poitrine et trouva sur son pantalon une petite marque de boue qui n’y était peut-être pas avant.
La Cape, elle, ne disait rien.
Il aurait voulu qu’elle le gronde. Qu’elle lui demande de se dépêcher, de mieux se tenir, n’importe quoi d’assez familier pour reconnaître celle qui l’accompagnait.
— Tu es là ? demanda-t-il.
— Oui.
Le tissu toucha son bras. Ce fut très peu, mais il put reprendre.
CHAPITRE 17
Les Étoiles
Une étoile brille toujours pour quelqu’un.
Cette phrase était revenue en moi comme un écho lointain, tel un spectre qui, caché derrière le mur, attendait l’occasion de se montrer.
Je les voyais derrière une grande vitre. Elles défilaient en amas, trop nombreuses pour que je sache où regarder. J’avais fini par m’accrocher à une seule. Je la perdais de vue dès que le vaisseau tournait.
Je me mis à rire intérieurement : s’il y avait bien quelqu’un de complètement paumé, c’était moi.
Savoir que j’étais l’un de ces rares humains à jouer les cosmonautes et à me retrouver dans l’espace pour assister à ce magnifique spectacle m’aurait mis en émoi. D’autant plus que j’étais le seul à être allé aussi loin… ce qui faisait aussi mon malheur. Mais j’avais l’habitude d’être anxieux… et être clandestin dans un vaisseau spatial submergé d’extraterrestres n’était pas de nature à me rassurer.
J’étais apparu dans un endroit gris, entre de grandes caisses. Des hublots ouvraient les murs sur l’espace. Cette fois, je n’étais pas tombé sur une planète. Je voyageais à bord de quelque chose qui n’avait aucune raison de m’accueillir.
La Cape m’avait fait me cacher derrière les caisses. Je m’y étais replié comme j’avais pu. Il suffisait de venir chercher celle de devant pour me découvrir.
J’aurais dû repartir. Mais un vaisseau pareil devait savoir d’où il venait, où il allait. Il avait peut-être une carte. Des noms. Quelque part dans ses machines, je trouverais peut-être enfin celui de ma planète.
Je n’étais pas pour le moment tranquille du tout.
J’apercevais de plus en plus d'extraterrestres qui traversaient de temps à autre la pièce. Ils faisaient à peu près ma taille, mais avaient le corps épais : je ne voyais que leurs muscles. Et leur couleur rouge. Ils communiquaient entre eux par grognements et ne semblaient pas du tout sympathiques. Le traducteur universel me permit d’entendre quelques mots volés.
Quelque chose de gros se préparait…
— Il faut attendre le bon moment, me souffla la Cape. Ils sont nombreux. Je ne pourrais pas te défendre longtemps s’ils nous découvrent…
Elle avait, une fois encore, trouvé les mots pour me rassurer. L’angoisse, cette bonne amie de toujours, revint se loger dans mon ventre pour jouer avec mes entrailles.
Une sirène se déclencha, et toutes les lumières du vaisseau clignotèrent comme un sapin de Noël.
Ce fut d’un coup l’agitation totale.
Alors que je n’avais observé jusqu’ici qu’une dizaine d’individus, j’en voyais maintenant des centaines passer à quelques mètres de moi. J’étais visiblement dans un grand couloir menant à l’armurerie : ils allaient tous au même endroit pour en ressortir un instant plus tard en sens inverse, dotés d’une épaisse protection noire les couvrant de la tête aux pieds. Ils avaient, dans ce qui leur servait de pattes-mains, des capteurs de lumière. Je n’avais pas les mots pour décrire leur blindage. Mon français était trop pauvre pour raconter ces choses inconnues.
Soudain, l’un d’entre eux s’approcha dangereusement de moi. Je me mis aussitôt en boule dans le coin le plus sombre de l’entrepôt en retenant mon souffle. Je crus qu’il m’avait vu et qu’il venait me chercher. Heureusement, il n’avait fait que de s’appuyer contre l’une des caisses afin de remettre correctement son armure. Il avait le visage découvert. Le voir de plus près me permit de le détailler : les petits traits noirs sur sa peau rouge, que j’avais pris pour des tatouages, étaient en réalité ses yeux. Il avait également un trou assez important au milieu du visage, cela devait être sa bouche.
— C’est le moment ! lança la Cape.
Et sans que je comprenne quoi que ce soit, je la vis se défaire de moi et s’envoler droit vers le soldat. Elle s’enroula autour de son cou à une vitesse folle et le tira d’un coup sec en arrière. Le malheureux, surpris par l’attaque, n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit ni d’émettre un seul cri. J’entendis un sinistre craquement puis son corps s’écroula lourdement au sol. Cela fit du bruit, mais l’alarme et le pas de course des autres guerriers couvrirent largement sa chute. Le vêtement se défit lentement et se remit sur mes épaules.
L’extraterrestre ne bougeait plus du tout.
— Il est… ? demandai-je.
— Oui, répondit la Cape.
— Ha… bon. Et… qu’est-ce que je fais maintenant ?
— Tu vas prendre son armure et la mettre. Il a l’air de s’adapter à toutes les morphologies. Ça va te couvrir entièrement et dissimuler ta forme humaine. Tu as cette chance qu’ils soient des bipèdes et fassent à peu près ta taille, même s’ils sont plus musclés que toi.
Je regardai mon propre corps. C’est vrai que j’étais plutôt gringalet…
— Bon bah quand il faut y aller… soupirai-je.
Quelques instants plus tard, tout était prêt.
J’avais mis par-dessus mes vêtements, la Cape incluse, ce que portait le mort. C’était en réalité plus une sorte de combinaison faite dans une structure avancée et complexe. En la mettant, celle-ci s’épaissit jusqu’à me donner une apparence herculéenne. C’était sans doute là un moyen de faire croire à l’ennemi que j’étais fort alors qu’en réalité j’étais plutôt champion de la catégorie poids plume. J’étais complètement recouvert et, à l’extérieur, rien ne laissait penser que je n’étais pas l’un des leurs.
Je gardai les mains contre les caisses sans savoir où poser les yeux.
Le soldat était mort. Il avait remis son armure, il avait eu la malchance de s’arrêter là, et maintenant je la portais. Je cherchai en moi quelque chose d’assez fort pour m’arrêter : un haut-le-cœur, une colère, une envie de retirer ce qu’on venait de lui prendre.
Il fallait avancer.
C’était tout ce qui me venait.
— Cape…
— Je sais, répondit-elle.
Je ne sais pas ce que j’aurais voulu lui dire. Elle avait peut-être compris autre chose. Dans cette combinaison trop grande pour mes habitudes, je frottai mon pouce contre mon index. Je ne sentais plus ma propre peau.
— Comment as-tu su que ça allait me faire ça ? demandai-je à la Cape.
— J’ai été conçue avec une partie de cette technologie, et d’autres choses, répondit-elle.
Étonné qu’elle me donnât enfin une réponse concrète aux questions que je posais sur elle, je continuai sur ma lancée :
— Et… par qui as-tu été tissée ?
— Plus tard, lança-t-elle. Regarde par le hublot.
Je ne savais pas comment elle faisait pour voir alors qu’elle était dans la combinaison, mais le paysage spatial avait effectivement changé. Nous nous approchions dangereusement d’un autre vaisseau d’une dimension égale à celui dans lequel nous étions. Il était cependant très différent et semblait fabriqué avec… des plantes ?
— C’est un abordage, remarquai-je.
— Ça va être très agité dans très peu de temps, compléta le tissu. Il faut que l’on trouve leur carte de navigation rapidement et en toute discrétion.
— Facile… ironisai-je.
Aussitôt, nous avions pris soin de déplacer le cadavre dans un grand conteneur, non sans mal, avant de le refermer.
Pourvu qu’ils ne remarquent pas son absence, pensai-je.
— On va sortir de là et s’exposer, expliqua la Cape. Comporte-toi exactement comme eux. Ils n’ont pas l’air intelligents. Grogne comme eux et ne parle que si c’est indispensable. Le traducteur universel fera le reste. Je t’aiderai à te diriger.
Prenant mon courage à deux mains, je sortis avec la plus grande discrétion des mondes de l’entrepôt de stockage.
Je partis dans le même sens des autres soldats qui venaient de s’équiper, non sans avoir la trouille au ventre. Je me mêlai à la foule et imitai de mon mieux leur gestuelle.
Je me sentais idiot car cela consistait à gonfler le torse et à déplacer dynamiquement les bras et les jambes. Je préférais toutefois paraître bête plutôt que d’être découvert et finir en petits morceaux.
Mes camarades et moi sortions du couloir puis traversâmes de multiples pièces dont leurs fonctionnalités m’étaient complètement inconnues. Nous avançâmes, à pas forcés, à une cadence qui m’avait déjà fatigué.
J’entendais dans ma combinaison des grognements qui étaient des ordres donnés par les supérieurs… sans doute une radio. Le traducteur fit son travail :
— Avancez vers la zone de conflits ! Nous allons les envahir et ils mourront ! Armez vos gants !
Je vis alors les individus autour de moi frotter leurs mains l’une contre l’autre en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. Les ronds de lumières, gris jusqu’ici, devinrent jaunes.
Je m’empressai de faire la même chose qu’eux et… ça changea de couleur ! Ouf. J’avais cru que mes paumes d’humain n’allaient pas réussir à activer le mécanisme. Je ne savais toujours pas ce qu’il fallait exactement en faire, mais j’allais le savoir très vite.
— Je n’ai pas encore vu d’endroit intéressant, lança la Cape qui devait avoir l’option radar dans sa magie. Il faut les suivre pour le moment. Pas le choix.
Je continuai à avancer même si mon corps entier hurlait de m’enfuir. Je voyais les extraterrestres tourner par moment leur tête vers moi alors j’essayai de me contenir et de refouler cette peur qu’ils ne semblaient pas connaître.
Nous arrivâmes dans une immense pièce et je compris aussitôt ce qu’il se passait : ils avaient réussi à agripper le second vaisseau à l’aide de grosses lances sophistiquées qui avaient percé avec efficacité la coque. Celle-ci semblait conçue avec des… feuilles ?
Ils s’étaient rapprochés de sorte que seuls quelques mètres séparaient les deux vaisseaux.
Mon camp semblait être en bonne position car ils avaient mis en place des… ponts-tunnels… de lumière qui permettaient de traverser jusqu’à l’embarcation ennemie. Nous étions tellement nombreux à attendre pour passer par ces chemins que nous attendions serrés les uns contre les autres. Il y régnait un faux calme qui ne me plaisait pas.
Ça ne m’arrangeait pas de rester là car je ne voulais pas aller dans l’autre vaisseau ! Je voulais simplement chercher ici une quelconque information sur la Terre !
— Cet endroit est un carrefour de plusieurs chemins, m’informa la cape. Il faudrait une diversion.
Soudain, comme si on l’avait entendu, il y eut un drôle de bruit puis ce fut le chaos total. Cela engendra un mouvement de foule et je manquai de peu de me faire écraser. Celui qui donnait des ordres à la radio hurlait :
— Ils se sont téléportés ! Tuez-les jusqu’au dernier !
Des centaines d’extraterrestres d’une autre espèce étaient sortis de nulle part et nous attaquaient. Ils ressemblaient à des arbres et ne portaient aucune protection sur eux. Ils n’étaient cependant pas sans défense car ils crachèrent sur nous des boules vertes qui, en explosant, libérèrent des… lucioles qui, à leur contact, brûlaient les combinaisons ainsi que leurs propriétaires.
Un des « miens » avança sa patte-main vers l’un des troncs, la serra fort en poing avant de la relâcher une seconde plus tard : un laser rouge émana du cercle de lumière et fendit en deux son opposant. Aussitôt, les insectes lumineux qui étaient sortis de ses sphères tombèrent au sol.
Comme s’il ne me suffisait pas d’être noyé dans toutes ces nouvelles informations, et d’esquiver aussi bien mes alliés que mes ennemis, mon cœur, lui aussi, était en guerre. Je le sentais secoué comme jamais, comme s’il était dans le tambour d’une machine à laver.
Je voulais prononcer la formule magique pour disparaître de cet enfer.
— Non, ne le fais pas ! s’écria la Cape. Tu vois l’entrée sur ta droite ? Va par-là !
L’accès n’était pas si loin, mais il me fallut un temps fou avant d’y arriver. Entretemps, un Tronc avait surgi devant moi, prêt à me serrer la gorge avec ses branches épaisses parsemées d’épines aussi grosses que des couteaux de cuisine. J’avais alors serré mon poing droit avant de le relâcher sur mon assaillant qui, gravement blessé, s’en alla sans demander son reste. Un Rouge en combinaison le termina dans la foulée. C’était étrange de ne plus ressentir de culpabilité ni de pitié. J’étais obsédé par ma quête.
Une fois arrivé à destination, je m’engouffrai dans un long couloir et ce fut beaucoup plus calme.
Un Rouge me croisa dans le sens opposé :
— Tu fais quoi ici ? Tu désertes ? Retourne au combat ou meurs comme ces…
Il n’eut pas le temps de terminer. J’ouvris ma paume devant son visage. Le rayon le traversa. Il tomba.
Je gardai le bras levé une seconde de trop.
Le trou était là. Le Rouge aussi, mais autrement. Je regardai ma main, puis la sienne. C’était impossible de ne pas remarquer qu’il avait lui aussi des doigts.
— Vivien, souffla la Cape.
Je me remis en mouvement.
Je n’éprouvais pas ce que j’aurais dû éprouver, et cette absence me suivit dans le couloir. Je voulus me dire que c’était la guerre. Que je n’avais pas eu le choix. Les phrases étaient prêtes, propres, faciles à utiliser.
Je ne les terminai pas.
La Cape me guida assez longuement sans qu’aucun autre incident n’intervînt. Puis elle me désigna enfin une grande porte.
— Ici ! s’exclama-t-elle.
Heureusement, ce fut ouvert et je rentrai sans difficulté.
La salle était particulièrement sombre, mais je pus malgré tout me guider grâce à la combinaison qui permettait de se déplacer dans ces conditions.
Il y avait au milieu de la pièce un panneau de commandes. Mon attention porta sur un bouton où il était écrit « Navigation » dans la langue des Rouges.
En appuyant dessus, la machine projeta un hologramme d’une carte très réaliste en plusieurs dimensions. Des étoiles et des planètes apparurent par centaines tout autour de moi avec de magnifiques détails.
Je ne connaissais forcément aucune d’entre elles et ma position, dévoilée par la machine, dans ce coin de l’Univers ne m’aida absolument pas.
— Objet de la recherche ? lança une voix robotisée aussitôt traduite par la fonctionnalité de la Cape.
Je sentis aussitôt mes boyaux se tordre par la nervosité et l’excitation.
— Terre ! criai-je.
— Recherche « Terre » en cours… analyse… répondit la machine.
J’eus la sensation que le temps fut à ce moment-là figé. J’allais enfin la trouver ! J’allais enfin rentrer ! J’allais les revoir ! Les serrer dans mes bras ! Leur dire ô combien ils m’avaient manqué et que je les aimais ! L’ordinateur exécuta encore sa tâche quand elle donna enfin la réponse :
— Donnée « Terre » inconnue.
Je fus abasourdi par la réponse.
— Comment ça tu ne connais pas la Terre ? m’emportai-je. Tu connais combien de planètes ?
— Il est recensé dans la navigation quarante-deux milliards sept cent quatre-vingt-neuf millions sept cent douze mille six cents et quatre-vingt-deux planètes.
— Et la Terre ne figure dans aucune d’entre elles ?
— Inconnue. Parlez-vous de la comète Tair située dans l’EsbrÖn 3 ?
— Je m’en fous de ta comète ! m’emportai-je. Je te parle de la Terre ! TERRE ! Dans la Voie lactée ! VOIE LACTÉE ! Dans le Système solaire ! SYSTÈME SOLAIRE ! Avec Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Pluton !
— Données nouvelles intégrées… recherche en cours… inconnues.
J'étais désespéré. Je tentai malgré tout quelques planètes naines que je connaissais à part Pluton :
— Haumea ? Éris ?
— Données inconnues.
— Et le Soleil ? SOLEIL !
— Donnée « Soleil » inconnue.
— … humain ?
— Donnée « Humain » inconnue.
Je m’arrêtai, à bout de souffle. J’avais hurlé le dernier mot avec ce qu’il me restait dans les poumons. On m’avait pris le cœur et l’on me l’avait jeté dans un broyeur avant de me le remettre dans la poitrine. J’étais là et plus là. J’avais risqué ma vie pour rien. Rien.
Je regardai la place où s’affichait le résultat. J’aurais accepté une faute dans le nom. Une vieille image, une donnée incomplète. Une planète enregistrée de travers, sans assez de détails. Mais il n’y avait rien à corriger. La machine ne connaissait même pas la chose que je lui demandais.
Pourtant, je pouvais la voir. Le bleu, les continents, la petite forme dessinée dans mes livres d’enfant. Ma mère avait acheté ces livres. Ma sœur les avait ouverts après moi. Il aurait suffi que je puisse les montrer à cet ordinateur pour qu’il comprenne.
Je posai une main sur le panneau. Je ne savais pas où se trouvaient ses yeux.
Un long moment s’écoula avant qu’une énorme secousse me projetât à terre et me réveilla un peu de mon choc émotionnel. J’avais pleuré et du mucus s’écoulait de mon nez. J’avais de plus en plus de mal à respirer.
— Une partie du vaisseau a explosé ! s’alarma la Cape. Enlève la combinaison, vite !
— Pour… pourquoi ?
— Je suis prise sous la combinaison ! répondit-elle. Je ne peux pas t’envelopper. Enlève-la !
Mais je ne fis rien et restai allongé au sol. J’étais sur le dos et je regardai la carte de l’hologramme sans répondre ni agir.
— Mais dépêche-toi ! continua-t-elle.
Mon corps comme mon esprit étaient en mode automatique. Les mots sortirent de ma bouche comme une évidence :
— Je n’en peux plus, dis-je. Je… je n’en ai plus… la force.
Privé d’oxygène, je scrutai les étoiles virtuelles, crus y voir mes trois amours, puis m’évanouis.
Je reconnaissais ce lieu si particulier. La voix noyée était revenue et murmurait à nouveau dans mon cœur :
Je te souhaite à nouveau la bienvenue sur le bord des mondes, dans ma nuit d’océans aux véritables morceaux d’étoiles…
Comment le vois-tu, toi ?
Est-ce un endroit paradisiaque, une prairie verdoyante traversée par un fleuve gorgé de poissons sauteurs sous un ciel bleu ? Un souvenir logé au fond de ta mémoire, tournant en boucle comme un vieux disque rayé ? Une odeur sucrée qui t’enivre lorsque tu la sens ?
Je crois entendre un piano… tellement de possibilités… et de choix.
Mais tu as décidé de renoncer. J’ai senti ta fatigue grandir, se nourrir de toi, jusqu’à te contrôler. J’ai vu ses fils se déployer, se nouer en toi. Tu es devenu son pantin. Tu aurais pu enlever cette combinaison et partir. Mais tu es resté.
Sache que ta quête est difficile… mais pas impossible. Tu dois continuer. D’explorer, de voyager, mais surtout de ressentir.
La fiole est désormais vide… tu n’as désormais plus de retour possible. C’est la dernière fois que nous nous voyons… sous cette forme.
Aussitôt dit, je m’effaçai…
CHAPITRE 18
Les Souterrains
L’océan aux petites lumières me traversa l’esprit. À peine avais-je essayé d’en garder l’image qu’elle était partie. Je ne sus même plus ce que je cherchais.
J’avais la tête lourde, la nuque raide, et des petites étoiles dansaient devant moi, mais ce n’était pas celles de l’espace. Il me fallut un moment pour me ressaisir à peu près.
J’avais repris connaissance loin du vaisseau. Il n’y avait plus de sirènes, plus de corps qui se jetaient les uns contre les autres. Pendant un moment, je n’osai pas croire à ce silence.
Je ne savais toujours pas pourquoi ces peuples se battaient. Je savais ce que j’avais fait au milieu d’eux. Et malgré tout cela, malgré leurs machines et leurs milliards de noms, je n’avais pas retrouvé la Terre.
— Qu’est-ce… hum… qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je d’une voix faible.
— Regarde dans ton sac, répondit simplement la Cape.
Je me levai, péniblement. Je traînais mon corps comme un boulet. Je me sentais lourd. Je réussis à lever le bras et à chercher dans le sac.
J’en ressortis la fiole… il n’y avait plus de cette eau que j’avais récupérée à la suite du conseil de cette mystérieuse voix qui m’avait aidée et guidée. J’avais trouvé la réponse à ma question.
La Cape reprit la parole, gravement :
— Tu dois redoubler de prudence. Si ton aventure se termine maintenant, tu ne pourras jamais retrouver les tiens.
Le sang me monta à la tête.
— C’est facile de me dire ça ! lui criai-je, emporté par la colère. Tu as l’air de tout savoir ! De tout contrôler ! De savoir où on va ! Mais tu ne me dis rien, putain ! Absolument rien ! Tu crois que c’est facile pour moi d’arpenter sans cesse des mondes inconnus, d’être tout le temps sur mes gardes ? De devoir survivre, encore et encore ? Et… surtout… surtout… – ma voix se brisa – d’être seul ? …
Je repris ma respiration, en nage. J’étais vraiment fatigué.
— Tu ne me dis jamais rien, repris-je presque dans un murmure. Tu me dis d’avancer à l’aveugle alors que je ne demande qu’à voir. Je suis humain, tu sais. J’ai mes forces, mais aussi mes faiblesses. Et tu as vu mon état au moment de l’explosion. J’ai besoin que tu me donnes des réponses. J’en ai besoin…
Une larme coula dans ma barbe avant de tomber au sol. Un silence pesant régna entre nous. Finalement, au bout de quelques minutes, la cape se remit à parler, sur un ton qu’elle n’avait pas l’habitude de prendre :
— Je ne peux pas te révéler grand-chose sans que cela compromette ta quête, me dit-elle. Te dire maintenant ce qu’il en est vraiment ? Je ne peux pas… ce serait te perdre à jamais. Mais je me dois de t’en dire un petit peu, après tout, tu le mérites…
Elle sembla reprendre sa respiration.
— J’ai été tissée par un être puissant pour aider les personnes comme toi à trouver leur chemin. Je suis là pour t’accompagner. Pour t’aider à retrouver ta place…
J’avalais ses paroles comme celles d’un prophète. C’était la première véritable information qu’elle me donnait depuis que nous nous sommes rencontrés.
— Je ne peux pas t’assurer qu’on réussira. J’ai déjà connu l’échec. Mais j’ai aussi connu le succès. Et pour gagner, il faut continuer. Encore. Oui. Encore. Puis, il arrivera un moment où il te faudra faire quelque chose de particulier. Cela te paraîtra anodin et pourtant ce sera là l’action la plus importante que tu auras à accomplir. Et si tu y arrives, alors, à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, tu sauras tout…
Alors que j’étais accroché à ses dires, elle s’arrêta soudain, laissant peser derrière elle les derniers mots.
Un autre silence s’installa. Moins pesant, cette fois-ci. Je profitai de ce moment pour regarder l’endroit où nous avions atterri.
Les lieux se présentaient comme des grottes, mais il ne faisait ni froid ni humide. Plus curieux encore, il ne faisait pas sombre et je voyais parfaitement. Pourtant, aucune lumière naturelle ou artificielle n’était présente. Cela n’avait aucune logique. La Cape, comme si elle avait lu dans mes pensées, m’expliqua :
— C’est de la magie…
Je sentis les muscles endoloris de mon corps se tendre. Cela signifiait qu’il y avait de la vie, qu’il existait éventuellement une personne pouvant représenter une menace. Je ne voulais surtout pas me battre. Je me serais bien téléporté dans un autre monde, mais le tissu m’avait déjà indiqué que c’était la dernière chose à faire dans un cas pareil. Le faire, ce serait pratiquer là aussi de la magie et quiconque sachant bien la maîtriser pourrait nous détecter et même nous suivre. Pour rester discret, le mieux était de rester sur un plan strictement physique.
J’avançais donc, inquiet. Je ne sentis presque plus la présence de la Cape qui était pourtant toujours sur mes épaules. Elle avait dû elle-même se camoufler pour ne pas dévoiler sa présence. Je sentais les différentes épaisseurs de l’étoffe verte contre mon dos. Le contact me rassura un peu.
Les cavités souterraines, à la fois belles et mystérieuses, me fascinaient. Faites en calcaire, leurs parois étaient majestueuses, larges et hautes. Je n’avais aucun sentiment d’étouffement. Cela me changea un peu. Les voutes étaient magnifiquement taillées, ce qui me laissa penser que nous n’étions pas seuls dans ces grottes…
Je continuai mon exploration et fis assez rapidement le tour sans rencontrer qui que ce soit.
— C’est étrange… murmurai-je. Il n’y a personne.
— Étrange c’est. Personne n’y a il.
Je fis un bond en arrière, surpris, en jetant des regards partout. Je ne m’attendais à aucune autre réaction que celle de la Cape. J’avais beau scruté partout, faire des allers-retours dans les différentes pièces voutées, je ne trouvai aucun interlocuteur.
La Cape se mit légèrement en mouvement dans les airs.
— Nous ne sommes pas seuls, m’informa-t-elle.
Je me mis en position de défense en guettant dans toutes les directions, même le plafond. Rien ne vint cependant m’attaquer.
— Tu vois quelqu’un, toi ? demandai-je.
— Il y a… quelqu’un… tu vois ?
Je sursautai à nouveau.
C’était un son constitué d’une sorte de dizaine de petites voix aiguës en une. Comme s’il y avait des enfants pas loin de moi. Ça me mettait assez mal à l’aise.
— Qui… qui êtes-vous ?
La réponse ne se fit pas attendre :
— Quelqu’un… voit… c’est pas… étrange.
Je restai silencieux. Je ne comprenais pas la réponse.
— Nos amis utilisent tes mots pour échanger avec toi, expliqua la Cape.
— Comment ça ? questionnai-je. Ils sont plusieurs ? Et pourquoi ne parlent-ils pas dans leur langue ? Je pourrais comprendre grâce au traducteur…
— Ta langue, c’est leur langue.
Les voix véhiculèrent à nouveau des sons :
— C’est… ça… plusieurs. Pas étrange… voit.
Je fronçais mes épais sourcils, intrigué et perdu.
— Le dialogue va être difficile… lançai-je.
— Si tu leur communiques aussi peu de vocabulaire, c’est sûr ! ironisa le vêtement. Tu dois leur donner matière.
— Comment ça ?
— Donne-leur de quoi faire des phrases !
— Mais… je ne vais pas leur raconter ma vie !
— Et pourquoi pas ? rétorqua-t-elle, amusée.
Je pris le tissu qui flottait derrière moi entre mes mains et tirai dessus doucement pour lui faire comprendre que je ne trouvais pas ça drôle. Je me lançai malgré tout dans la conversation :
— Je… je suis un humain. Je viens de très loin. De la planète Terre… vous connaissez ?
Les invisibles reprirent la parole :
— Terre… pas… connaissez.
— Le contraire m’aurait étonné, marmonnai-je.
Quelques secondes passèrent. Elles voulaient visiblement que je parle un peu plus.
— Heu… que pourrais-je vous dire ?
Alors que je réfléchissais, je sentis soudainement la chambre de mon cœur, la pièce la plus intime de mon être, ouvrir avec délicatesse sa porte. Une puissance chercha à l’intérieur de ce que je cachai tout au fond de moi et le sortit en plein jour à travers ma gorge. Je me mis à m’exprimer…
— Je suis arrivé dans ces mondes sans que je le veuille… on a voulu me faire du mal alors j’ai fui… et je n’arrive pas à revenir… je ne parviens pas à retrouver ceux que j’aime…
Perturbé, tout mon être se mit à trembler. Ils avaient à nouveau ouvert la citatrice, mis les doigts dans la blessure et avaient fouillé à l’intérieur. Je me sentais violé dans mon intimité. Cela me faisait mal et pourtant… pourtant…
— Je voudrais les retrouver. Leur dire que je suis désolé… si désolé de les avoir abandonnés. J’aimerais tellement trouver un moyen de rentrer.
Les larmes coulèrent malgré moi. Je revoyais en même temps les images… si difficiles à revivre. Si difficile à ressentir.
Puis, la force intérieure se retira et quitta la chambre de mon cœur en prenant le soin de refermer la porte. Les petites voix reprirent :
— Humain… pas retrouver Terre… pas revenir… c’est pas étrange… quelqu’un… connaissez.
Je cherchai à comprendre ce que cela signifiait.
— Vous voulez dire que… qu’une personne connaît la Terre ?
Les voix ne répondirent pas… j’étais perdu.
— Il faut que tu leur donnes plus de mots… me souffla la cape.
Bien sûr… j’étais idiot. Je continuai :
— C’est ça ? Oui ? … non ? Aidez-moi… je ne sais plus quoi faire…
Les êtres magiques invisibles se manifestèrent à nouveau :
— Oui… quelqu’un connaît la planète Terre… quelqu’un… aidez humain. Retrouver quelqu’un. Retrouver…
Et ils se turent. Le silence régna à nouveau dans les grottes.
— Ils sont partis… dit la Cape. Ils ne pouvaient dialoguer avec nous que le temps d’un sort… et il était puissant.
— Tu… tu pouvais les voir ? lui demandai-je.
— Oui.
— Et… ils ressemblaient à quoi ? osai-je lui demander.
— Des créatures rampantes à plusieurs pattes, avec de longs poils. Tu n’aurais pas aimé les voir.
— Non… effectivement.
Pourtant, elles m’avaient aidé. Et, désormais, je savais qu’il existait dans un monde un individu capable de me ramener chez moi. Il fallait que je le trouve.
L’espoir revenu, je prononçai la formule puis me volatilisai ailleurs, le sourire aux lèvres.
CHAPITRE 19
La Cité
J’apparus dans une rue et levai aussitôt la tête. Les bâtiments montaient si haut que j’eus l’impression d’avoir rétréci.
Ils dépassaient de plusieurs centaines de mètres. Je connaissais sur Terre des tours assez grandes pour donner le vertige. Celles-ci n’avaient pourtant rien de commun avec elles.
Elles étaient rondes, puis triangulaires à certains étages, avant de reprendre leur courbe. Je cherchai sans succès où s’arrêtaient les changements de forme.
Je ne reconnus pas leur matière.
Tout brillait d’un même bleu. Des reflets passaient d’un bâtiment à l’autre lorsque je bougeais la tête.
J’aurais pu rester longtemps à les regarder.
Ma contemplation fut toutefois de courte durée. J’étais à peine arrivé qu’il fallut à nouveau me cacher. En entendant des bruits de pas se rapprocher de moi, je n’eus pas d’autre choix que de me dissimuler dans une ruelle sombre qui se tenait sur ma gauche. La cape se matérialisa à nouveau en bure et je pus dissimuler mon visage à l’aide de sa grosse capuche.
Me fondant dans l’obscurité, les piétons passèrent devant moi sans me voir. Je pus cependant les observer de mon côté et ce que je vis me troubla : au nombre de trois, les créatures, plus grandes que moi d’une tête, avaient des traits et des formes tels que je ne pus m’empêcher de les admirer.
La peau de leurs corps, musclés et fins à la fois, était légèrement dorée. On avait l’impression qu’elle était recouverte de paillettes, de sorte que ces habitants étincelaient eux aussi avec la ville.
Leur silhouette était humanoïde, sauf qu’ils avaient trois yeux au niveau de leur visage. Deux d’entre eux tenaient un regard argenté, tandis que le troisième possédait des iris roses.
Aussi, ils se tenaient droits, affichaient des manières élégantes, et s’exprimaient avec une voix douce.
Leurs habits semblaient taillés sur mesure et leur allaient à la perfection. Ils portaient également sur leur tête des sortes de chapeaux hauts de forme. De véritables dandies ou nobles.
Nous n’étions pas de la même espèce et pourtant mon cœur s’accélérera. Ils avaient en eux ce je-ne-sais-quoi qui m’obligeait à les admirer.
Je décidai instinctivement de les suivre en prenant le soin de ne pas me faire repérer. Il existait heureusement de l’ombre grâce à la hauteur des tours. La Cape me fit également flotter à quelques centimètres à peine du sol afin que mon déplacement soit le plus discret possible. Il suffisait toutefois qu’ils se retournent pour qu’ils me découvrent… et je n’étais pas à l’abri de croiser un autre individu.
Autant dire que le risque était grand…
Tout allait cependant bien pour le moment. Ils avançaient tranquillement en discutant. Je pouvais les entendre. Le traducteur fit son boulot :
— Nous devrions avoir un bon cycle cette année, n’est-il pas ? lança l’un des deux ayant des yeux d’argent.
— Il faut voir, mon jeune ami… répondit celui ayant au regard rose, plus sceptique. Le marché ludanois, comme vous le savez mieux que moi, s’est malencontreusement effondré après l’annonce de notre Reine.
— Nous avons beau l’aimer, dit le troisième, sa prise de position est en dehors de ma compréhension.
— Sans doute, reprit le deuxième, que notre majesté possède des informations que le peuple ignore même par ceux de notre rang.
— L’Assemblée a malgré tout montré quelques légers signes de protestation, ce qui est très rare.
— C’est certain.
Soudain, l’un d’entre eux fit tomber sans faire exprès un objet par terre et, en le ramassant, m’aperçut. Surpris, il fit un bond en arrière. Les deux autres se retournèrent instantanément. Leurs yeux aux couleurs brillantes s’agrandirent en me voyant.
— Qu’est-ce que ? s’exclama l’un des trois.
— Qui êtes-vous ? demanda un autre.
Je ne répondis pas. Je ne voulais pas aggraver ma situation. Je me contentai de mettre mes mains en avant afin de leur faire comprendre que je ne voulais pas leur faire du mal. La Cape était sur ses gardes, prête à agir si besoin.
— Un extra-jukien ! s’étonna le troisième. C’est rare !
— Je ne connais pas du tout cette espèce…
— Moi non plus, mon ami.
— Je vous rejoins.
— Nous comprend-il au moins ?
Celui au regard rose tenta une approche :
— Monsieur… vous nous comprenez ?
Le tissu vert fit un très léger mouvement. Ce dernier n'était perceptible que par son porteur.
— Ne leur parle toujours pas, m’indiqua la Cape. Moins ils en savent…
Je fis mine de ne pas saisir ce qu’il me disait et le regardai en fronçant des sourcils.
— Apparemment, non… reprit l’individu.
— Il a l’air d’être perdu…
— Nous devrions, chers amis, le conduire au Centre des Autorités pour qu’ils lui viennent en aide. Ce n’est pas la première fois qu’un extra-jukien se retrouve dans la Cité.
— Oui, surtout que celui-là ne semble pas agressif.
— Faisons cela, chers Suejo et Noaiu.
Suejo et Noaiu regardèrent le troisième mettre un doigt sur sa tempe avant de tapoter à plusieurs reprises sous un certain rythme. Il attendit quelques secondes puis parla comme s’il était au téléphone :
— Bonjour, monsieur l’agent de l’Autorité. Nous avons rencontré un extra-jukien… oui… oui tout à fait. Non, il ne semble pas comprendre notre langue… non… aucune violence… oui… bien… je vous remercie.
Il tapota à nouveau une fois sur sa tempe pour mettre fin à la conversation.
— Ils sont en route.
Ils me regardèrent le sourire aux lèvres. Ces individus semblèrent avoir un bon fond.
— Je me demande bien comment il est arrivé jusqu’ici ? s’interrogea Noaiu.
— Très bonne question, reprit Suejo. D’habitude, ils connaissent un problème avec leur vaisseau et sont contraints de se poser près de la Cité. Mais notre ami est ici avec nous… tu as quelque chose à rajouter Maolé ?
— Oui, merci, dit-il. Comment notre ami a-t-il pu franchir l’entrée ? Ne sommes-nous pas censés vivre dans la plus infranchissable des villes de la région ?
Les trois dandies souriaient toujours. Pourtant, leurs regards allaient plus vite d’un visage à l’autre. Ce que je ne leur disais pas commençait à les inquiéter. Je ne pouvais pas leur en vouloir : à leur place, j’aurais trouvé ma présence assez louche.
— Qu’est-ce que je fais ? murmurai-je à la Cape.
— Rien, répondit-elle. Laissons les évènements se dérouler…
Il arriva soudainement près de moi, sans bruit, une sorte de véhicule sans roues flottant à quelques centimètres du sol. Celui-ci brillait comme n’importe quelle chose dans cette ville. Il en sortit deux personnes aux yeux d’un vert éclatant. Ils étaient vêtus d’un uniforme qui me rappelait ceux de la police.
— Bonjour cher extra-jukien ! s’exclama l’un des deux, la mine réjouie et les bras en l’air comme pour m’accueillir. Bienvenue à la Cité ! N’est-elle pas belle ?
Voyant que je ne réagissais pas, il continua sur sa lancée :
— Nous avons un endroit pour accueillir en bonne et due forme les étrangers. Nous avons beau être une ville prospère et riche, nous restons malgré tout esclaves des formalités !
Et tandis qu’il rigolait, son collègue m’ouvrit la portière arrière du flotteur pour m’inviter à y entrer. Je m’y dirigeai alors avec la méfiance que l’on me connaissait si bien.
Tandis que je rentrais dans la voiture suspendue dans le vide, j’entendis l’agent parler cette fois-ci avec les trois citoyens que j’avais croisés :
— Messieurs, nous vous remercions de nous avoir signalé la présence de cet extra-jukien. Nous allons bien nous occuper de lui.
Une fois assis, je vis la portière se refermer. Les vitres étaient fumées. Je ne distinguais déjà presque plus les trois hommes restés dehors.
Le second agent s’installa à côté de moi tandis que le premier qui m’avait parlé s’assit à l’avant pour conduire.
— Oui, compléta celui à ma droite. Nous allons très bien nous occuper de toi.
Je sentis soudainement une douleur électrique me traverser tout le long de ma colonne vertébrale puis ce fut le noir total.
*
Je repris connaissance dans un endroit sombre et particulièrement sale.
À même le sol, je tentai de me redresser, mais mon dos me faisait mal… Je fus contraint de rester assis sans oser bouger à nouveau.
J’avais de la poussière de la tête aux pieds et je me sentais affaibli. Je n’arrêtais pas de tousser. Je regardai autour de moi…
J’étais dans une cellule. Au-delà des barreaux, je ne voyais qu’un morceau de couloir. Il n’y avait pas de fenêtre.
Finalement, tout ne scintillait pas dans la Cité…
Je cherchai ce qui me manquait sans parvenir à le nommer. Le silence sur mes épaules me parut soudain plus inquiétant que la porte.
— Cape, dis-je. Tu as trouvé un moyen de sortir ?
Je n’eus cependant aucune réponse, ce qui m’étonna beaucoup.
— Tu es devenue muette ? demandai-je.
Toujours rien. Intrigué, je mis ma main sur l’épaule pour la secouer… mais mes doigts ne touchèrent que mon tee-shirt.
Mon sang ne fit qu’un tour… elle n’était plus là ! On me l’avait prise !
Je fus abasourdi, secoué.
Je m’étalai de tout mon long par terre, écrasé par son absence.
Depuis mon départ de la Terre, elle avait toujours été là. J’avais appris à compter sur ses conseils avant même de réfléchir. Maintenant, je levais la main pour la trouver et ne touchais que mon propre corps.
Je tremblais de partout, à la limite de la convulsion. Mon cœur battait tellement fort que j’avais la sensation de l’avoir dans la gorge.
Dans ma panique, une image me revint en tête… celle de notre rencontre…
J’avais atterri sur du sable à la fois chaud et doux, sans que je me souvienne de la moindre chute.
J’étais complètement désorienté et cherchai autour de moi une quelconque aide… mais je ne trouvais personne.
J’étais perdu en plein milieu d’un désert alors que la seconde d’avant j’étais chez moi.
Je crus que j’étais devenu fou.
Je pleurais, terrifié. Je m’agitais dans tous les sens.
Je hurlais.
Puis, d’un coup, une magnifique pièce de tissu, faite en plusieurs épaisseurs, avait fait son apparition.
Elle flottait devant moi tel un fantôme. De couleur verte, elle ressemblait à un vêtement.
J’en étais resté bouche bée.
Je dus cligner des yeux à plusieurs reprises pour être certain de bien voir ce que j’avais devant moi. Et pourtant, elle était bien là, suspendue dans le vide.
Il me fallut accomplir un effort monumental pour me calmer. Je me mis à marcher lentement vers le tissu avant de la toucher du bout d’un doigt, comme si on allait me mordre.
Elle se posa alors en un mouvement sur mes épaules.
— Bonjour, dit-elle.
— Heu… bonjour ? répondis-je, stupéfait.
— Je viens en tant qu’amie, reprit-elle. Il faut aller vite. Cet endroit n’est pas fait pour toi. Allons-nous-en.
Je fronçais les sourcils, je ne comprenais absolument pas ce qu’il se passait. J’étais dans un désert et voilà qu’une cape apparaissant de nulle part me demandait de partir ! Je n’aurais su dire ce qui me troublait le plus.
Elle me donna des mots. Des mots d’une autre langue qui m’était inconnue. Des mots venus d’ailleurs. Et je compris alors, au plus profond de moi, que je n’étais plus sur Terre. Que je me retrouvais désormais dans un autre monde !
Elle me demanda de les prononcer, ces mots. Pris par la peur, j’exécutai ce qu’elle attendait de moi. Je dus les répéter à plusieurs reprises pour trouver la bonne prononciation. Et c’est alors que je connus ma première téléportation.
Mon esprit revint dans ma cellule crasseuse.
Mon dos me faisait mal, mais je supportais moins bien encore de n’y sentir qu’un tee-shirt. Je m’étais habitué à la Cape jusque dans ma façon de me tenir.
Je me sentais nu, vulnérable. Un rien pouvait me briser.
Je tirai sur le dos de mon tee-shirt. Le tissu s’arrêta contre mes omoplates. Il n’y avait rien d’autre. Je recommençai pourtant, comme si elle pouvait s’être cachée dans un pli.
— Cape…
Ma voix se perdit dans le couloir. Une chose remua au loin. Je me tus.
Sans elle, je ne savais même plus si je devais avoir froid. J’avais pris l’habitude de la laisser s’en occuper. Quand je grelottais, elle m’enveloppait ; quand j’avais trop chaud, elle s’allégeait. Maintenant, ma peau attendait un mouvement qui ne viendrait pas.
Je me mis à compter les barreaux. Au cinquième, j’oubliai les quatre premiers. Je repris. Je n’avais rien de mieux à faire et je voulais seulement arriver au bout d’une chose.
Il y en avait un devant moi, puis un autre, puis un autre. Je m’arrêtai avant la fin.
Je n’avais pas besoin de savoir leur nombre.
Je les saisis. Ils étaient froids et leur poussière resta sur mes paumes. Je tirai sans bruit pour commencer, puis plus fort. Je cherchai un jeu dans les fixations. Rien. Les murs ne présentaient pas la moindre fente assez large pour y passer un doigt. Il y avait seulement le sol, la porte et ce que je n’arrêtais pas de faire tourner dans ma tête.
Je faillis prononcer la formule.
Les premiers sons me montèrent à la bouche. Je les connaissais aussi bien que mon prénom désormais. Mais j’imaginai la Cape entre les mains d’un garde, quelque part, et je ne pus pas aller plus loin. La formule ne m’aurait emmené nulle part sans elle. Je le savais. Essayer et le constater, pourtant, cela aurait été pire.
Je retournai contre le mur et m’assis en faisant attention à mon dos.
Je voulus leur parler. À ma mère, à ma sœur. À lui. Je cherchai un début qui ne les effraierait pas. « Je vais bien » était vraiment trop gros comme mensonge. « Ne vous inquiétez pas » aurait été encore plus ridicule.
Je ne trouvai rien.
Ma sœur aurait insisté. Elle n’aimait pas les réponses qui ne répondaient pas. Petite, elle me demandait où les étoiles allaient lorsqu’on ne les voyait plus. Je lui disais qu’elles étaient encore là. Elle revenait à la fenêtre pour vérifier.
— Tu me croirais, toi ? murmurai-je.
Je regardai mes chaussures trouées. Si j’arrivais à revenir, j’aurais tellement de choses à lui raconter qu’elle ne me laisserait plus jamais dormir. J’imaginai ses lunettes un peu de travers, ses questions lancées avant que j’aie fini de parler. Elle voudrait tout savoir des Oiseaux-Papillons. Je lui dessinerais leurs ailes.
Je posai les doigts sur le sol et j’essayai d’en tracer une dans la poussière.
Ce ne fut pas très ressemblant. Je recommençai à côté. J’arrivai à quelque chose d’un peu mieux, puis un de mes gestes effaça le premier dessin. Je restai un moment à contempler les deux.
J’avais peur. Ça n’avait pas changé.
Mais je n’étais plus tout à fait couché sous ma peur. Je pouvais encore faire quelque chose, même cette bêtise par terre. La Cape se serait probablement moquée de mon premier oiseau. Le second, elle aurait trouvé une raison de s’en plaindre aussi.
Je lui préparai mentalement une réponse assez désagréable pour la faire taire quand je la retrouverais.
Quand.
Je m’accrochai à ce mot-là.
Je laissai les oiseaux dans la poussière.
Pour le moment, je ne pouvais rien tenter d’autre. Je devais reprendre des forces. Être prêt quand la porte s’ouvrirait.
Je m’allongeai sur le côté pour ne pas appuyer sur mon dos. J’attendis le sommeil en répétant dans ma tête ce que je voulais raconter à ma sœur.
*
Un bruit de quelque chose que l’on déverrouille me réveilla.
On vint sans ménagement me mettre debout et me trainer en dehors de mon cachot.
J’observais sans rien dire sans opposer de résistance. Je me sentais mieux, mais je ne pouvais rien faire contre ces deux gardes qui étaient venus me chercher.
Ils étaient grands, larges d’épaules et plutôt beaux… je commençais à croire que j’avais un penchant pour les mâles de cette espèce.
Leurs habits pétillaient d’éclats dorés et il ne me fallut pas chercher longtemps pour comprendre devant qui on m’emmenait.
Ils me firent traverser en marche forcée des couloirs et monter des marches d’escalier en colimaçon.
Une fois arrivé à l’étage supérieur, le décor changea de tout au tout et, d’un endroit glauque, je passais à l’un des plus beaux aux mondes.
Tout resplendissait. Plus encore qu’à l’extérieur de la Cité. Les couleurs étaient vives, les matériaux nobles. Tout sentait bon la richesse. Il me semblait marcher sur des pierres précieuses.
Je me sentais en opposition totale, avec mes vêtements troués et sales. Si tout était fait pour que je me sente étranger c’était réussi.
Nous traversâmes plusieurs pièces avant d’arriver dans une autre beaucoup plus grande et majestueuse. Il y avait beaucoup de gardes et, au bout, une grande dame était assise sur un siège éclatant. C’était, comme je l’avais deviné, la Reine.
Ceux qui m’avaient gentiment tenu compagnie jusqu’ici me jetèrent à ses pieds. Je ne pus m’empêcher de lâcher un grognement de douleur, ce qui fit sourire doucement la souveraine.
Grande et mince, dotée de bijoux tout le long de ses bras, elle portait la tenue la plus merveilleuse que j’ai pu voir jusqu’ici.
D’une beauté elle-même éclatante, je fus surpris de constater que celle-ci n’avait que deux yeux, là où tous les autres en avaient trois. Et ses yeux… ils ne brillaient pas. Ils étaient gris.
Ces différences lui donnèrent une apparence très proche d'une humaine, ce qui me tourmenta.
Mon trouble devait se voir car je sentis dans son regard intense une légère déstabilisation. Celle-ci ne dura qu’un court instant, à peine quelques secondes, mais suffisant pour que je le perçusse.
Sans se lever, d’une voix cristalline, mais froide, elle me désigna du doigt comme si j’étais la pire créature de ces mondes :
— Toi ! lança-t-elle. Tu portais ceci.
Un garde s’approcha de moi, tout en conservant une certaine distance, en me montrant entre ses mains un tissu vert… c’était la Cape ! Elle était là !
Mon cœur se mit à battre plus rapidement. Je dissimulai, malgré tout, ma joie tout au fond de moi.
— C’est exact…
Un autre garde s’approcha de moi et me mit un coup de pied dans le bas du dos, ce qui m’arracha un cri.
— On dit « ma Reine » ! hurla-t-il dessus avant de me cracher dessus.
— C’est exact… ma Reine, dis-je avec beaucoup d’aigreur.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, toujours aussi tranchante.
Je réfléchis à toute allure tout en regardant la Cape. Celle-ci ne bougeait pas. Je sentais cependant sa présence magique.
— Ce n’est qu’un simple vêtement… ma Reine. Je le porte depuis toujours.
— Arrête de mentir ou tu mourras ! Mes gardes m’ont indiqué que le… « vêtement » avait changé tout seul de forme alors que tu étais inconscient ! Et depuis il n’a plus bougé ! C’est de la magie, c’est ça ?!
Merde. La méchante majesté l’avait deviné.
Elle s’intéressait un peu trop à la Cape et je ne savais pas pourquoi. J’étais censé être son premier humain et je n’avais aucun intérêt à ses yeux. Elle concentrait toute son attention sur le tissu.
— Je l’avoue, dis-je. J’ai acheté cette matière auprès d’un marchand sur une autre planète. Mais cela remonte à plusieurs années… je ne pourrai plus vous dire où exactement et qui me l’a vendu. Il m’avait cependant affirmé qu’elle pouvait s’adapter au corps de n’importe quel propriétaire. Par exemple, s’il pleut, elle vous protège de la pluie en couvrant votre tête. S’il fait froid, elle s’enroule autour de votre cou… ma Reine.
Elle ne cessa de jeter des regards aussi bien sur la Cape que sur moi.
— Elle ne fait pas que ces choses qui sont sans aucun intérêt… dit-elle, sceptique. Je suis persuadée qu’elle est beaucoup plus que cela.
Je sentais en elle une grande intelligence. Il valait mieux que nous partions au plus vite.
Pendant la conversation, je regardai moi aussi la Cape. Celle-ci ne fit aucun mouvement.
J’épiai autour de moi et m’aperçus que derrière la reine se tenait un individu vêtu d’une tunique bleutée. Il me fit penser à un magicien… la Cape se faisait discrète à cause de lui.
Il tenait les yeux sur le tissu. Je suivis son regard. La Cape n’avait pas un mouvement, pas même ce petit frisson qui me prévenait parfois qu’elle m’écoutait. Je ne savais pas ce qu’il pouvait voir, lui. Je savais seulement qu’il fallait le laisser regarder ailleurs.
Sa Majesté en savait bien plus que ce qu’elle me faisait croire, mais elle voulait faire confirmer les informations qu’elle détenait.
— Si cette matière a plus de capacités que celles de protéger son possesseur contre les aléas du temps, dis-je, alors le marchand est idiot et moi j’ai fait une bonne affaire…
— Si tu me mens encore, me hurla-t-elle soudainement en se mettant debout, je jure devant les dieux que je t’infligerai des souffrances que tu ne connais même pas, extra-ludien ! Nous avons les moyens de saisir ton âme et de te la déchirer ! J’ai des espions dans beaucoup d’endroits ! J’ai eu vent de l’existence d’une relique d’une magie exceptionnelle créée par une personne à la puissance incroyable. Je suis certaine que ce vêtement est capable de se défendre et d’attaquer, voire plus ! Dis-moi la vérité ! Maintenant !
L’homme en bleu tourna la tête vers la Reine, surprise à moitié levée devant moi. Ce fut à peine un instant. Je fis un signe à la Cape. Elle glissa hors des mains du garde et se jeta sur mes épaules avant qu’il ait le temps de resserrer les doigts. Son poids familier me revint tout entier. Je n’attendis pas qu’il se remette à crier.
— Oui j’ai menti… ma Reine, m’exclamai-je. Mais je ne mourrai pas aujourd’hui !
Je pris le tissu entre mes doigts, formulai les mots que j’arrivais désormais à prononcer sans aucune difficulté, puis disparus ailleurs, laissant une reine dans tous ses états.
CHAPITRE 20
Les Lumières
Dès ma réapparition, je serrai la Cape contre moi.
— Tu es revenue… murmurai-je tout en laissant ma joie s’exprimer.
— Je ne suis jamais partie, dit-elle mystérieusement comme à son habitude.
Je n’aurais jamais cru qu’un vêtement puisse me manquer ainsi. Je connaissais la place de ses tissus sur mon dos aussi bien que celle de mes bras. Et surtout, elle m’avait répondu.
C’était la seule en qui je pouvais avoir confiance. La seule à qui je pouvais me confier. La seule qui pouvait m’aider au-delà de tous ces mondes. La seule qui, parfois, me donnait l’impression de me connaître encore mieux que moi-même…
J’avais beaucoup de choses à lui dire. Ce que je lui avais préparé dans la cellule me revint. J’ouvris la bouche, mais elle se resserra doucement contre mon dos.
— J’ai eu peur, dis-je simplement.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas.
Elle ne répondit pas aussitôt. Pour une fois, je ne me dépêchai pas de remplir son silence.
— J’étais avec toi dans cette pièce, dit-elle enfin. Je t’entendais.
— Alors pourquoi…
— Je ne pouvais pas venir sans qu’ils me voient faire.
Je serrai le tissu plus fort. J’aurais voulu une explication qui répare les heures passées par terre. Elle n’en avait pas. Moi non plus, je ne savais pas comment lui dire que j’avais entendu sa voix alors qu’elle n’était pas là.
— Je t’ai dessiné des oiseaux, murmurai-je.
— À moi ?
Je ne pus m’empêcher de rire un peu.
— Non. Enfin… je te raconterai.
Je desserrai les mains. Elle resta contre moi.
Une fois l’émotion passée, je regardai où j’avais atterri.
Je fus alors stupéfait de découvrir que je n’avais jamais touché terre et que je flottais haut dans les airs, sous une nuit étoilée.
Je n’avais aucun vertige.
Surtout, je baignais dans une sorte de multiples lumières dont le vert était prédominant.
— J’aime cette couleur, lança la Cape.
Elle me fit sourire.
J’avais de nouvelles questions. Elles rejoignirent toutes celles qui attendaient déjà. Je voulus lui demander ce que la Reine savait d’elle, ce que l’homme en bleu aurait pu nous faire. Mais une lumière passa devant mes yeux.
Je la suivis. Il y en avait d’autres, suspendues tout autour de nous. Je tendis la main sans penser au froid.
J'attrapais les lumières, si ce n'était l'inverse. Je me sentais étiré de toute part. Je m’allongeais à ne plus en finir. Mon corps se dématérialisa jusqu’à se dissiper entièrement dans les faisceaux.
Je figeais les mondes n'importe où dans n'importe quel temps. Il suffisait que je le dise dans mes silences.
Je revoyais tout, je ressentais tout. Je revivais en temps réel les souvenirs. Un en ressortit.
C'était une fin d'après-midi qui sentait bon la pluie et la forêt sauvage. Celle où nous avions fait l'amour. Pour les nuages, pour l'eau qui tombait, pour le vent humide, mais pas pour nous. Nous, nous étions dans le ciel pour aller toujours plus loin, plus haut.
L'amour cet étranger qui m’annonce sans frapper m’allume l’obscurité me sourit en larmes me nettoie en désordre me crie dessus silencieusement me donne tout en plein vol me rappelle dans l’oubli me perd lors des retrouvailles me tolère en rejetant me descend par montée me rit sous l’angoisse me contredit en toute logique me complique facilement m’écoute sourd me voit aveugle me touche insensible me cogne en douceur m’égaie déprimé m’apprend ignorant m’appauvrit enrichi m’écrit sans lignes me parle sans son m’approche en m’éloignant me chante en parlant m’extériorise dans l’intérieur me désire par le dégoût m’achète vendu me mange la bouche fermée me veut sans le vouloir m’abrutit intelligemment m’infantilise en adulte me réconforte par effroi me souffre sans douleur m’écrase en s’envolant me domestique sauvage me rajeunit dans la vieillesse m’habille dans la nudité m’embellit par mocheté me câline sous morsure m’analyse sans comprendre me cuisine sans plat me voyage immobile me court en marche m’espère en désespoir m’imagine sans rêver me rend fidèle en trompant me meurt dans la vie me bafouille éloquent me dessine sans crayon me saisit sans rien prendre me commence en terminant me popularise inconnu me promet sans tenir m’embrasse sans lèvres m’a sans m’avoir m’isole en m’ouvrant me hait pour m’aimer me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote me pianote
Je ne sus combien de temps je fus dans cet état-là. Quand je revins à moi, j’étais au sol, sur de la neige froide et dure, perdu dans l’obscurité la plus totale.
Les lumières n’étaient plus.
Mais, devant moi, il y avait une porte.
Blanche.
Je courus vers elle, en saisis sa poignée.
Était-ce là ma sortie ? Était-ce la fin ?
Elle ne s’ouvrit pas. Comme la bleue.
Je sortis aussitôt la clé de la Forge. Cette fois, je ne perdrais pas de temps. Elle entra dans la serrure, s’y arrêta. Je la tournai un peu. Quelque chose résistait.
Je m’énervai dessus, pris d’une rage sans pareille.
— Mais pourquoi ces portes apparaissent-elles devant moi si je ne peux pas les ouvrir ?!!
Je cognai contre le bois. Je tirai sur la poignée, poussai de l’épaule. Je ne voulais pas abîmer la clé, mais je n’arrivais plus à la tenir doucement.
Soudain, la porte disparut et je tombai au sol… à nouveau, la clé entre mes mains.
J’étais épuisé.
J’étais glacé.
Mes forces me quittaient.
Le tissu me frappait le visage pour me maintenir éveillé.
Trop tard…
Je ne pus m’empêcher de fermer les yeux.
Au loin, j’entendis dans un écho un rire.
Un rire de plus en plus fort.
Je le vois.
Il se tient, immobile, devant moi.
Il est plus grand, plus épais, que la dernière fois.
Sa présence, seule, dégage une aura beaucoup plus sombre.
Sa fourrure de ténèbres, d’un noir intense, absorbe toute chaleur.
J’ai froid.
Je n’aime pas ça.
Il le sait.
Il règne un silence insupportable dans cette pièce devenue plus petite, plus étroite.
Quelques pas me séparent de lui.
Ses yeux de couleur topaze sont plantés dans les miens.
Je suis figé sur place.
Je sens traverser en moi une peur qui se contient, qui n’attend qu’une seule chose : se libérer.
Il renifle cette odeur comme il sentirait une bonne viande en train de cuire. Dans un sourire, il fait alors claquer sa langue entre ses crocs.
— Tu empestes…
Il continue de me fixer sans rien dire de plus.
La tension est palpable.
Je regarde le plus discrètement possible ce qui m’entoure.
La lumière est moins intense.
La peinture est écaillée.
Le sol, poussiéreux.
Je ne reconnais plus les lieux.
Ce n’est plus chez moi.
C’est chez lui.
Je distingue mal les objets posés sur les étagères. Ces souvenirs de mon autre vie. J’ai l’affreux sentiment qu’ils ne m’appartiennent plus. Qu’ils sont désormais à lui !
Reste ce piano qui nous sépare…
Le seul épargné par l’usure, la moisissure, qui ont rongé tout le reste.
Il comprend que je suis dans mes derniers retranchements.
Qu’il ne reste plus que ça pour m’atteindre.
Pour que ma dernière ligne de défense tombe.
Que je signe enfin ce contrat qu’il me tend depuis le début.
— Le jeu est fini, me dit-il. Il est temps de me rejoindre.
Il s’assoit devant le piano, aiguise ses griffes comme on aiguise des couteaux, et frappe avec violence ses pattes contre les touches.
Les cordes vibrent.
Les notes sortent.
Inhumaines.
Son tee-shirt collait à sa peau. Vivien avait beau ouvrir la bouche, l’air n’arrivait pas aussi loin qu’il en avait besoin.
Il leva la tête. La Nuit était toujours là. Il avait pourtant passé si longtemps ailleurs qu’il ne reconnut pas tout de suite le feu.
Il inspecta son carnet. Plus aucune page vierge.
Il avait écrit sans sentir les feuilles passer sous sa main. Les mondes étaient revenus l’un après l’autre, avec leurs douleurs, leurs chaleurs, leurs morceaux de lui. Il n’avait pas eu à les chercher dans l’ordre.
Il voulut retrouver son arrivée dans la Nuit. Il chercha juste avant le feu, avant les Silhouettes. Rien. Il se souvenait de la neige. De la porte. Puis il était ici.
— Cape… demanda-t-il d’une voix faible. Cape… où suis-je ?
Elle resta silencieuse un moment puis se mit enfin à parler.
— Je suis désolée, lança-t-elle. J’ai… j’ai échoué.
Il fut stupéfait par sa réponse.
— Je… je ne comprends pas.
Elle se blottit contre son dos et l’enveloppa tout entière comme le ferait une mère.
— Ce que tu viens d’écrire est bien le dernier monde que tu as visité… – elle semblait hésiter – mais ton corps est toujours là-bas… dans la neige. Ton esprit, lui… est entre les mains du Monstre.
Ses mots figèrent Vivien. Son cœur rata plusieurs battements.
Il lui semblait entendre un bourdonnement… c’était désagréable.
— Le Monstre est là depuis notre rencontre, reprit-elle. Il t’a toujours suivi. C’est par sa faute que tu t’es retrouvé à errer de monde en monde, à chercher n’importe quel moyen de rentrer chez toi. Mais ce monde-là est particulier…
— Je… je ne comprends toujours pas.
Elle tapota doucement sa poitrine.
— Tout ce qui nous entoure… la Nuit, les Silhouettes… c’est lui, c’est son œuvre. Nous sommes dans son monde.
Voyant qu’il ne réagissait pas, elle continua :
— L’entité qui m’a conçue a pour mission de veiller sur les personnes qui ont besoin d’affronter quelque chose. Toi, ce quelque chose, c’est le Monstre. Il t’empêche de rentrer chez toi. Mais il existe pour chacun une façon de combattre ce qui nous ronge. Chez toi… c’est ce carnet.
Il regarda l’objet qu’il tenait encore. Une mélodie commençait à se distinguer derrière les paroles de la Cape.
— Ce carnet, tu ne l’avais pas à ton arrivée. Tu l’as fait apparaître sans le vouloir. J’ai compris qu’il fallait nous en servir. Tu y dessinais, mais quelque chose ne passait pas. Regarde ce qui s’est produit quand tu as écrit.
Elle avait prononcé le dernier mot sous un ton complètement différent.
— Tu as retrouvé ce que tu avais vécu. Pas seulement les lieux. La peur, la colère, ce qui te manque… Il fallait que tu puisses y retourner sans te laisser emporter. Que tu retrouves le fil.
Vivien posa sa paume sur le carnet. Il aurait voulu en retenir toutes les pages à la fois.
Des questions se formaient encore. Certaines n’avaient plus besoin d’être dites.
Il n’avait cependant plus la force de les poser.
Il était fatigué. Si fatigué… et ce bruit… c’était une mélodie.
— J’aurais voulu que tu écrives un peu plus tard… avoua-t-elle. Combattre le Monstre demande énormément d’énergie, de mettre en mouvement ton flux vital. On n’avait pourtant plus le choix.
Elle s’interrompit. Vivien entendit plus distinctement la mélodie.
— Ici, je n’ai quasiment aucun pouvoir. J’ai essayé de gagner du temps pour que tu aies à ta disposition la meilleure arme qui soit : toi.
Elle lui désigna le feu. Il ne brûlait presque plus. Vivien distingua dans les flammes de petites étincelles vertes.
Il comprit que les flammes n’étaient pas ordinaires. C’était la Cape qui les avait créées, pas lui. Leur seul but était de repousser les Silhouettes qui étaient désormais tout près. Elles avaient grandi. Elles le frôlaient presque désormais.
— Où es-tu ? reprit la Cape. Tu es dans le monde du Monstre… et tu vas devoir le confronter.
Soudain, le feu s’éteignit complètement, les laissant tous deux dans l’obscurité la plus totale. Les Silhouettes se jetèrent sur eux sans un bruit. Elles étaient trop nombreuses pour qu’ils puissent faire quoi que ce soit.
Elles le soulevèrent comme une brindille. Il se débattit, essaya de saisir quelque chose. Ses doigts ne se refermaient sur rien.
Il ne voyait pas où elles l’emportaient. Il sentit pourtant le vide avant d’y arriver.
Il hurla au bord de l’asphyxie.
— Au secours ! Aidez-moi !
Mais cela ne servait à rien.
— Je suis désolée… lui répéta la Cape. Tellement désolée…
Il entendit au plus profond de son âme les dernières notes de toccata et fugue en ré mineur de Bach, en version amplifiée et plus lugubre. Elles le déchirèrent. C’était le Monstre qui jouait. Ce n’était pas du piano. C’était de l’orgue.
Il l’entendit rire, encore et encore…
Puis, d’un coup, les Silhouettes le jetèrent dans le gouffre.
Il sombra dans l’horreur la plus totale au cœur de la Nuit. Dans la gueule du Monstre.
J’étais ici ou, et, là, j’étais moi, ou, et, lui, j’étais plus, ou, et, j’étais encore, ou, et, j’étais bientôt. J’étais ou je serai émotion qui sera ou était pensée et avant ou après parole. J’allais forcé où bon me semble, je montais en bas pour descendre d’en haut, je parlais muet pour voir sourd, je sentais le son pour toucher le goût. Je frappais en embrassant chacun d’entre toi, copies d’une seule personne à plusieurs. Plus, ou, et, moins je partais, moins, ou, et, plus, je m’approchais, plus, ou, et, moins j’étais fou, plus, ou, j’étais net. Je ne distinguerai plus le présent que fut le futur ni de ce que sera le passé. Je me voulus lorsque je passe par les portes qui seront ouvertes. Je reviendrai lorsque je sais ce qu’il fut. Il sut qu’il sera je qu’il est lui. Il se rappellera ce qu’il est quand j’étais…
J’étais confus.
J’avais chuté.
Longtemps.
Ou à peine.
Je n’en avais aucune idée.
Des images revenaient par vagues, se recouvraient, repartaient avant que je puisse les saisir. Je ne savais plus ce qui venait d’arriver et ce qui m’attendait. Par moments, j’avais même l’impression d’être encore en train d’écrire.
Surtout, j’avais froid. Atrocement froid.
La Cape était elle aussi mal en point. Elle ne parlait plus. Elle ne le pouvait plus. Elle s’agitait mollement dans l’air.
Je ne voyais toujours rien. J’étais entouré de plusieurs couches d’épaisseurs de sans-lumière. Pourtant, je sentais que je pouvais continuer. Avancer.
Alors je me suis mis en marche. Encore et toujours. Comme depuis le début.
Les yeux cimentés, le corps bitumé,
Je marchais en mode automatique,
Au bruit de mes pas mécaniques,
Je suppliais, je suppliais…
Soudain, un son rauque, sortant de nulle part, mais étant partout à la fois, se fit entendre.
Je vis soudain deux immenses yeux jaunes me fixer.
Il était là…
Encore plus grand, encore plus fort.
Sa musculature s’était épaissie. Ses longs poils remuaient comme si quelque chose respirait dessous. Il sourit, et je vis ses crocs.
Et il avait faim.
Faim de moi.
— Tu n’as plus le choix ! cria le Monstre.
Sa voix, d’un ton si grave, résonna dans ma cage thoracique. Je faisais plus que l’entendre, je le sentais comme s’il s’exprimait à travers ma propre chair.
— Te souviens-tu de ce que je t’avais dit lors de notre première rencontre ?
Il laissa s’écouler quelques secondes, mais je savais qu’il n’attendait de moi aucune réponse.
— Que j’avais le moyen de te faire rentrer chez toi ! En échange, je te demandais un tout petit rien…
Sa patte s’écrasa près de moi. Le choc me souleva de quelques centimètres. Je retombai sans parvenir à reculer.
— … cela t’aurait évité toutes ces peines, toutes ces souffrances… tu ne penses pas ? Pourquoi as-tu accepté l’aide de cette minable cape ? Ces voyages, ces aventures, au risque de tout perdre… pour quoi finalement ? Pour… rien. Pourquoi as-tu attendu si longtemps ? Ne les aimes-tu donc pas ?
Je sentais toute sa force mentale, puissante, immense, heurter la mienne, faible et ridicule.
Je vis ma mère, affaiblie, sur un canapé. Elle avait perdu son embonpoint et était désormais toute maigre et malade. Elle était d’un calme effrayant, mais les cernes en dessous de ses yeux parlaient pour elle. Ses paupières, lourdes, ne demandaient qu’à se fermer. Elle fixait la télévision d’un regard vide.
Je vis ma petite sœur. Elle était assise en tailleur sur le sol. Elle avait perdu son énergie, son éclat d’aventurière, et tournait la page d’un livre de gauche à droite sans rien lire. Elle avait tellement pleuré que son corps était devenu complètement sec.
Je le vis lui. Il avait tellement souffert qu’il avait fini par se retrouver dans les bras d’un autre homme avec qui il pouvait enfin recevoir de l’amour. Ils s’embrassaient longuement dans un lit, les corps se mélangeant l’un à l’autre, se promettant une nuit pleine de souvenirs…
— Il est temps de les retrouver… repris le Monstre. Retrouve ta mère, retrouve ta sœur, retrouve ton homme. Ils ne méritent pas cette souffrance.
Il fit claquer sa langue entre ses canines.
— Accepte-moi… accepte qui je suis. Je suis une partie de toi que tu refoules depuis des années. Je suis la source de toutes tes colères, de toutes tes frustrations. Tu as toujours voulu être bon, être gentil… regarde où ça t’a mené. Tu mérites d’être heureux. D’être qui tu es vraiment. Pourquoi me vois-tu comme si j’étais le mal ? Tu sais bien que c’est faux… je te demande d’être seulement… toi. Tu seras alors heureux… à jamais !
Je cherchai une objection. Quelque chose d’assez solide pour tenir devant lui. Je pensai à la main de la machine sous mon coude, à la petite lumière verte dans les Glyphes, aux ailes qui m’avaient accompagné sans rien me demander.
Tout cela avait existé. Je ne pouvais pas le traiter comme rien.
Mais ma mère n’était pas là. Ma sœur non plus. Et je ne sentais plus tes mains.
Je n’avais plus de place pour une autre attente.
Je n’en pouvais plus. Je ne voulais qu’une chose : les retrouver.
Je déglutis.
J’avais la bouche si sèche…
— Je suis prêt… murmurai-je.
Le Monstre se figea.
— Je t’accepte, dis-je.
Il se mit alors à rire. Jamais je ne l’avais vu aussi heureux.
— Non… murmura la Cape, pleine de désespoir.
Il se dressa de tout son long, prêt à m’engloutir tout entier. J’avais fini par signer son contrat. C’était la fin de mes cauchemars. J’allais enfin sortir d’ici. Les retrouver…
Il se pencha sur moi, je sentais son souffle.
Il ouvrit grand sa gueule. Il allait me dévorer en entier.
Je n’avais plus peur de rien.
Je l’avais accepté.
Mais alors qu’il allait m’engloutir, il recula en hurlant de douleur.
Une drôle de lumière était apparue subitement derrière moi dans les ténèbres, ainsi qu’une étrange chaleur.
— Pas toi ! hurla-t-il.
Je me retournai. Ce que je vis me laissa bouche bée.
J’avais devant moi une femme, magnifiquement belle, dans une robe blanche faite en dentelle. Sa chevelure, longue et blonde, lui arrivait jusqu’à ses hanches. Ses yeux étaient d’un gris à faire fondre n’importe quel cœur. Elle sentait bon l’océan sucré.
Je compris.
— Vous êtes…
Elle ne me laissa pas répondre.
— Oui, répondit-elle d’une voix cristalline. C’est moi.
Sa voix berça mon âme. Je me sentais soudainement mieux.
— On me nomme bien des choses, reprit-elle. Pour toi, je suis la Sorcière.
J’en fus profondément troublé. J’en perdis tous mes mots.
— J’ai toujours été avec toi depuis le début, sous une certaine forme. Je t’ai confié la Cape pour qu’elle t’aide à retrouver ton chemin… mais le Monstre a été plus fort que je ne le pensais.
La bête rigola.
— C’est trop tard ! rugit-il. Il a accepté !
Elle me lança un sourire puis tourna sa tête vers le monstre.
— C’est vrai. Tu vas l’avaler et je ne pourrai rien faire.
Le Monstre s’en réjouit.
— Puisque toi-même tu le dis… pousse-toi, sorcière !
Il s’approcha à nouveau de moi.
— Mais ! ajouta-t-elle en levant le doigt. Il n’a pas dit sous quelles conditions !
Le Monstre s’immobilisa. Elle avait toute son attention.
— Prends-le avec… ceci.
Elle prononça quelques mots dans une langue indéchiffrable et fit apparaître un piano. Celui de mes rêves.
Le Monstre se mit à rire de plus belle.
— Ce misérable instrument ?! s’exclama-t-il. La belle affaire ! Si ce n’est que ça… j’accepte !
La Cape se détacha de mes épaules pour se mettre sur celles de sa conceptrice.
— Joue ! lança la Sorcière. Joue ce qu’il y a de plus profond de ton cœur. Propulse ton sang dans les veines, ramène-le jusqu’au bout de tes doigts. Ce piano… c’est ton carnet. Écris… ta vie… Vivien.
Elle avait prononcé mon nom et je me sentis tout étrange. Pris d’une force nouvelle, je me mis face au piano.
Je regardai le clavier. Mes mains tremblaient. Je ne savais pas si les notes allaient sortir dans le bon ordre, si je pourrais aller plus loin que ce petit morceau que je retrouvais parfois.
Il y avait pourtant une touche que je connaissais.
Je posai le doigt dessus.
Sous le bruit du Monstre, je l’entendis.
Le Monstre m’avala aux premières notes.
Tout ne dépendait plus que de moi désormais.
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Je nous voyais marcher sur deux bandes, l’une grise, l’autre blanche.
Je ne nous sentais pas habillés de la même façon. Je nous observais, je remarquais que nous portions un épais pull en laine bordeaux, mais également une légère tenue bleue.
J’appréciais pour nous le bruit de nos chaussures contre le bitume, le silence de nos pieds nus en contact du sol souple. J’étais certain que nos pas n’avaient pas la même force, les uns étaient plus sûrs que les seconds. Nos démarches étaient rapides et lentes à la fois.
Je regardais de nos yeux des bâtiments et des murs qui défilaient de part et d’autre. Un premier soleil se couchait au loin tandis qu’un second se couchait à travers une fenêtre. Des enfants agités se jetaient de la neige à la figure tandis qu’un vieil homme masqué passait à son rythme.
Tout cela sentait bon le dehors du dedans.
Je contemplais le temps qui nous frappait. Nous étions dans des minutes-secondes. Je le savais pour notre compte à la montre sur mon bras gauche, au cadran fixé sur le mur à ma droite.
J’aurais pu nous interroger sur ce que nous faisions, à être chacun de notre côté, à ne pas se réunir, à marcher dans des lieux différents. Je me disais que cela aurait été plus simple pour nous. Mais je n’avais pas le temps.
J’étais témoin de notre entrée dans un immeuble dans la continuité du couloir. Je nous vis monter un escalier en colimaçon en avançant à l’horizontale.
Je nous vis nous arrêter subitement devant des portes. Bleue et blanche. Je sentais nos cœurs pour la première fois s’unir. Sur-le-champ, c’était remonté. Ces accès qui allaient et repartaient. Oh… mes têtes ! Allions-nous pouvoir tenir… ?
J’étais pourtant dévoré par nos faims de savoir. De savoir ce qu’il y avait derrière… tant pis si nous devions ne plus revenir, il me fallait savoir.
Nos mains identiquement différentes se posèrent sur les portes. Il me fallut nous les toucher longuement dans un instant court, si ce n’était l’inverse. Je ne nous croyais pas leur existence. Elles étaient pourtant là. Et elles ne disparaissaient pas. Les serrures étaient là pour que je les ouvre pour notre compte. Je vis dans mes mains une clé pour les deux issues. Il ne m’en fallut pas plus pour que nous déverrouillions les portes.
Les portes blanc-bleu et bleu-blanc s’entrebâillèrent…
Je nous retrouvais dans un salon, dans une chambre. S’il était riche en détails, elle était pauvre de banalités. Je nous trouvais un tableau dans lequel était dessinée une colline aux taches rouges à côté duquel était posé sur une étagère un petit morceau d’astéroïde dans son emballage d’origine, mais il y avait aussi du blanc identique à tous les autres, plongé dans un silence rompu par des bruits réguliers aigus.
Je savais que nous n’avions pas d’autre choix que de nous voir avancer, de découvrir un petit insecte épinglé dans un cadre entre deux livres sur l’astronomie, alors que tout plein de machines nous cernaient.
Je nous étais à peine rentrés dans ces pièces que je nous sentais troublés par les lumières au-dessus de nous, de la lampe suspendue en forme d’étoile qui nous réconfortait à l’ampoule au contour commun singulier qui clignotait et qui nous ne rassurait pas.
Que devions-nous dire de cette figurine représentant un roi taillé dans le bois posé sur la table dans tous ces bouquets de fleurs ? De cette photo de mer brisée par terre en contraste d’un lieu si rangé ? De cette peluche mi-oiseau, mi-papillon, posé sur le canapé ? De cet arc-en-ciel dessiné sur un tableau accroché au mur ? Pourquoi entendions-nous de la musique de boîte de nuit d’une radio ?
Il y avait un piano.
Je nous ordonnais de poursuivre. Je nous dirigeais comme deux démons sur un pavé rouge. Je ne pouvais qu’entendre la neige et la pluie tomber en même temps.
Alors, nous avancions. Oh… je nous fixais comme si je nous avais propulsé nos chairs dans les cieux et enterré nos âmes dans les souterrains.
Il nous a fallu savoir. Je nous obligeai.
Il y avait ici et là deux corps.
L’un était par terre.
L’autre sur un lit.
Je nous poussais à enquêter. Je devais nous connaître l’identité de ces deux personnes…
Je nous poussai un cri que nul n’entendit.
Elles avaient la même apparence.
L’une baignait dans son propre sang, l’autre était alimentée par des machines.
L’une convulsait dans la douleur, l’autre était plongée dans une souffrance moins visible.
L’une appelait à l’aide dans une voix qui s’éteignait, l’autre, immobile, laissait le silence crier pour elle.
L’une avait les yeux ouverts, l’autre les avait fermés.
Mais tous deux avaient les yeux bleus.
Identiques aux nôtres.
Je nous découvris mon visage sur les deux corps.
Nous étions eux.
Une main nous agrippa. Invisible, mais bien présente. Elle nous agrippa les épaules. Elle nous tint sur place. Nous sûmes à qui elle appartenait.
Elle nous attendait depuis le début, mais nous étions partis. Nous avions cherché à revenir, mais nous n’y parvenions pas. Elle avait pris son mal en patience. Maintenant, elle était là.
Pour nous.
Pour moi.
La Vérité.
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C’était l’hiver. Noël s’approchait.
Il avait beaucoup neigé… c’était devenu si rare !
Nous avions marché toute la journée dans les rues.
Je m’étais émerveillé devant un plaid et tu me l’avais offert. Il était vert.
Nous étions rentrés à la nuit tombée par les quais du fleuve qui longeait la ville, heureux comme pouvaient l’être deux hommes ensemble.
Dans l’appartement, j’avais ouvert le frigidaire. Il était vide. Il fallait faire des courses. Je m’étais porté volontaire.
De retour, chargé de sacs, j’ouvris la porte bleue.
Elle n’était pas fermée, mais il était dans nos habitudes de ne rien verrouiller. Elle était cependant entrebâillée. Ce détail aurait dû m’alerter à ce moment-là.
J’aurais dû m’en soucier.
Je ne l’ai pas fait.
Je m’étais dit que j’avais oublié de la claquer en partant.
— Je suis rentré ! m’exclamai-je.
J’entendais l’eau couler.
Tu prenais ton bain.
Tu avais mis de la musique.
Tu ne pouvais pas m’entendre.
Alors tu ne m’avais pas répondu.
J’aurais dû m’inquiéter.
Mais je ne l’ai pas fait.
J’avais tout rangé puis je nous avais servi du vin rouge. Celui que tu aimais.
Et j’avais attendu sur le canapé.
Attendu.
Attendu…
Ne te voyant toujours pas revenir, j’avais alors ouvert la porte qui nous séparait…
… et tu n’étais pas là.
L’eau coulait dans la baignoire qui était remplie à ras bord et qui avait débordé.
Il y avait de l’eau partout.
La fenêtre était grande ouverte.
Je ne comprenais pas.
J’allais fermer le robinet lorsque je me sentis propulsé en arrière dans le salon. Un homme était là, mais ce n’était pas toi. C’était un parfait inconnu. Très grand. Il était aussi très costaud. Ses yeux étaient perçants. Il était d’un sang-froid inquiétant.
Il s’en était suivi une bagarre dans la confusion la plus totale.
Le combat avait été inégal. En très peu de temps, il avait eu le temps de me mettre plusieurs coups de poing au visage. J’avais répliqué du mieux que je pouvais, mais je ne lui faisais rien. Et il en avait rigolé.
Il était si fort… c’était forcément quelqu’un qui avait l’habitude de se battre.
J’avais saisi le premier objet qui m’était venu, le cadre posé sur la table. Celui-ci s’était brisé en mille morceaux sur sa tête. Il cria.
Il avait alors sorti un couteau.
Il me le planta profondément à deux reprises : une première fois dans le torse, puis dans le ventre.
Je m’étais effondré au sol.
J’avais alors entendu au loin des sirènes.
Lui aussi.
Alors il s’était enfui.
Et je m’étais retrouvé seul.
J’avais tenu le plus longtemps possible.
J’avais crié… avec tout ce qui me restait comme force.
Puis plus rien.
Je me regardais dans le lit. J’étais devant lui, et j’étais dedans. À l’hôpital. Mon visage avait maigri au point de me sembler presque étranger. J’aurais voulu qu’il bouge pour être certain que c’était bien moi.
J’étais branché de partout par un nombre incroyable de fils. Je dépendais de plein d’appareils qui me tenaient artificiellement en vie. Ils émettaient des bip… lents. Je me demandais même si j’étais encore humain.
Je vis une petite fille dormir sur une chaise…
… c’était ma sœur ! C’était elle ! J’aurais reconnu sa bouille entre mille !
— Hey… ma lionne… je suis là…
J’avais hurlé, mais je m’entendais murmurer.
bip…
— Ma lionne… tu m’entends ? C’est moi… Vivien…
Elle dormait à poings fermés. J’entendis son petit ronflement qu’elle avait de si mignon… j’avais le cœur remué dans tous les sens.
— Je t’en supplie… réveille-toi…
Mais elle ne bougea pas.
bip…
Je voulus la saisir dans mes bras, mais je la traversai.
J’ouvris grand la bouche.
J’étais un fantôme.
Soudain, une force invisible me tira en arrière.
— Non… pas tout de suite… pas maintenant ! Pas après tout ce que j’avais fait ! J’étais revenu, j’étais là ! Je ne pouvais pas échouer ! Il fallait que je me réveille !
— Allez Vivien… ouvre tes yeux…
Mais je n’y arrivais pas.
bip…
— Ouvre… tes… putains… de… yeux !
bip…
tutu…
Une des machines émit un bruit différent des autres… il était plus aigu. Plus accéléré également.
tutu… tutu…
Je vis ma sœur se remuer.
— Ma lionne… reviens à toi… si moi je n’y arrive pas… toi tu peux…
Mais la mystérieuse force me jeta à nouveau en arrière, plus violemment.
Je m’étais éloigné un peu plus de ma petite sœur.
… tututu… tututu…
— Non… je suis si près de vous retrouver… non…
Tout à coup, quelque chose se matérialisa entre mes mains. J’avais beau être un spectre, ça resta entre mes doigts… c’était mon carnet.
Je le parcourais… il était rempli de mes aventures.
… tutututu… tutututu… tutututu…
Je compris ce qu’il me fallait faire.
Mes doigts se refermèrent d’abord sur la couverture.
Il y avait tout, là-dedans. Ce que j’avais réussi à garder, ce que je ne comprenais pas encore. Les pages se soulevèrent contre mon pouce. Je ne sentais plus le sol, presque plus la chambre, mais je sentais toujours ce petit poids dans mes mains.
Je regardai ma sœur.
Ses lunettes étaient de travers.
Je voulus les lui remettre. Je voulus la prendre contre moi, lui dire de ne pas avoir peur, lui dire que je n’étais pas parti exprès. Je cherchai une force pour rester et ne trouvai que le carnet.
Alors, je desserrai les doigts.
Je le lâchai par terre.
Puis, je me sentis propulsé en arrière.
Je ne pouvais plus rester.
Je le savais.
Je crus entendre crier mon nom.
Je disparus.
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