Vivre mon Rakuen

La Chambre de mon Cœur est dans un bordel monstre. Je l’ai ignorée trop longtemps. Jusqu’ici, je me contentais de prendre ce que je ressentais, et de le balancer tel quel dans cette pièce.

Je prenais soin, évidemment, de verrouiller la Porte à double tour, parfois même à triple tour. Si j’avais pu, j’aurais jeté la clé pour ne plus jamais la retrouver. Mais comme je continuais à accumuler ces choses, il fallait bien que je garde la clé quelque part, histoire de rouvrir cette foutue Porte et de tout balancer au fond de ma poitrine.

Je ne voulais jamais analyser quoi que ce soit. Les ressentir était déjà trop. « Prendre, jeter, fermer », me convenait parfaitement. C’était ma règle triptyque, entièrement faite main, du made in homme respectant toutes les normes de mon bien-être. La meilleure au monde, et j’aurais volontiers envoyé dans les flammes les plus froides des Enfers quiconque aurait osé me contredire.

Forcément, ma méthode n’était pas si parfaite. Hier, dans un bar, je me suis pris un de ces trucs en pleine gueule, mais cette fois le morceau était incroyablement costaud. Je l’ai attrapé comme j’ai pu, j’ai ouvert la Porte en panique, et là, aïe, impossible de le jeter dans la Chambre. Trop pleine.

Je n’avais pas réalisé qu’une Chambre de Cœur n’était pas extensible à l’infini, en tout cas pas la mienne. Peut-être que les gens heureux ont en eux l’équivalent d’une suite de luxe dans un hôtel cinq étoiles, avec vue sur la mer, qui s’allonge à volonté. La mienne ressemble plutôt à une chambre de bonne au dernier étage, sans ascenseur, dans un immeuble vétuste, avec vue sur du rien. J’ai beau pousser les murs de tout mon poids, il ne se passe rien. Je me contente d’en rêver la Nuit, sait-on jamais.

Quoi qu’il en soit, ma méthode ne fonctionne plus, et j’ai mal à un point où je ne sais plus comment vivre.

Je l’ai compris en sortant du bar, en portant à bout de bras ce machin-chose que je ne peux même pas jeter par terre, ce serait trop facile.

En attendant qu’un sortilège puissant de magie noire sorte chez mon marchand de journaux, un sort capable de me libérer à tout jamais de ce que je ressens, en échange de mon âme, il faut bien respecter un contrat, je ruse.

On dit qu’il faut se trouver un endroit où l’on se sent bien, ou du moins un endroit où l’on essaie de se sentir bien. Une sorte de Paradis en cours de vie, et tant pis si ça ne ressemble pas au vrai. Celui-là, je tenterai de le trouver au bout du bout, quand la dernière étincelle de lumière s’échappera de mes yeux.

Alors j’improvise. Je deviens une sorte d’apprenti Dieu, et j’essaie de me créer un espace rien qu’à moi, pour balancer toutes ces horreurs ailleurs que dans la Chambre de mon Cœur. Un endroit où un Soleil finira par être assez chaud pour les cramer à tout jamais.

Pour que je sois heureux.

Alors je propose quelque chose, je m’invente mon Rakuen (らくえん).